26 Septembre 1916.
Côté France, Guerre de Position.

Caporal Malfoy,
Je n'aurais jamais cru recevoir de réponse à ma lettre. Encore moins que ça serait un Allemand qui y répondrait. Je suis encore vif, comme vous pouvez aisément le constater. Ca n'a pas été facile. J'avais perdu espoir que quelqu'un réponde, car après tout, c'est vrai, j'espérais. L'espoir est ce qui nous maintient en vie. Pour ma part, en tout cas. Que nous reste-t-il, si ce n'est cela, de toute manière... En effet, vous devez être fou. Mais je pense que je le suis encore plus de vous répondre à nouveau... Qui sait si tout ceci n'est pas le fruit de mon imagination, par ailleurs. Cela ne serait pas étonnant que l'on me diagnostique une quelconque maladie mentale. Si vous saviez à quel point je suis hanté !
Si vous aviez vécu en France, peut-être nous serions-nous connus. Combattu ensemble, peut-être même. C'est drôle, ce que le destin et le hasard peuvent faire. Et puis, qui aurait pu croire que ma lettre tomberait dans les mains, non seulement d'un Allemand, mais d'un Allemand qui pratique le français ! A propos de cela, je le trouve joliment tourné, votre français.

Quant à moi, mon père est mort alors que j'étais âgé de sept ans. C'était un soviétique. Il est mort de manière atroce... Ma mère ne s'en est jamais remise. Elle me parlait un peu, avant. Au début de la guerre. Mais voici maintenant six mois que je n'ai plus de nouvelles. Le pire dans tout ceci, c'est que je ne peux pas savoir s'il lui est arrivé quelque chose, ou si elle ne veut plus correspondre avec moi, tout simplement. Je le comprendrais... Tout du moins, j'essaie encore de m'en convaincre. Moi, quand on m'a engagé, j'étais tout aussi enthousiaste que vous. L'entraînement me lassait, et je n'avais qu'une envie, partir au front, et affronter mes ennemis, assouvir mon besoin de remplir la mission qui m'incombait. J'ai été nommé sergent seulement parce que j'ai eu un peu d'expérience dans le passé. Avec mon père, qui était militaire, vous savez. Un grand homme. Selon mes souvenirs, bien sûr.

Les morts s'accumulent. Je me demande comme cela est possible qu'on nous renvoie encore d'autres hommes, alors que j'ai l'impression que nous épuisons toutes nos... réserves. Peut-on appeler cela ainsi ? Après tout, sommes-nous encore des Hommes, aux yeux de ces politiques ? Je n'en ai pas l'impression. C'est comme s'ils nous utilisaient comme de la chair à canon. Nous, misérables hommes, debout, et morts pour certains, engagés pour notre Patrie.
Mais, allons bon, quand finira cette guerre ? Elle est si interminable ! Pourquoi continuer alors que cela fait des mois et des mois qu'il ne se passe rien ! Ne peuvent-ils pas nous retirer du front et cesser cette guerre inutile ? Que le monde est horrible. Et injuste. Le capitalisme détruit tout. L'abus de pouvoir. Et trop d'ambition. Politiciens en manque de pouvoir.

Il est mort. Mon meilleur ami. Il a été engagé quelques mois après moi. Nous nous connaissions depuis que nous étions petits. Il était tout pour moi. Nous avons survécu ensemble. Nous avons combattu ensemble. Et aujourd'hui, il n'est plus. Il est mort sous mes yeux, et je n'ai rien pu faire. Je l'ai regardé se vider de son sang. Ses yeux se révulsaient, il baignait dans son sang. Un obus... Un obus est tombé à deux pas de lui. Et moi, j'étais à côté. Et moi, je suis vivant. Il n'a pas eu la même chance... Et la culpabilité me ronge. Quand je me suis baissé vers lui, il m'a murmuré difficilement à l'oreille. Ses mots me hanteront jusqu'à je meure à mon tour. Il est parti, et j'ai à peine esquissé un mouvement pour tenter de le sauver. Comprenez, je n'avais pas d'amis, avant... Pas d'amis morts, je veux dire. J'en ai vu, des hommes tomber, et j'imagine que vous aussi. Je les ai tous aidés du mieux que je pouvais. J'étais simplement bercé par l'idée que lui et moi finirions cette guerre ensemble. Que nous brandirions le drapeau blanc d'une même main. Mais il a disparu. Et je n'ai rien fait.

A l'heure où je vous parle, le soleil se couche. Tout est étrangement calme, ici, mais je sais que cela ne va pas tarder à recommencer. La fumée rougeoyante envahira de nouveau le ciel noir dépourvu de lune, et l'odeur âcre de la mort se répandra dans la tranchée. Je devrai une nouvelle fois combattre contre le camp ennemi, le votre. Pour une guerre qui ne nous concerne presque pas, au final.
J'espère que vous êtes toujours vif, Caporal.

Sergent Potter,
20ème Bataillon.
France.