Dean était sobre depuis maintenant un jour, mais le manque commençait à se faire sentir douloureusement, difficulté accrue par les mêmes cauchemars qui le réveillaient chaque nuit en nage. A chaque fois qu'il fermait les yeux, les mêmes images que seul un quasi coma éthylique pouvait arrêter l'assaillaient de plus belle.

Les cris. Les flammes. Ses parents. Sam.

Alors, il se levait, marchait, donnait des coups de poing dans les murs, s'écorchant les jointures et mangeait tout ce qu'il pouvait pour compenser. Hélas, les nausées lui faisaient rapidement régurgiter la nourriture, le laissant pris de vertiges. La solitude et le désespoir l'étouffaient dans son petit studio; n'en pouvant plus et se maudissant, il sortit et alla au bar le plus proche pour noyer sa peine.

Castiel était agenouillé devant l'autel comme souvent à cette heure tardive.

Il priait. Pour Dean.

Il ne l'avait plus revu depuis mardi après-midi et il était déjà vendredi soir. A chaque heure qui passait, son inquiétude grandissait. Il avait un mauvais pressentiment. Dean l'obsédait; chacune de ses pensées trouvait toujours le chemin de retour vers lui.

Le prêtre leva ses yeux océans bordés d'écume vers le crucifix, suppliant :

Par pitié... Veillez sur lui, faites qu'il ne lui arrive rien. Qu'un de vos Anges le guide sur le droit chemin...

Tout à coup, il entendit un choc sourd venant de l'entrée, et comme un bruit de glissement derrière la porte en bois massif. Son cœur rata un battement. Il se leva de son coussin de prière et se dirigea lentement vers la porte. D'une main tremblante, il l'ouvrit. Il ne vit d'abord rien, rien que l'avenue bordée de bouleaux et quelques voitures sur la route. Puis ses yeux distinguèrent quelque chose à ses pieds.

Dean.

Oh Seigneur, lâcha le prêtre, jurant pour la première fois de sa vie.

Castiel se pencha et le cala tant bien que mal sur son épaule droite, son bras autour du cou. Il le traîna ensuite à travers la nef, l'étrange couple apparaissant et disparaissant tour à tour entre les hautes colonnes de marbre. Il poussa la porte de sa cellule de son épaule libre et posa Dean le plus délicatement possible sur sa couchette. Celui-ci émit un gémissement grave.

N'essayez pas de parler Dean, reposez-vous, lui dit le prêtre en posant une main sur son front moite.

Il s'apprêtait à se lever pour aller chercher une bassine d'eau fraiche pour laver sa lèvre inférieure, en sang, lorsqu'une main faible agrippa le bas de sa robe noire.

Les paupières de Dean se soulevèrent à demi et il jeta un regard empli de honte à l'ecclésiastique.

Un jour... J'ai échoué. (Sa voix se brisa, de même que le cœur du prêtre.) Je ne suis pas assez fort...

Castiel ne sut quoi dire. Alors, il agit. Il prit la main abîmée de Dean dans la sienne, la serrant doucement. Les mots vinrent ensuite tout naturellement:

Ce n'est pas grave, Dean. Je suis là, maintenant. Vous n'êtes plus seul.

Il lâcha la main à contrecœur et détourna le regard de ces émeraudes que les larmes recouvraient silencieusement. Le prêtre ne pouvait supporter de le voir dans cet état; sa gorge lui serrait, il avait de la peine à déglutir. Il fuit donc un moment à la cuisine pour reprendre le contrôle de ses émotions et revint avec un peu d'eau et une lavette, avec laquelle il essuya le sang séché sur le visage de Dean. Celui-ci s'était endormi. Les saphirs du prêtre ne quittaient plus ces lèvres enfles et rougies offertes à lui.

Heureusement, sa compassion était beaucoup plus forte que son désir, et il se réprimanda d'avoir osé penser abuser de la sorte de son état de faiblesse.

Dean reprit peu à peu conscience dix heures plus tard. Il vit d'abord un petit vitrail représentant une colombe qui éclairait une pièce carrée, meublé seulement d'un lit et d'une table de chevet. Il se rappela enfin de la veille et dans quel état misérable il était venu chercher de l'aide. "Tu crains, Dean Winchester..." pensa-t-il.

Dans le coin de la pièce dormait le prêtre, assis sur la chaise de cuisine, la tête appuyée contre le mur de pierre. Hypnotisé, Dean regarda ses lèvres roses entrouvertes qui s'ouvraient légèrement à chaque expiration. Il reprit ses esprits et s'examina; ses mains étaient désinfectées et bandées et le sang sur son visage avait été lavé avec soin. Un violent vertige l'assaillit lorsqu'il tenta de se lever et il ne se rattrapa que de justesse à la porte, réveillant le prêtre en sursaut.

Malaise.

Euh... Merci pour... ça (Il leva les mains.). Et désolé de vous avoir dérangé, le remercia Dean, une fois n'est pas coutume.

Je vous en prie, répondit le prêtre.

Alors... A plus.

Attends, reste !

Dean se retourna, surpris. Castiel parut aussi surpris que lui de sa supplique.

Je veux dire... Restez, s'il vous plait. Vous n'êtes pas encore remis. Au moins pour le déjeuner...

Ok. Et ça me va, Cass.

Le prêtre leva des yeux inquisiteurs:

Quoi ?

On peut se tutoyer.

Ah. Très bien.

Ils s'échangèrent un sourire et l'atmosphère se détendit considérablement autour d'eux. Quelques minutes plus tard, ils dégustaient des œufs au lard face à fac sur la petite table ronde de la cuisine. Leurs genoux se frôlaient tant la pièce était étroite.

Castiel qui observait Dean dévorer ce repas comme si c'était le premier depuis plusieurs jours brisa le silence en premier:

Au fait, pourquoi n'es-tu pas venu à la réunion de jeudi ?

Je bossais.

Ah, tu as un travail ?

Ouais, je suis déménageur. Enfin j'étais. J'ai été viré hier, j'étais trop bourré pour bosser...

Son regard s'assombrit, ses yeux verts prenant la teinte du léger remous d'un port protégé par une digue, un soir d'été.

Un jour, putain. J'ai pas été foutu de tenir plus d'un jour, ajouta Dean, énervé contre lui-même.

C'est un bon début, le rassura Castiel, en posant sa main sur la sienne. Ne sois pas trop dur avec toi.

Dean contempla leurs mains l'une sur l'autre et s'étonna de ne pas ressentir de gêne, de trouver cela normal. Alors, il la retira dans un semblant de virilité.

Mouais, enfin bon, je vais te laisser, tu as sûrement pleins de choses à faire, dit Dean.

Pas tant que ça. Que comptes-tu faire ? répliqua Castiel.

Je ne sais pas. Je vais essayer de me retrouver un job. Et rester sobre plus longtemps, sourit-il sans trop de conviction.

Et si tu restais ici, le temps d'aller mieux ? Il me reste une chambre de libre, à l'opposé de la mienne. Tu n'es pas obligé d'affronter tout cela dans la solitude, Dean.

Celui-ci l'étudia un instant d'un air dubitatif. Pourquoi diable en faisait-il autant pour lui ? Lui qui n'était qu'un débris, une coquille vide rejeté par les vagues sur une plage déserte ? Il ne méritait pas d'être sauvé.

Tout le monde a le droit à une seconde chance, dit Castiel, comme s'il lisait dans ses pensées.

Dean sourit comme il ne l'avait probablement plus refait depuis ce fameux 22 novembre 1983. Peut-être la plage n'était-elle pas aussi déserte qu'il lui semblait, après tout.