Après la vie
Quand elle ouvrit les yeux, elle se trouvait allongée dans son lit d'enfant. Autour d'elle, rien n'avait changé : les murs blancs, les rideaux roses, les motifs de cœurs un peu partout… Elle regarda à droite et à gauche, essayant de se rappeler ce qui venait de se passer. Comme elle était sur le point de se lever, la porte s'ouvrit et sa mère entra, un plateau chargé dans les mains.
- Doucement, ma petite chérie ! s'écria-t-elle. Il ne faut pas que tu te fatigues !
- Est-ce que je suis malade ? demanda faiblement Enya.
- On peut dire ça ! Tiens, je t'ai fait du thé à la grenade, ton préféré, et des biscuits aux fruits rouges.
Enya regarda fixement la théière. Les biscuits sentaient merveilleusement bon mais elle n'avait pas du tout faim.
- J'ai fait un rêve atroce ! annonça-t-elle. Toi, tu étais la réincarnation de la déesse Eniripsa et tu disparaissais sans prévenir. Je partais, je te cherchais partout, je finissais par me trancher les ailes et je rencontrais un type, le dernier de son espèce. On décidait d'envoyer une bombe dans l'Inglorium et il me larguait pour une fille qui n'avait jamais rien fait pour lui. Et ensuite…
- Quoi ?!
- Il y avait même des dragons et…
- TU T'ES TRANCHE TES PROPRES AILES ?!
L'effroi se lisait sur le visage d'Esculapia. Soudain, Enya eut l'impression de tomber dans le vide. Elle se passa les mains dans le dos et sentit… son dos et rien d'autre.
- C'était pas un rêve… murmura-t-elle.
- Enya… comment as-tu pu te mutiler ?
- Et toi, comment as-tu pu me quitter ?! hurla presque Echo. J'avais quatorze ans et personne pour veiller sur moi ! Je t'ai attendue, tu n'es jamais revenue !
- Je suis désolée, murmura la déesse.
- Tu peux !
Eniripsa tendit la main et attrapa celle de sa fille, mais celle-ci se détourna.
- Ma petite chérie…
- Arrête de m'appeler comme ça !
- J'ai été prise au dépourvu, avoua la déesse, au bord des larmes. Je pensais que j'étais une personne normale et puis il y a eu ces rêves. Ensuite, Osamodas m'a appelée pour le Conseil des Douze. Je pensais que je serais rentrée au bout d'une semaine mais il y a eu des complications…
- Est-ce que ça justifiait de m'abandonner ? protesta Echo.
- Non. J'aurais dû insister pour t'emmener avec moi. J'avoue, j'ai eu tort de ne pas le faire. Ensuite, je t'ai recherchée mais c'était comme si tu avais disparu.
- C'est si difficile que ça de trouver sa propre fille ?
- Enya…
- C'est Echo, maintenant !
- D'accord, dit faiblement la déesse. Echo. Il y a quelque chose que même les mortels les plus érudits savent rarement. Les ailes des éniripsas émettent une vibration particulière, propre à chaque individu. Je comptais te rechercher grâce à ta vibration mais comme tu n'avais plus d'ailes, j'ai commencé par croire que tu étais morte, alors je t'ai cherchée dans l'Externam et ça a pris beaucoup de temps.
- Quoi ?!
- L'Externam. Tu sais ce que c'est ?
Echo se laissa retomber sur les coussins de son lit. Elle n'arrivait pas à le croire. Si elle ne s'était pas tranché les ailes, peut-être que sa mère l'aurait retrouvée beaucoup plus tôt et que toutes ces horreurs ne se seraient pas produites. Elle avait l'impression de tomber dans le vide et le charme magique qui entourait la déesse faisait lentement son effet, faisait fondre son agressivité et la laissait avec une idée en tête : dans le fond, elle aimait cette femme, elle ne pouvait pas…
Elle serra les dents et se ressaisit.
- Et les autres ? demanda-t-elle, répétant le premier des nombreux arguments qu'elle avait préparés pendant des années. Osamodas a une fille qu'il a abandonnée quand elle était toute petite. Tu trouves ça normal ?
- Je parie que tu t'es bien occupée d'elle, répondit Eniripsa.
- Ça n'était pas à moi de le faire !
- Je sais répondit la déesse. Tu veux du thé ?
Furieuse, Echo étendit le bras pour attraper la théière et la jeter à la tête de sa mère mais sa main passa à travers la théière. Elle resta stupéfaite et regarda ses mains sans dire un mot.
- J'aurais dû te prévenir, avoua sa mère. Quand la bombe a explosé, ton corps a été complètement désintégré. Les autres dieux et déesses ont voulu t'envoyer dans l'Externam mais j'ai insisté pour te garder ici un moment pour qu'on décide de la suite. Tu pourras boire du thé si je te tiens la tasse.
- Et… le reste de la Fratrie ?
- En train de s'expliquer. Tu me parlais d'Osamodas à l'instant, il est en train de négocier avec sa fille, enfin, d'essayer. J'avoue que c'est un spectacle assez inénarrable !
Echo essaya d'imaginer la scène. Personne n'avait jamais réussi à faire tenir Coqueline tranquille quand elle avait une idée en tête. Sûrement, le dieu Osamodas devait passer un sale quart d'heure !
- Je vois, dit-elle en retenant un petit sourire. Et Oropo ?
Le visage de la déesse s'assombrit.
- On m'a dit à l'instant qu'il t'a séduite et abandonnée de la façon la plus ignoble qui soit, avança-t-elle. C'est vrai ?
- Tiens ! La plupart des mères s'inquiètent des peines de cœur de leurs filles quand elles sont adolescentes. Toi, tu attends plus de mille ans pour faire ça.
- D'accord, répondit Eniripsa. Je suis une mère dénaturée, d'accord. Continue de frapper là où ça fait mal.
- Parce que moi, je n'ai pas eu mal pendant tout ce temps ?
A la grande surprise d'Echo, sa mère essuya une larme.
- A moi aussi, ça m'est arrivé, énonça-t-elle. J'étais jeune, je venais de me réincarner et j'ai rencontré un séducteur qui m'a promis monts et merveilles. Il m'a abandonnée quand j'étais enceinte. Je ne regrette rien parce que tu es née mais je me suis promis de bien veiller sur toi pour que tu ne te fasses pas avoir par le même genre d'homme. Et voilà que tu es tombée dans les mêmes pièges que moi !
Elle se retourna pour cacher ses larmes. Echo resta stupéfaite. A bien des égards et contrairement à ce qu'elle croyait, elle ressemblait encore énormément à sa mère. Sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle se pencha en avant et lui effleura l'épaule du bout des doigts, un geste qui pouvait aussi bien dire : « je veux te consoler » que « arrête et écoute-moi un peu. » Tout était confus au fond d'elle. Quelque chose lui disait qu'il fallait qu'elles s'écoutent et se réconcilient mais elle n'arrivait pas à savoir si ce quelque chose était en elle à cause de son éducation, de l'aura de gentillesse surnaturelle de sa mère ou tout simplement parce qu'elle le voulait.
Soudain, Echo repensa à la naissance du fils d'Evangélyne. Quand celle-ci s'était mise à hurler de douleur, elle lui avait tout de suite proposé de l'aider. Pas parce qu'il s'agissait du fils de l'ancien dieu Iop, ni parce qu'Oropo lui avait demandé de veiller sur lui. Elle avait juste eu besoin de soulager ses souffrances et de guider le bébé vers le chemin de la vie, et elle savait que n'importe quel éniripsa aurait eu exactement la même réaction. D'accord, même si c'était bizarre, elle n'avait jamais cessé de ressembler à sa mère. Mais peut-être que ce n'était pas complètement une mauvaise chose, après tout.
- On ne peut pas changer le passé, dit simplement Echo.
- Xelor le peut, protesta Eniripsa.
- Ce n'est pas de Xelor dont j'ai besoin. C'est de...
Elle n'arrivait pas à dire : « c'est de ma maman ». On n'efface pas des siècles de souffrance en quelques secondes. La déesse restait muette et un long silence gêné s'écoula. Au bout d'un moment qui sembla interminable, Eniripsa se leva.
- Il faut que je sorte, annonça-t-elle d'une voix étranglée.
- Non ! s'écria Echo.
Elle lui tendit les bras sans savoir ce qu'elle faisait. La déesse resta figée quelques instants, puis alla serrer sa fille dans ses bras. Celle-ci se raidit puis se laissa aller. Les larmes qu'elle avait retenues pendant des années coulèrent à flots.
- Tu veux bien me pardonner ? demanda Eniripsa entre deux sanglots.
- Non, avoua Echo. Pour le moment je ne peux pas, c'est encore trop douloureux, tu comprends ?
- Dis-moi ce que je peux faire pour toi ! Je peux te fabriquer un corps, si tu veux.
- Tu peux faire ça ? s'étonna Echo.
- Evidemment. Il y a un instant, j'ai fait repousser le bras de Iop pour qu'il puisse repartir avec son épouse et ses enfants. Il a insisté pour rester avec eux.
Echo faillit répondre que c'était assez ironique que le dieu de la baston soit un bien meilleur parent que la déesse de la médecine mais elle se retint juste à temps. Elle et sa mère allaient peut-être enfin se comprendre, ce n'était vraiment pas le moment de jeter de l'huile sur le feu. Blottie contre elle sur les draps rose bonbon, avec l'odeur des biscuits aux fruits rouges, elle avait l'impression de voyager dans le temps, de se trouver à nouveau dans la chambre de la petite fille heureuse et aimée qu'elle avait été...
Mais non. Les choses ne seraient plus jamais pareilles et elle le savait. Elle ne serait plus jamais une enfant et sa mère ne serait plus jamais une mère pour elle. Enfin, peut-être qu'elle pouvait faire semblant pendant cinq minutes. Oublier. S'offrir un dernier petit plaisir avant de faire face aux conséquences de ses actes et laisser encore un peu de répit à Eniripsa.
- S'il te plait, maman, dit-elle, j'aimerais un peu de thé.
La fin !
Note : oui, je sais que la fin est carrément abrupte et je m'en excuse. Simplement, il fallait que je mette le mot « fin » quelque part, c'est tout. A mon avis, on ne reverra plus Echo dans la série et j'avais envie d'écrire une scène de réconciliation (ou plutôt de semi-réconciliation). Voilà. Bonne journée à tout le monde !
