Bonjour à tous !

Je posterai finalement tous les vendredis...

Merci pour les reviews et bonne lecture !


Aucun de nous ne parla pendant plusieurs minutes. James conduisait d'une main sûre et moi je me demandais comment j'en étais arrivée là, à aller dîner avec un homme que j'aurais volontiers mordu lors de notre première rencontre. Le silence fut brusquement rompu par un bruyant gargouillis de mon estomac. Le feu aux joues, je me tassai dans le siège en calculant mes chances de survie si je sautais en marche. S'il l'entendit, James eut le tact de n'en laisser rien paraître, ce dont je lui fus plus que reconnaissante… Histoire de couvrir d'autres éventuelles manifestations stomacales, je me décidai à prendre la parole :

- Où m'emmenez-vous ?

- Chez Zuma.

- Pardon ?

- A Knightsbridge. C'est un restaurant japonais.

- Ah, j'aime bien manger japonais !

- Tant mieux.

Puis il se tut et je n'osai poursuivre. De toute façon nous arrivions et lorsque je pris conscience de l'endroit, j'eus envie de partir en courant.

- Ça ne va pas être possible !

- Et pourquoi donc ?

- Mais regardez autour de vous et regardez-moi ! Je ne suis pas vêtue pour un tel restaurant de luxe, je n'ai pas envie de me couvrir de ridicule, pas plus que vous d'ailleurs !

- Ne dîtes pas n'importe quoi, voulez-vous !

- Hors de question !

Il accéléra, mâchoire serrées, l'air aussi avenant qu'un morceau de banquise et ne décrocha pas un mot durant dix bonnes minutes. Je ne savais même pas où nous allions. J'essayai d'arrondir les angles :

- Ça ne vous dirait pas un « fish and chips » ? C'est très bon aussi !

Il se dégela un peu, grimaça :

- Si vous y tenez… Je crois qu'il y en a un pas loin.

Effectivement, une fois la voiture garée, il ne nous fallut pas plus de cinq minutes de marche pour trouver une échoppe ouverte. La tête de James lorsque je lui mis l'énorme cornet entre les mains racheta toutes les avanies qu'il m'avait fait subir : j'ai rarement vu quelqu'un aussi empêtré !

- Vous allez tacher votre beau costume ! sifflai-je, un rien perfide, alors qu'il se débattait avec un morceau de poisson

- Ne vous inquiétez pas pour ça, j'apprends vite !

- Moui… Marchons voulez-vous ?

Nous nous sommes dirigés vers les bords de la Tamise et, assis sur un banc comme deux touristes en perdition, avons mangé moi avec appétit, lui avec circonspection. J'entendais le clapotis de la Tamise, l'air était relativement doux et le fish and chips vraiment très bon.

- Alors, ce n'est pas agréable ? Il fait bon, pas de brouhaha comme dans un restaurant et, ô joie, je peux manger avec mes doigts !

Il m'a regardée d'un air perplexe :

- Vous aimez manger avec vos doigts ?

- Parfois, j'avoue que...

- Vous autres, Français, avez de drôles de coutumes !

- Qui vous a dit que j'étais française ? Je pourrai être belge !

Je suis la reine de la mauvaise foi.

- Votre accent…

- Non mais vous n'avez pas fini, tous, avec mon accent ? Il n'est pas si terrible !

- Faites attention, vous postillonnez.

Cette soirée était donc définitivement placée sous le signe de la honte. Je me suis brusquement tue et j'ai plongé dans mon cornet quasiment vide. Le rire feutré de James est monté dans l'air du soir.

- Vous êtes une drôle de journaliste, vous savez !

- Et vous un drôle d'amateur d'art, monsieur Moriarty !

Il a souri et s'est tu. Il était quand même relativement silencieux et moi qui aimais le bla-bla, je devais me contraindre pour ne pas le saoûler de questions et ce n'est pourtant pas l'envie qui m'en manquait.

- Vous vous en sortez avec votre cornet ?

Il s'est examiné à la lueur jaunâtre du réverbère qui surplombait le banc.

- Je ne vois pas de taches trop flagrantes, ni aucun de vos aériens postillons.

Je m'apprêtais à râler un bon coup mais il s'est levé et m'a proposé de marcher. Nous avons fait un tour côte-à-côte jusqu'à ce que James brise le silence :

- Je ne sais même pas votre nom.

- Dubreuil. Margot Dubreuil.

- Joli prénom.

- Merci.

Le silence est retombé, seulement troublé par le bruit de nos pas, une voiture qui passait, le léger brouhaha qui s'échappait d'un restaurant lorsque la porte s'ouvrait. Puis Jim reprit la parole :

- Et sur quoi écrivez-vous exactement ?

Je lui expliquai en long en large et en travers. Attentif, les mains dans les poches de son pantalon, il m'écoutait, posait quelques questions, demandant des éclaircissements sur certains points. Drôle de conversation à une seule voix. Puis, à un moment, il a consulté sa montre.

- Il se fait tard, peut-être voulez-vous rentrer.

- Oui, merci. Il commence à faire froid.

Il m'a déposée au début de la rue. Lorsque j'ai gravi les quelques marches du perron, il était toujours là, à quelques mètres, attendant que je rentre. Je lui ai fait un petit signe de la main et la voiture est repartie silencieusement.


Se faire réveiller à 6h00 du matin par le crissement de cordes de violons malmenées par un goujat de premier ordre, j'avais connu mieux. Je me suis écrasé l'oreiller sur la tête en jurant comme un charretier mais question efficacité, c'était zéro. J'ai donc envisagé de monter à l'étage avec une hache mais outre que je n'en avais pas, je doute que j'aurais pu m'en sortir sans ennuis. Je ruminai de sombres projets de vengeance mais la torture auditive ne cessant pas, je me suis décidée à me lever pour aller prendre l'air. Je préférais encore affronter le froid plutôt que de sentir mes tympans se fissurer petit à petit.

Le froid et la pluie…. Qu'importe, j'ai ouvert un parapluie large comme un zeppelin et suis partie baguenauder. Question boulot j'étais à jour, c'est donc sans aucun remords que j'ai allongé le pas direction Regent's Park à quelques minutes à peine. Le jour se levait difficilement, il y avait peu de monde dans les rues, tout cela me convenait. Tout en marchant dans la verdure, je me remémorais ma soirée d'hier : ce James Moriarty était un homme étrange, vraiment. Je ne réussissais pas à m'en faire le moindre début d'une idée. Tout ce que je savais, c'est qu'il était cultivé et sans problèmes financiers pour les trois prochains siècles. Certainement habitué à ce que l'on se plie à toutes ses volontés. J'avais néanmoins passé une bonne soirée en sa compagnie mais je ne sais pas si cela avait été réciproque. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas brûlé le Géricault ce dont je le croyais fort capable au demeurant.

Au bout d'une bonne heure de pérégrinations, j'étais rentrée non sans avoir fait un détour par une pâtisserie, j'avais franchement faim. Je me dirigeais vers ma chambre lorsque Mme Hudson m'a interceptée :

- Jeune fille, il y a plusieurs courriers pour vous.

- Moi ? Déjà ?

Elle me tendit deux enveloppes épaisses qui m'étaient effectivement adressées.

- Vu la qualité du papier, ce n'est pas de la pub.

Je l'ai remerciée et j'ai ouvert mon courrier une fois dans ma chambre : deux invitations nominatives, rédigées en un style limite amphigourique sur du papier de luxe pour des conférences tellement privées que je n'y aurais jamais eu accès, carte d'accréditation ou pas. J'ai commencé une danse de la joie échevelée avant de m'arrêter net en me demandant comment les organisateurs avaient eu vent de ma présence à Londres et même de mon existence. J'ai ouvert une troisième enveloppe et j'ai compris : James Moriarty -encore lui- m'écrivait qu'il espérait avoir le plaisir de me rencontrer à ces deux évènements et que ne voulant en aucun cas s'en remettre au hasard, il avait préféré prendre les devants et m'envoyer ces invitations. Mais comment pouvait-il être partout tout le temps ? Il ne travaillait donc pas et se contentait de vivre de ses rentes ? Je ne trouvais pas ça normal mais, d'un autre côté, au vu des moyens financiers dont il disposait, il devait peut-être contribuer généreusement au rachat et à la sauvegarde d'œuvres d'art. Mouais… Le souvenir du briquet trop près du Géricault restait encore vivace en ma mémoire. J'étais persuadée qu'il n'aurait pas hésité une seule seconde à le brûler s'il l'avait voulu. La question est : pourquoi ne l'avait-il pas fait ? J'étais en proie à des questionnements sans fin lorsque mon téléphone sonna : il ne fallait pas s'appeler Sherlock pour deviner qui m'appelait.

- Bonjour, c'est James Moriarty.

- Bonjour Monsieur Moriarty. Je me doutais un peu que c'était vous, votre numéro est le seul qui apparaisse masqué sur mon téléphone ! J'avais l'intention de vous appeler pour vous remercier pour la soirée et les invitations mais comment ?

- Ne me remerciez pas. Ce fut effectivement une soirée remarquable en tous points.

- Vous avez découvert le fish & chips ?

- Si l'on veut, oui. Je suppose que je vous verrai donc à ces deux soirées ?

- Je pourrai interviewer les organisateurs ?

Bien entendu, je m'en suis assuré.

- Ah ? Comment ?

- Retour d'ascenseur si l'on peut dire. Mais seriez-vous venue quand même sans être sûre de pouvoir réaliser ces entretiens ?

Drôle de question.

- Je suppose que oui, je vous dois bien ça finalement !

- Vous ne me devez rien du tout !

Sa voix a sèchement claqué puis s'est radoucie.

- Je peux dire à mon chauffeur de passer vous prendre demain vers 20h00 ?

- Vous avez un mauvais ressenti avec le métro ou quoi ?

- C'est une soirée très habillée et je ne donne pas cher d'une tenue de gala dans le métro. Et avez-vous vu l'adresse ? Le métro ne va pas jusque-là.

- Ah d'accord. Et bien à demain donc.

- A demain.

Et il a raccroché. Je me suis demandé s'il allait être là à chacun des éventuels évènements culturels que je pourrais couvrir. J'avais l'impression d'une omnipotence, comme une sorte d'ombre toute puissante. Mais j'ai toujours eu une imagination débordante. Et puis quoi, se faire convoyer en limousine, il y a pire comme moyen de transport non ? Pour l'instant et vu le famélique de ma garde-robe et mes moyens limités, il me fallait absolument faire un tour dans les boutiques de fripes vintage. J'avais des chances d'y dégotter quelque chose d'original et, surtout, d'abordable.


Comme la fois précédente, je faisais le pied de grue devant la porte. J'avais passé la matinée à écumer les boutiques et j'avais heureusement trouvé deux robes années 50, l'une fourreau en satin noir et l'autre de soie vert pâle à ample jupe. Il avait néanmoins fallu que j'investisse dans une paire d'escarpins à talons vertigineux et j'avais passé une bonne heure à essayer de marcher avec ces échasses. Mme Hudson m'avait proposé son aide et j'essayai de déambuler avec grâce devant elle. J'avais bien fait de ne pas m'habiller tout de suite : mes tentatives n'avaient été qu'une suite ininterrompue de glissades, rattrapages in extremis et gamelles en tous genre. Tout d'abord interloquée, Mme Hudson n'avait pu s'empêcher de glousser puis avait cédé à une monstrueuse crise de fou-rire qui avait dû alerter tout le quartier. John était descendu pour voir ce qui se passait et maintenant ils étaient deux à se tenir les côtes, assis sur le canapé.

- Margot mais comment allez-vous faire ? hoquetait Mme Hudson en s'essuyant les yeux. Je n'ai jamais vu une dégaine pareille !

- Merci Mme Hudson, franchement, ça m'aide ! John ?

Incapable de parler tant il riait, il secouait les mains en signe de dénégation. Je me suis armée de courage, ai repris mes déambulations puis j'ai glissé sur une carpette en embuscade et me suis rétablie en m'accrochant à ce qui se présentait.

Les poches du manteau de Sherlock.

Qui était lui-même dans son manteau.

Logique.

Il m'a attrapée par les bras et m'a remise d'aplomb sans douceur.

- A quoi jouez-vous ?

- Je me prépare pour la prochaine Fashion Week de Londres, ça ne se voit pas ?

- John, nous devons aller à Saint Barth.

John l'a rejoint, encore hilare et avant de tourner les talons Sherlock m'a jeté, condescendant :

- Essayez de faire des petits pas, ça limitera les dégâts. Quoi que je me demande si ça peut être pire.

Une fois partis, je pris congé de Mme Hudson et me préparai dans ma chambre. J'envisageais sérieusement de lancer la mode «robe de soirée-tongues» mais mon téléphone avait sonné et j'étais descendue. L'attente n'avait pas été longue : le même chauffeur m'avait ouvert la portière et je n'avais pu réprimer un petit sursaut lorsque j'avais vu James dans la voiture. Mais bon, il n'allait pas m'envoyer la voiture et y aller à vélo. Monter dans cette limousine m'a fait vivre un des plus grands moments de solitude de mon existence : soit je me présentais de dos à James, lui offrant en cette occasion une vue imprenable sur mon postérieur vêtu de satin noir, soit je rentrais de côté façon crabe et je me suis vite rendue compte que c'était impossible tant cette robe était serrée en bas. En équilibre précaire sur mes échasses, j'ai réfléchi une pincée de secondes. James ne disait mot, immobile et patient. Enfin l'inspiration m'est venue : j'ai réussi à retrousser un peu la robe et j'ai pu m'affaler dans la voiture avec toute la grâce d'une baleine en train de s'échouer sur la grève. J'ai jeté un œil prudent vers James, il souriait.

- Bonsoir Margot. Nous pouvons y aller ?

- Oui, oui, excusez-moi.

Il a toqué contre la vitre qui nous séparait du chauffeur et la voiture a glissé silencieusement. Pendant les cinq premières minutes du trajet, je me suis trémoussée sur mon siège à redescendre ma robe et essayer d'adopter un maintien un peu plus digne. Sans beaucoup de succès…

- Excusez-moi, mais cette robe est une véritable horreur ! Elle est faite pour être portée sans bouger mais marcher avec, même pas en rêve !

- Je trouve qu'elle vous va particulièrement bien.

- Merci, c'est gentil.

- C'est bien la première fois qu'on me dit que je suis gentil…

Ne sachant pas s'il plaisantait ou pas, j'ai préféré glisser sans insister. Je ne le connaissais que fort peu et, de toute façon, je repartais dans environ 3 semaines, alors… Je l'observai aussi discrètement que faire se peut : costume noir évidemment sur-mesure, chemise blanche, cravate noire… Impeccable et bien plus élégant que je ne l'étais, ce qui n'était guère compliqué.

- Alors, mon costume vous plaît ?

Il était écrit que mon séjour en la perfide Albion me ferait boire la coupe jusqu'à la lie…

- Je me demande si je ne vais pas faire tache avec ma robe d'occasion.

- Cessez donc de dire n'importe quoi, voulez-vous ? Ce n'est pas tant la robe que la façon de la porter et vous la portez somptueusement. Et, de toute façon, puisque vous êtes avec moi, personne n'osera vous dire quoi que ce soit.

Il ne plaisantait pas. Il avait quand même une drôle de façon de tourner un compliment, à tel point que je me demandais si c'en était un. Etant d'un naturel optimiste, je décidai que oui. Je lui souris donc. Je n'avais jamais remarqué à quel point ses yeux étaient semblables à deux gouffres noirs. Impressionnants, vraiment et je me dis que je n'aimerais pas le voir en colère. Mais il me rendit mon sourire et ma gêne passagère disparut.

- Voulez-vous savoir le thème de la soirée ?

- S'il-vous-plaît, j'aurai l'air moins bête en posant mes questions.

- Résultat de la levée de fonds pour la restauration d'une partie de Restormel Castle.

- Heu... Attendez que je me souvienne…Ha ! Si je ne me trompe pas, 13ème siècle, style normand.

- Bravo !

- Ça va me changer de mes peintures.

Soudain, mes pieds se rappelèrent à mon bon souvenir et je grimaçai.

- Ca vous dérange si je retire un tout petit peu mes escarpins ?

Il eut l'air amusé, me répondit que non, et dans un soupir de soulagement, je libérai mes orteils de leur carcan de cuir vernis. Mais le répit fut de courte durée : la voiture ralentissait, nous arrivions. Pendant que je réfléchissais à toute vitesse sur comment sortir de la voiture sans avoir l'air ridicule, James était descendu et m'avait ouvert la portière. Il me tendit la main :

- Vous permettez ?

J'ai instantanément développé un syndrome de Cendrillon et me suis prise pour une princesse allant au bal. Cette euphorie dura juste le temps de poser le premier pied par terre…

- James, s'il-vous-plaît…

- Oui ?

- Il va falloir que vous me tiriez assez fort, je n'arrive pas à me lever.

Il eut un sourire amusé et s'employa avec succès à me sortir de ce mauvais pas, puis il me chuchota :

- Nous avons une allée de 20 mètres à remonter, entièrement gravillonnée. Je vous conseille de vous accrocher solidement à mon bras, cela vous évitera une mauvaise chute !

Ce que je fis avec empressement. Son bras était solide et ne me fit pas défaut lorsque je faillis, à mi-chemin, terminer à plat-ventre. Il eut assez de réflexe pour me retenir instantanément et personne ne se rendit compte de rien, ouf. Histoire d'oublier mes pieds, mes escarpins et cette satanée robe, je papotai un peu :

- Je suis plus grande que vous avec mes talons, ça ne vous gêne pas ?

- Non, pourquoi ?

- Et bien certains hommes n'aiment pas être accompagnés d'une femme plus grande qu'eux.

- Peu m'importe. S'ils sont stupides, je n'y peux rien.

Nous étions enfin arrivés à la porte d'entrée et il me semblait avoir couru un marathon. Avant d'entrer, je vérifiai rapidement que ma pochette de soirée contenait petit carnet, crayon, mini dictaphone numérique et toujours cramponnée au bras de James, nous sommes entrés.