Chapitre 4

Ennemi public numéro un dans le crime,

Il n'y a pas de héros,

Retiens mon nom mais ne me venges pas,

On se retrouvera où ?

En Enfer, mon ange.

(X-men-Retiens mon nom)

Elle avait le culot de se pointer ici, songea Akaba en considérant d'un mauvais œil leur visiteuse. Mamori Anezaki était celle qui avait trahi la confiance d'Hiruma et la voilà qui osait rendre visite à sa famille endeuillée ?

N'importe quoi.

La jeune journaliste resta plantée sur le pas de la porte, hésitant clairement à entrer. Puis elle se souvint des raisons de sa visite, alors elle mit un pied dans les lieux où Hiruma Yôichi avait passé la plus grosse part de sa vie. Dans le lit de camp, les Devils Bats endeuillés avaient ouvert l'œil. Tous fixaient la nouvelle arrivante avec une certaine hargne, l'ayant reconnue puisqu'Hiruma leur avait montré une photo d'elle. Leiko était celle qui était clairement le plus hostile à Mamori. En effet, si cette nana n'avait pas croisé la route de son père de substitution, il serait encore bien vivant quelque part et Kid serait encore là, avec elle. La rouquine se leva péniblement, grimaçant sous la douleur de son épaule. Sena et Monta vinrent à son aide, la soutenant chacun d'un côté. Quelques pas plus tard, elle se dégagea de la prise de ses compagnons qui la lâchèrent aussitôt. Leiko grimaça pour faire ces quelques mètres mais hors de question qu'elle se fasse aider. Et ça, ses acolytes l'avaient bien compris, elle devait être aussi forte qu'Hiruma parce que maintenant, c'était elle l'âme des Devils Bats. Cela avait été convenu il y a des années. Si Hiruma décédait ainsi que Kid, elle serait le chef jusqu'à sa propre mort. Leiko avait peur de cette charge, il fallait être honnête. Leader charismatique, elle ne l'était pas. Bon gré mal gré, elle prenait difficilement des décisions mais surtout, elle n'avait aucune once de pitié alors que celle-ci était parfois nécessaire. Cela lui jouait souvent des tours. Mais malheureusement, elle devrait apprendre à diriger à la manière d'un Hiruma à la fois impitoyable et étrangement capable de pitié, quand c'était utile …

Mamori regardait cette jeune femme loin d'être imposante avancer en grimaçant et l'espace d'un court instant, elle vit Hiruma se dessiner imperceptiblement sous les traits de la jeune femme. Une nuit, il était rentré tard. Très tard. Il l'avait rejoint au lit et à la lueur de la lune, elle avait aperçu les bandages qui tapissaient son corps. Bien qu'elle connaissait sa véritable identité depuis longtemps, tant de blessures restait impressionnant et cela le devint encore plus, quand il serrait les dents pour tenter d'oublier la douleur.

La rouquine se campa finalement devant elle et Akaba, dardant deux prunelles encre sur la journaliste. Les deux femmes se jaugèrent un instant, avant que Mamori ne se décida à prendre la parole : « Je ne suis pas une menace, Leiko …

- Comment connaissez vous mon nom ? cracha cette dernière, avec une hargne qui ne surprit personne.

- Je pense que ceci t'éclairera ! » fit la journaliste en lui tendant une enveloppe en papier kraft.

Leiko l'ouvrit, les mains tremblantes. Elle en extirpa deux cassettes vidéo, l'une marquée « Devils Bats » et une seconde marquée « Anezaki Mamori ». Elle confia la première cassette à Sena, qui la mit dans le lecteur cassette de la vieille télévision située dans un coin de la pièce. Monta soutint Leiko pour que tout trois aillent s'asseoir devant l'appareil. Hiruma apparut à l'écran, souriant de toutes ses dents. Sa voix un peu rauque s'éleva, grésillant à cause de la vidéo : « Les fuckin' mômes, si vous recevez cette cassette, c'est que je suis mort. De quelle manière, j'en sais rien mais si c'est pas cette enflure de Shimura qui m'a flingué, ça me va. Leiko, j'ai pas eu le temps d'avoir des gosses mais tu peux te considérer comme étant de mon sang. T'es digne de moi, ma petite, alors reprends le flambeau et mènes les Devils Bats avec panache. Le fuckin' minus et le fuckin' singe, vous avez intérêt à rester avec elle. Il lui faut du soutien et vous seuls devez lui apporter. Mais surtout, je veux que vous ne me vengiez pas, on se retrouvera bien assez tôt en Enfer, les mômes. Je vous y attends … »

La tirade s'arrêta là-dessus et Leiko agrippa les poignets de ses compagnons dans une tentative désespérée pour retenir ses larmes. Se faire reconnaitre par Hiruma en tant que son égal, c'était surréaliste et surtout, c'était une preuve de l'affection qu'il avait pour ses fuckin' mômes, malgré tout ce qu'il avait pu dire de son vivant. Derrière eux, Mamori les observait le cœur un peu serré. Même les pires criminels ont l'âme tendre, songea-t-elle.

La rouquine reprit rapidement contenance, lâchant doucement ses amis. Elle se tourna vers la journaliste et demanda, bizarrement radoucie : « Qu'est-ce que vous voulez ? Et pourquoi c'est vous, qui venez nous confier son dernier message ? Il vous haïssait …

- Je veux vous aider …

- Les aider ? Parce que tu penses qu'ils te feront confiance, toi qui n'a pas hésité à trahir Hiruma en vendant Asami Tsukishima ? intervint Akaba.

- J'en ai pleinement conscience, Akaba. Mais je suis là pour leur apporter mon aide, je veux qu'ils reprennent l'Akatsuki de Kage pour en faire leur QG … »

Les Devils Bats écoutèrent la proposition avec attention et on se tourna vers Leiko pour la décision finale. La jeune femme annonça son choix, la mine sombre : « Même si laisser notre maison me fait mal, elle a raison. Ils vont nous découvrir bientôt et changer de lieu est une manière de gagner du temps … »

Tous acquiescèrent de manière approbative. Mamori fouilla alors dans son sac à main, duquel elle extirpa un trousseau de clé. Elle le lança à Akaba qui réceptionna soigneusement l'objet : « J'ai vendu ma voiture contre une camionnette suffisamment spacieuse pour accueillir Leiko, Monta et Sena à l'arrière. Je te laisserais conduire, Akaba.

- J'imagine qu'il nous faudra nous déguiser ? intervint Monta qui avait toujours détesté modifier son apparence.

- Evidement, espèce de singe abruti ! » Soupira Leiko en se sortant une cigarette.

Sena eut un petit sourire triste. Elle s'était mise à fumer la même marque qu'Hiruma depuis la veille, alors qu'elle avait toujours soutenu que celle-ci était clairement infâme. Le deuil faisait parfois faire des choses étonnantes, à cause de la tristesse qui nous brouille la vue …

Les Devils Bats ne mirent pas longtemps à se remettre. Leiko traina ses deux compagnons dans les quartiers alentours, à la recherche d'un coiffeur pas très regardant sur l'identité des clients et surtout capable de les rendre méconnaissables. Akaba les accompagna, bien décidé à ne perdre aucun des héritiers d'Hiruma Yôichi. Il avait juré à ce dernier de les protéger.

Mamori se retrouva donc seule dans le local, son regard ne cessant d'aller de la télévision à la cassette qui lui était destinée. Bien sûr, elle l'avait déjà visionnée plus d'une fois avant de venir mais cette fois ci serait la dernière de toutes. La jeune femme plaça l'objet dans le lecteur et attendit, fébrile, que le visage du Démon n'apparaisse à l'écran.

L'image s'afficha alors, un peu tremblante. Le blond lui semblait aussi fatigué que toutes les fois où elle avait regardé ce testament, pourtant sa voix restait toujours aussi assurée et ferme : « Si tu regardes cette vidéo, c'est que je suis mort. Tué par les flics sans doute. Je ne sais pas si tu pleureras ma mort, je ne sais pas si tu danseras pour la célébrer. Laisses moi juste te dire, fuckin' ange, qu'on ne se compromet pas avec un homme tel que moi pendant trois mois sans que ça ne laisse des traces. Je sais pas ce que ça représente pour toi, cette période. En fait, j'en ai rien à faire de ce que tu peux bien en penser. Je dirais juste que même si tu savais qui j'étais, tu me prenais comme un humain et pas comme un monstre, je crois même que tu ne t'ai pas rendue compte que ta haine était devenue fictive. Y avait que ça qui me rendait heureux. Pour conclure, j'aimerais que tu guides les mômes vers Akatsuki. Ils seront en sécurité et c'est tout ce que je veux. Tu me raconteras ça en Enfer, ok ? Parce qu'on y sera tous les deux, fuckin' ange ! »

La vidéo se terminait sur ce rire un peu fou qui était celui du Démon. La première fois qu'elle avait vu cette cassette, Mamori avait compris que le blond n'était qu'un homme avec des faiblesses. Elle-même était l'un de ces points faibles, avait-elle songé avec effarement. Il savait qu'elle savait, pourtant l'ennemi public numéro un s'était laissé berner. Par amour ? Peut être, elle ne le saurait jamais.

Péniblement, elle s'arracha à la contemplation de l'écran noir de la télévision, extirpant la cassette du lecteur pour la placer dans ses affaires. Leiko et les autres revinrent alors dans le moment, plus ou moins ravis des changements qu'ils avaient dû opérer chez eux. La nouvelle tête pensante des Devils Bats était tout particulièrement déçue du sacrifice de sa tignasse rouge vif et elle le faisait savoir avec sa discrétion naturelle : « Bordel, mais c'était vraiment obligé de me teindre en noir ?! C'est trop normal, j'vais défaillir … ! » grognait-elle en fumant une cigarette de plus.

Ses compagnons riaient de ses commentaires très inspirés, Monta et Sena encore plus que les autres. Hiruma et Kid étaient morts, mais la vie continuait. Alors ils riraient, ils souriraient, ils pleureraient, ils combattraient les obstacles se dressant sur leur route avec la tête haute. La dernière balle, faucheuse de vie, les conduirait à l'Enfer bien assez tôt, alors qu'ils vivent !

D'un coup, Leiko redevint sérieuse et demanda, très doucement : « On part quand ?

- Cette nuit, assura Mamori.

- On rassemble nos affaires, les gars ? » proposa Sena en retroussant les manches de son sweat rouge délavé.

Les deux autres acquiescèrent avec un grand sourire, avant de partir à l'attaque des monticules de vêtements disséminés à chaque coin de la pièce. Chacun tria soigneusement ses affaires, s'arrêtant parfois sur un effet d'Hiruma ou de Kid. Leiko emporta un vieux marcel délavé d'Hiruma, un sweat gris et pelucheux de Kid ainsi qu'un chapeau de celui-ci. Monta choisit une vieille casquette de football américain ayant appartenu à l'un ou l'autre, en plus d'un jean du cow-boy des Devils Bats usé jusqu'à la corde et dix fois trop grand pour lui. Sena, quant à lui, sélectionna un vieux maillot de joueur de football américain accompagné d'un vieux poignard à la lame usée par le temps. Le tout appartenait à Hiruma, à qui il vouait une affection sans bornes, pas tellement différente de celle ressentie par Leiko à l'encontre du défunt blond.

Les trois survivants se jetèrent un regard lourd, leurs paquets entre les mains. C'était l'heure. L'ancienne rousse nouvellement brune fit signe à Akaba et Mamori de sortir d'un signe de tête, Sena dénicha un bidon d'essence dans un trou du mur caché par une cloison. Monta s'en empara et le vida consciencieusement dans toute la pièce. Ils échangèrent un énième regard. Les mots devenaient superflus, la décision était prise depuis le premier jour de leur installation ici. Les Devils Bats sortirent un par un, Leiko fermant la marche. Elle sortit son briquet de sa poche et l'alluma, le jetant ensuite dans la pièce. Effet immédiat, qui arracha un sourire tristement ravi à Sena. Il aimait voir brûler des bâtiments, même si celui-ci était sa maison depuis trop de temps pour qu'il s'en souvienne …

L'explosion se fit une fois le groupe au loin. Les Devils Bats planqués à l'arrière sous des couvertures et des cartons, Akaba au volant et Mamori à sa droite, les yeux perdus dans le paysage. Une nouvelle histoire s'écrivait.

La première heure de trajet se fit sans encombre, Sena et Monta trouvant même le moyen de s'endormir blottis sous les couvertures et bercés par le léger balancement du véhicule. Leiko se contentait d'ouvrir l'œil pour trois le poing serré sur son flingue histoire d'être prête à tirer si besoin, si bien qu'elle vit le barrage de police en même temps que Mamori devant elle. Très naturel, Akaba se laissa aborder par un policier en uniforme, souriant tranquillement. Ce dernier l'apostropha, haussant un sourcil : « Bonjour Monsieur, papiers du véhicule s'il vous plait !

- Avec grand plaisir, » acquiesça le rouquin en saisissant les papiers que lui tendaient Mamori.

Le représentant des forces de l'ordre examina le tout, les sourcils froncés. Un collègue s'approcha de lui, échangeant un regard et un signe de tête en direction du véhicule qui les précédait. Le conducteur s'égosillait soigneusement sur les policiers qui en faisaient tout autant. Un soupir de soulagement s'échappa alors de toutes les bouches, exceptées celles de Sena et Monta qui dormaient encore comme des gosses. Leiko desserra la prise sur son revolver et décida de dormir un peu, du moins d'essayer.

Finalement, elle ne dormit que d'un œil. A chaque arrêt momentané de la camionnette, la jeune femme se réveillait en sursauts. La peur lui retournait l'estomac et ça se comprenait, Leiko Shimura n'était pas Hiruma Yôichi. Le Démon avait dépassé le stade de la peur depuis longtemps, si bien qu'il était capable de n'importe quoi. Même la mort ne le faisait plus trembler, voilà pourquoi mourir ne l'avait pas effrayé le moment venu.

Pourtant, Leiko avait toujours cette boule au ventre.

Il fallait qu'elle apprenne à occulter cette angoisse, sinon les Devils Bats étaient foutus d'avance.

Sur les coups de quatre heures du matin le lendemain matin, Mamori arrêtait la camionnette devant les ruines calcinées de l'Akatsuki. A l'arrière, Akaba et les Devils Bats dormaient en rangs serrés pour conserver la chaleur. La journaliste secoua l'épaule du premier qu'elle pouvait atteindre, autrement dit Leiko. La brune se frotta péniblement les yeux, chuchotant à l'adresse de Mamori tout en s'extirpant du tas de corps endormis : « On y est ?

- Oui, voici l'Akatsuki ! » présenta la journaliste.

Le club avait forcément perdu de sa splendeur à cause des flammes et de petites frappes mal intentionnées. L'enseigne rouge et noire était calcinée, des carreaux avaient été cassés à coups de pierre. Mais la façade restait étrangement propre et en pénétrant à l'intérieur du club, Mamori se rendit compte que les débats n'étaient que d'une importance moindre.

Leiko, quant à elle, avait réveillé le reste des endormis qui s'étaient péniblement retirés de l'habitacle arrière pour faire face à l'Akatsuki. Ils prirent chacun couvertures et matelas sous un bras et montèrent le tout à l'étage, relativement bien conservé. Les chambres furent choisies et chacun en profita pour enfin avoir une vraie nuit de sommeil.

Les jours qui suivirent, on s'afféra à repeindre, retapisser, remeubler les lieux si bien qu'en moins d'une semaine à raison d'un travail durant jour et nuit, le club était remis en état. Dans le secteur, personne ne croyait à la résurrection de l'Akatsuki mais en entendant la musique s'échapper de la porte entrouverte, ils furent bien obligés d'y croire.

Mamori avait repris le rôle d'Asami, patronne inflexible devant ses employés et envers quiconque s'avisait de troubler leur havre de paix. Leiko lui avait appris à manier une arme à feu, Sena s'était chargé de lui apprendre à combattre à mains nues histoire qu'elle se défende sans soucis quand les Devils Bats étaient avec Akaba sur un coup quelconque.

D'ailleurs, que devenaient ces derniers ?

C'était assez simple, ils vivaient de braquages de banques multiples et d'enlèvements, parfois. Leiko qui les menait d'un main de fer, apprenait au fil des années à occulter la peur. Sena et Monta avaient pris une assurance folle, n'hésitant même plus à se battre contre les flics alors qu'avant, ils avaient plutôt tendance à fuir. Quand rien ne les appelait à l'autre bout du pays, le gang devenu célèbre rentrait à l'Akatsuki, en quelque sorte leur maison. Mamori les accueillait toujours volontiers, les traitant avec une affection qui ne trompait personne. Pour elle, c'était comme ses enfants.

Ils l'étaient devenus, d'une certaine façon.

Et même si les Devils Bats sont devenus des célébrités, personne n'oublie Hiruma Yôichi. Le Crime n'oublie pas, il retient des noms.

Mais ce ne sont pas des Héros.

Ce sont des Hommes. Juste des Hommes.

Fin.