Chapitre 3 :


Chloé coupa le moteur et serra le frein à main.

Elle détailla minutieusement l'ancienne maison et la compara à la photo postée par Louise au dessus du lieu de rendez vous.

Légèrement isolée des autres, elle ressemblait à une de ces anciennes demeures bourgeoises du 19e siècle un toit de tuiles bleues difficilement entretenues recouvrait deux étages qui s'élevaient au dessus des grands murs recouverts de buissons.

La mousse pansait les blessures de cette demeure tombée dans l'oubli.

Se retrouver face à un long et grand portail fait de grilles portant les initiales de Casper n'auraient nullement étonnée Chloé.

L'endroit avait été remarquablement bien choisit, il fallait le reconnaitre. Pas trop éloignée de la ville, mais pas trop près non plus. Une maison de cette stature, abandonnée en rase campagne ne passerait pas inaperçue. Mais un rendez vous en pleine ville aurait été également trop voyant. Or qui irait s'aventurer dans cette ruelle qui se terminait en cul de sac si ce n'était pour rechercher cette demeure dont les vestiges étaient probablement plus anciens que les dizaines de maisons et immeubles qui l'entouraient ? Si l'on n'en connaissait pas son existence, on ne pouvait pas même l'apercevoir.

Chloé s'enfonça un peu plus dans le dossier de son siège et se mordilla les ongles. Elle avait un étrange pressentiment…

Oh elle savait parfaitement ce qu'elle risquait elle n'était pas naïve. Elle savait qu'elle ne devrait probablement pas y aller. Déjà elle entendait Grégoire et Fred l'incendier. Mais qu'avait-elle comme autre option ?

En réalité, elle n'avait même pas peur. Tout ce qu'elle craignait, c'était de perdre le contrôle. Elle n'avait plus revus Louise depuis la mort de Mathieu… comment réagirait-elle lorsqu'elle se trouverait en face d'elle ? Et Louise… quelle serait sa réaction ?

Sans nul doute, elle tenterait de la retourner et de tirer profit de la situation. Mais elle ? Parviendrait-elle à la stopper ? Chloé lança un regard vers son sac. Parviendrait-elle à faire ça le moment venu ?

Son cœur accéléra à cette pensée et les images du corps ensanglanté de sa mère voilèrent son regard. Elle les chassa avant de soupirer. Elle n'avait pas les réponses à ses questions, mais elle savait au moins une chose : il était temps de régler cela une bonne fois pour toute.

Quelque chose la retint pourtant. L'instinct peut être. Un irrépressible besoin de sécurité.

Elle savait qu'elle aurait du prévenir ses collègues. Fred l'aurait accompagné ainsi qu'une dizaine d'homme armés. Louise avait déjà prouvé son imprévisibilité. Elle avait déjà pris deux vies. Et elle serait prête à tuer même le plus insignifiants moucherons qui aurait l'audace de se dresser entre elle et Chloé. C'était ELLE que Louise voulait et personne d'autres.

La jeune femme se sentait responsable de cette mission. Hors de question de mettre d'autres vies en danger.

Bon, il fallait bien être honnête si elle n'avait pas prévenu ses amis c'était aussi pour son propre désir ; Fred, Grégoire, Hyppolyte… ils l'auraient sans nul doute tenu à l'écart. Mais il était hors de question que Louise finisse en prison alors que Mathieu croupissait six pieds sous terre. Hors de question !

La sonnerie de son portable la fit sursauter. Paniquée elle baissa le son d'un geste et rumina contre celui qui l'appelait. Elle ravala son juron et se mordit la lèvre lorsqu'elle vit l'identité de celui qui l'appelait. Chloé ferma les yeux et soupira. Il comprendrait. Du moins l'espérait-elle. Ils seraient peut être en colère. Mais ils comprendraient. Après tout… Fred et Hyppolyte auraient souhaité tout autant qu'elle venger Mathieu.

Elle chuchota un « désolé » avant d'appuyer sur la touche raccrocher et d'éteindre définitivement son portable.

Chloé se doutait qu'ils n'allaient pas tarder à la retrouver, avec la coordination de l'inquiétude de Delphine et des moyens technique d'Hyppolyte. Sans compter qu'elle n'était qu'à une demi-heure de Paris en voiture. Raison de plus pour régler ça au plus tôt et ne pas risquer que Louise s'enfuie. D'un geste décidé, elle ouvrit la portière.


Quelques rayons de lune éclairaient la pièce vide et abandonnée par les fenêtres.

Louise avait vraiment bien choisit son endroit, se dit Chloé qui frissonna. La criminologue devinait les nombreuses cachettes que renfermait les diverses pièces de la demeure. A n'importe quel moment, Louise pouvait surgir derrière elle et faire ce qu'elle voudrait d'elle.

Se pouvait-il qu'elle décide de la tuer ? Rien n'était moins sure. Dans son esprit dérangé, Chloé l'avait trahie. Et pour cela, elle avait supprimé Mathieu et son père.

Chloé serra son sac contre elle et sentit l'arme se coller contre son corps. Si Louise la découvrait elle aussi, alors… alors elle se défendrait. Voilà ce qui arriverait.

La jeune femme s'avança le long du grand et large escalier et parvint à l'étage. Deux couloirs s'offraient à elle : un à droite, l'autre à gauche. Chloé s'engagea sur celui qui était le plus proche d'elle. Elle avançait doucement, à l'affut de n'importe quel bruit, de n'importe quelle ombre anormale.

Soudain, un coup violent brisa le silence, comme le tonnerre annonça l'arrivée d'un orage. Chloé se retint de crier. Son pouls accéléra. Rahh ce qu'elle s'agaçait à flipper comme ça ! Pas étonnant que le reste du monde la croit en sucre !

D'un geste plus hésitant qu'elle ne le souhaitait, Chloé plongea sa main dans son sac et en sortit un revolver. Elle l'avait volé au commissariat et l'avait gardé. Elle s'était sentit plus en sécurité avec cela prés d'elle, malgré la confiance qu'elle avait envers ses amis. Elle n'ignorait évidemment pas qu'à l'instar des Etats Unis, se procurer une arme était passible de prison en France. Si jamais Fred ou Grégoire l'apprenait…

Le revolver dans la main gauche, son sac sur le bras droit Chloé retourna sur ses pas en direction du bruit. Doucement. Minutieusement elle jeta un regard dans la direction du hall et aperçut la porte entrouverte. Quelqu'un était entré ! Cette fois, elle en était sure, elle n'était pas seule !

Chloé déglutie et serra un peu plus l'arme. Elle se retenait presque de respirer, tentant vainement d'entendre le moindre écho d'un souffle, d'un bruit de pas… le moindre indice compromettant la présence de Louise.

Elle traversa le palier et s'engagea sur l'autre couloir. Au bout de celui-ci une porte. Entrouverte là encore. Malgré sa main tremblotante, le désir d'en finir eu raison d'elle. La jeune femme s'approcha un peu plus, levant progressivement le revolver vers la porte. Que comptait-elle faire exactement ? Elle l'ignorait. A présent qu'elle était sur le point d'atteindre son objectif, a présent que la situation était réelle… elle se trouvait même stupide avec cette arme. Elle chassa cette pensée. C'était l'angoisse, rien de plus. Le moment venu, elle saurait quoi faire. Elle le saurait, c'était sur.

Un filet de lumière s'échappait de la porte contrastant avec l'obscurité ténébreuse du couloir. Et soudainement la criminologue se méfia : Louise pouvait très bien se cacher dans ce couloir ! Elle se demandait même pourquoi elle n'y avait pas pensé plus tôt ? Elle n'agissait pas comme d'habitude. Elle n'arrivait pas à fonctionner comme au travail. Elle était… il n'y avait pas de mot adéquat.

Le souffle irrégulier et le cœur battant, la jeune criminologue s'arrêta quelques instants et inspecta les alentours à l'aide de ses sens. Que devait-elle faire ? Non-non-non. Il fallait qu'elle pense autrement. Que ferait Fred dans cette situation ? Que ferait n'importe quel autre flic dans cette situation ? Il finirait probablement par suivre son instinct. Quel autre choix aurait-il de toute façon ? Et si Louise était derrière elle ? Elle ne préviendrait aucune attaque en restant immobile de toute façon ! Il fallait qu'elle bouge.

Et sur ces réflexions, Chloé s'approcha un peu plus de la porte, tenant fermement son arme. Lorsqu'elle fut suffisamment prés, elle prit son courage à deux mains, approcha l'une d'elle de la poignée tandis qu'elle pointait l'autre vers le seuil de la pièce comme elle avait vu le faire les flics qui l'accompagnait. Elle y était. C'était l'instant de vérité. Il fallait qu'elle entre. Sauf que ses jambes ne lui obéirent plus du tout. Littéralement collée à la porte, sa main s'était engluée sur la poignée. Seule sa tête avait trouvé la force de s'avancer légèrement pour scruter le terrain adverse. Sa respiration devint plus bruyante tout à coup. La peur la rattrapait alors que le cri de Mathieu, venant de se faire assassiner, résonnait dans sa tête. Chloé ferma les yeux, comme si cela pouvait la calmer. Elle imagina alors l'escalade de policiers arriver sous le commandement de Fred, l'empêchant de régler ses comptes. Cette pensée ré-enflamma la dernière braise du feu de courage en elle qui s'éteignait lentement. Elle ouvrit les yeux et se décolla de la porte. Sa main actionna la poignée qu'elle tira vers l'arrière.

Une main se posa tout à coup sur sa bouche, l'empêchant de crier ou de bouger. Le coup partit et résonna dans l'ensemble de la demeure. Mais, bien que son agresseur sursauta, il ne bougea presque pas et renforça son emprise.

Bien décidée à ne pas mourir aujourd'hui, Chloé se débattit du mieux qu'elle put, donnant tour à tour des coups de bras, de coude ou de jambes. Jusqu'au moment où son coude frappa violemment le corps de l'inconnu. Elle le sentit étouffer une plainte et un juron sans pour autant la relâcher.

- Oh Chloé on se calme ! murmura une voix qui lui glaça le sang. Si vous entrez dans cette pièce vous allez surement faire la plus belle boulette de votre vie, c'est ça que vous voulez ?

L'ensemble de son corps cessa de lui obéir. Elle eut la sensation qu'on venait de lui administrer le tranquillisant le plus puissant de la planète dont les effets secondaires s'apparenteraient à la drogue hallucinogène la plus forte. Elle se mit à douter sur sa perception de la réalité. Elle se demandait même si elle était bien dans cette demeure cauchemardesque et non pas chez elle, assoupie, rêvant de vengeance. Quelle autre explication sinon, à la présence de Mathieu Pérac près d'elle ?

- Je peux vous lâcher sans que vous entriez dans cette pièce comme une tornade ?

Toujours abasourdie, Chloé hocha malgré tout la tête. Il s'exécuta aussitôt et passa prudemment devant elle, ne lui accordant aucun regard, aucun geste si ce n'est celui de s'écarter et de rester bien derrière lui.

Non. A l'évidence elle ne rêvait pas. Son ancien équipier était bien là devant elle. Une main tenant la poignée tandis que l'autre tenait fermement son arme, imitant la jeune femme quelques secondes plus tôt. Il ouvrait doucement la porte.

Chloé l'observa entrer comme si elle voyait un fantôme, ce qui était un peu le cas.

N'avait elle pas vu elle-même le corps de son ami allongé, recouvert d'un drap tandis que l'électrocardiographe restait éternellement plat ? N'avait elle pas assister à sa crémation et vu le cercueil réduit en cendre ? L'infirmier ne lui avait il pas dit lui-même…

« Il est vivant ! ». Emma. Elle l'avait toujours su ! Chloé se souvint alors de son doute aux cris de la petite fille. Mais elle se souvenait surtout du temps qu'il lui avait fallu pour aider Emma à accepter la mort de Mathieu. Pour réapprendre à vivre. C'était vers Chloé qu'elle s'était tournée lorsque Thomas était arrivé dans la vie de sa mère. Aujourd'hui elle avait accepté l'idée qu'elle puisse aimer deux pères sans remplacer l'un par l'autre.

Aujourd'hui, la criminologue se dit que c'était elle qui aurait du l'écouter. Pas l'inverse…

Mathieu entra dans la salle sans se soucier de Chloé. Lui aussi était à l'affut. Mais il n'y avait personne. Juste un bruit vers lequel il s'avança prudemment.

Chloé était restée figée hors du temps et de l'espace. Perdue dans ses pensées, relatant d'anciens et douloureux souvenirs pour tenter de savoir quand et comment l'information avait-elle pus lui échapper à ce point…

- Chloé dégagez vite ! s'écria-t-il tout à coup.

Elle le vit ainsi sortir de la pièce. Affolé. Mais son cerveau refusait d'obéir.

- Chloé ? C'est l'heure de partir là ! Grouillez-vous !

Observant l'état catatonique de Chloé, l'ex-commandant emporta la jeune femme dans sa course pour l'obliger à fuir. Progressivement, son corps reçut le message d'urgence de son ancien partenaire et s'adapta pour se dégager de son emprise.

- Louise est ici ! hurla-t'elle soudainement en s'immobilisant dans le seuil de la maison. Je ne peux pas partir.

- Croyez moi Louise n'est pas ici et elle ne viendra pas de sitôt. Protesta Mathieu qui avait fait volte face, toujours en alerte. En revanche si on reste ici, on va cramer tous les deux dans moins de deux minutes !

La jeune criminologue ne se fit pas prier, ne doutant pas un seul instant du regard de son collègue. Elle ne savait ni pourquoi, ni comment il s'était retrouvé là dans un tel état d'alerte, mais force était de constater qu'ils n'avaient rien perdu de leurs codes non verbaux. C'est donc sur le pas de course que les deux compères sortirent de la maison avant que cette dernière n'explose dans un bruit de tonnerre. L'explosion fit voler en éclat la demeure, détruisit la grille et fit chanter l'ensemble des voitures du quartier.

- Ca va ? S'enquit Mathieu après avoir jeté un coup d'œil à l'état des lieux.

Chloé ne répondit pas tout de suite, encore en état de choc. Choc de quels événements précisément ? Ca, c'était une autre histoire !

- Mlle St Laurent, je vais être obligé de vous demander votre entière coopération… et de réquisitionner votre voiture au passage.

Chloé tourna la tête vers son équipier qui lui renvoya son regard, un bref sourire au bout des lèvres. Elle sentit son estomac se nouer lorsqu'elle aperçut une large cicatrice le long du cou de son ex-équipier. Il n'y avait plus de doute possible… Mathieu était bien vivant !

- Oh fait ca vous dérangerez de me dire ce que vous foutiez avec ce flingue ?!


Dans un appartement de Paris, prés des Invalides, un homme traversa le couloir et arriva dans un bureau. Grand et large, moderne et rustique.

Derrière ce bureau se trouvait un homme. Un homme dur et charismatique. Un homme qu'il n'aurait défié pour rien au monde. La police et tout ce putain de système judiciaire à côtés, c'était le monde des bisounounours.

Il ne lui adressa aucune parole. Pas même le moindre geste.

- C'est réglé monsieur. Osa-t-il après un instant.

L'homme ne leva pas un seul instant les yeux de son écran et ne fit qu'un bref mouvement de la tête.

- Bien. Vous serez payé dés demain.

L'employé hocha la tête sortit du bureau. L'homme s'appuya dans son confortable fauteuil et soupira. Il fixa longtemps la fiche d'une personne. Une personne aux cheveux roux et aux yeux bleus. Elle portait le nom de St Laurent.


A suivre