L'insurgé

Bonjour ! :D

Merci à tous de suivre cette histoire avec autant d'engouement, j'ai passé ma semaine à kyater devant mon écran, à cause de vous XD (et oui, c'est parfaitement ridicule). Et je constate que vous êtes tous à vous demander comment on peut passer à l'amour après un début de fic aussi chaotique ! XD Pas le choix, mes personnages vont devoir faire l'effort d'évoluer…

Comme d'habitude, je vais répondre à vos adorables commentaires :

Drennae :

C'est clairement ça ! Y a pas que Victor qui s'y croit trop, Yuuri aussi doit redescendre ! è.é Et oui, je crois que Chris est le plus malin du groupe, ce qui ne l'empêche pas de déconner, bien entendu ! Merci mille fois pour ton commentaire ! Je suis contente que ce foutoir à narcissiques te plaise ! XD

Keleana :

Eheh ! Un coup de poing, c'est bien mais une morsure, c'est mieux ! C'est mieux parce que ça laisse une trace, niark ! (kof kof kof) Alors, certes, ils ont le cours de sport en commun, mais non, je ne vais pas déclencher un coup de foudre dans les vestiaires XD Un peu de romantisme, que diable ! Bisouilles et merci !

Razhensha :

Trop de compliments, je rougis… o/o Je fais de mon mieux pour mettre du rythme dans mes chapitres, je suis la première à m'ennuyer si jamais ce n'est pas le cas. Après, le dosage n'est pas toujours évident à faire… Et tu as raison, pour l'instant c'est Eros!Yuuri qui a pris les choses en main, mais j'ai de bonnes raisons pour ça ! Promis ! Bref, merci beaucoup, je te laisse profiter de ce chapitre ! Kiss !

NarcisseYaourt :

Ils planent tous les deux, je crois XD Ces personnages sont complètement en roue libre ! Et sinon, non, je n'ai pas l'intention de faire le coup du « je te séduis puis je tombe amoureux alors que c'était pas prévu » XD J'ai autre chose en tête ! Merci à toi de tes reviews, ça fait tellement du bien de sentir que son travail est apprécié ! Bisou !

Kizuna :

Victor va arrêter d'être victime, je te le jure ! La période de choc est passe, il sait maintenant plus ou moins à quoi s'attendre s'il abuse trop ! XD Puis je crois qu'il en a marre de s'en prendre plein la gueule. Pour le Rated M, ça attendra mais j'ai mon idée (niark niark niark). Et comment ça, tu trouves que ça manque d'agressivité !? XD Pour l'instant, Yuuri a assuré le rôle du combattant à la place de notre tigre préféré ! Mais patience, Yuri arrive ! Bisou !

Emie-chan :

Victor a pris cher, c'est sûr. Il serait temps pour lui de nous montrer ses bons côtés, ou au moins sa sensibilité ! Façon, l'arrivée dans sa vie de Yuuri va bien bouleverser quelque chose, sinon y aurait pas d'histoire, que diantre ! XD Et Chris va aussi pouvoir nous montrer ses bons côtés, à l'occasion ! Bref, merci pour ton commentaire !

Paola :

Oui, oui, oui, tu as très bien lu : mes persos sont partis en couille, mais genre bien comme il faut ! XD Tu vas l'avoir ta suite entre Chris et Phichit (huhuhu) ! En tout cas, ça me fait plaisir que mon chapitre t'ait autant plu ! J'espère qu'il en sera de même pour celui-là ! Merci ! Bisou !

AsamiRei :

Je suis contente que mon Yuuri un peu plus… affirmé que celui de l'animé te plaise. J'essaye de garder l'authenticité des caractères mais pour que ça colle à mon histoire, il faut bien que je modifie deux-trois trucs :P Alors, concernant le « fin observateur » avec lequel Chris qualifie Victor, c'est encore à travailler. Pour l'instant, je ne vous ai pas laissé l'occasion de bien connaitre Victor et ses qualités (inexistantes à l'heure actuelle) Patience, donc ! XD Merci pour la double reivew !

Viktuuri :

T'inquiète, ma belle. Je pense que tout le monde a une part de flippe en lui. Ça ne t'empêche pas d'être mimi le reste du temps ! (enfin, c'est mon avis bien sûr). Concernant la fic, je VEUX mon Chris/Phichit donc vous n'y échapperez pas ! Mouahah ! Et pour Victor et Yuuri, laisse-moi faire, j'ai un plan ! Je veux qu'ils évoluent tous les deux, c'est ça qui rendra l'amour possible. Tels qu'ils sont actuellement, c'est impossible. Merci pour ton commentaire ! Beuzouuu !

TenaFitiaH :

Ne te stress pas, laisse-moi faire ! XD Certes, ils se détestent pour l'instant, mais ça va changer ! Tiens juste bon ! :D Merci pour le commentaire !

Black-Strange-Stars :

Merci pour la review ! Je voulais un personnage fort face à l'adversité, même si Yuuri reste renfermé sur lui-même et assez timide dans le fond. Ça me libère de la frustration que je ressens à chaque fois qu'une héroïne de shojo se laisse faire bêtement. Tu as bien analysé Victor. Je n'ai pas encore assez abordé son personnage mais ça ne va plus tarder ! Tu me complimentes trop, je suis aux anges ! Merci, merci, merci ! Je vais bosser dur pour que la suite soit à la hauteur ! Bisou !

Guime1997 :

Merci pour ton commentaire ! Je suis contente que mes libertés concernant le caractère de Yuuri ne t'aient pas rebutée ! Il ne va pas toujours être ce grand combattant auquel je vous habitue mais ça me tenait à cœur de le faire se défendre ! Concernant son amour avec Victor, va falloir attendre que les personnages évoluent un peu mais ça va se faire ! C'est l'objectif, façon ! J'suis tellement fleur bleue… Bref, merci !

BlackHoleArtist :

C'est vrai que beaucoup de fictions de l'univers YoI se passent dans les limites de l'animé, d'où cette impression de redondance. Après, perso, j'aime bien justement comparer les versions des autres auteurs. Pour ma part, j'ai un péché-mignon pour les UA, qui m'offrent toute la liberté dont j'ai besoin ! Oh sinon, je ne savais pas que Hana Yori dango s'appelait aussi Boys over flowers… Je me souviens de ce manga. Je l'avais lu dans la bibliothèque de ma cousine quand j'étais petite… ça me rajeunit pas. Mon dieu ce que ce manga m'a mise mal à l'aise avec ses demi-viols, ces agressions… Je ne savais pas qu'il existait en drama… J'ai vu que la version papier avec les vieux graphismes un peu moches XD Bref, merci de la review !

Romane :

Merci du commentaire ! Et contente que ça te plaise autant !

Tifanny91 :

Oh tous ces compliments ! Merci mille fois ! Je fais de mon mieux pour ne pas ennuyer les lecteurs, surtout que mes chapitres sont longs et peuvent être pénibles sur la fin (j'imagine)… Merci de m'avoir prévenu pour mes phrases. Parfois, je me laisse transporter dans la phrase et, vu que c'est moi qui l'ai écrite, je ne me perds pas dans la relecture… Faut que je fasse attention. Merci, merci, merci ! Kiss !

Heaven-Sama :

Il s'en est passé des choses en une semaine ! XD Ok, je conçois que la romance soit mal partie, mais ça va changer ! Je ne tolérerais pas que ça reste au point mort entre eux ! Ne t'en fais pas pour l'arrivée de Yurio, j'ai bien compris que vous l'attendiez tous avec impatience ! Merci pour ton commentaire ! Kiss !

Sairinn :

Merci pour ces deux commentaires ! Oui, je trouve aussi que le Yuuri de la série est fort malgré sa timidité. C'est ce que j'ai essayé de refaire dans ma fic, mais à un niveau plus extrême. Et ouais, c'est vrai que le sourire de Victor à l'épisode 1 était aussi faux que les seins de Nabilla ! Le Victor que vous avez dans ces chapitres est à ce niveau. Tu as bien cerné mes personnages, ça me fait plaisir ! Bisou !

Voilà !

Trois pages de réponses aux reviews ! J'en reviens pas ! Merci à tous ! Je vous embrasse fort et vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre IV :

Son méfait accompli, Yuuri avait complètement disparu de la circulation. Phichit espérait ne pas s'être cramé lorsqu'il avait quitté la salle aussi peu de temps après la sortie de son meilleur ami. Quelle erreur de débutant ! Il avait gravement manqué de subtilité, pour le coup, mais comprenez-le : la situation avait échappé à tout le monde et le Japonais n'était clairement pas dans son état normal, comme en avait témoigné cette fugace mais intense lueur de regret dans ses yeux quand Sarah avait critiqué ouvertement la mauvaise direction que prenait cette histoire. Phichit ne pouvait pas encore comprendre ce qui était passé par la tête de son meilleur ami à ce moment-là.

En fait, il peinait de plus en plus à suivre Yuuri. Son ami partait dans tous les sens et c'était une première !

Il était peut-être temps d'avoir une vraie discussion, plus profonde que 'oh mais Victor est trop con'. Sauf que faire cracher le morceau au Japonais ne serait pas chose aisée, il avait un côté introverti assez gênant qui revenait à chaque fois qu'on l'invitait à se confier, comme si parler de ses états-d'âmes lui arrachait la bouche.

Et puis cette bouche… Un coup elle crache son venin, un coup elle mord… un vrai serpent !

En désespoir de cause, Phichit se résolut à l'appeler, plutôt que de tourner en rond à la recherche d'un type qui n'avait de toute façon pas le sens de l'orientation. Pour n'éveiller aucun soupçon, il lui fallait juste parler thaï – car si quelqu'un l'entendait, il pouvait se défendre en disant que c'était sa mère qu'il contactait. Ni vu, ni connu.

Le jeune homme utilisa donc enfin son téléphone pour autre chose que pour prendre des photos.

Et Yuuri répondit immédiatement.

« Où es-tu donc, mon petit anaconda ?

_ Oh pitié, Phichit ! Ne m'appelle pas comme ça, j'ai suffisamment honte ! »

La voix du Japonais était saccadée. Paniquée, même. Il était en train de réaliser ce qu'il avait fait et à quel point ce n'était pas acceptable lorsque l'on se revendique comme 'adulte mature'. Mais sa prise de conscience ne signifiait pas qu'il fallait le laisser paniquer tout seul dans son coin. Phichit le connaissait bien, le Yuuri paniqué… C'était pas joli à voir.

« Pourquoi j'ai fait ça… ? poursuivit la voix attristée du Japonais. Pourquoi est-ce que… à chaque fois que je me dis que je peux me refreiner… à chaque fois que j'essaye de me contrôler, je me laisse envahir par… Pourquoi je…

_ Dis-moi où tu es et j'arrive.

_ Non, s'il-te-plait… Laisse-moi seul. J'ai honte ».

Phichit vit son élan être coupé net. L'état de son ami était préoccupant. En même temps, il avait indubitablement changé depuis le début de l'année, à un stade où ce n'était plus seulement inconscient. Yuuri avait dû se rendre compte de la taille du gouffre qui le séparait de son ancien-lui, et surtout de la vitesse avec laquelle ces changements avaient eu lieu.

« C'est pas moi, ça… Phichit… Tu le sais bien, toi. C'est pas moi, ce gars que tu as vu tout à l'heure… C'est perturbant d'avoir conscience d'être devenu un monstre.

_ Calme-toi. Personne n'a dit que tu étais un monstre.

_ Un type violent incapable de faire la part des choses, je n'appelle pas ça un humain…

_ Si tu es si perturbé que ça, on devrait en parler plus calmement, voir d'où te vient cette rage, voir ce qui te déplait tant que ça chez l'autre idiot. Peut-être que ça fait écho à un vieux souvenir et que ton cerveau mélange les deux événements… Ce soir, si ça te dit, on peut…

_ Non. Je vais bien. J'ai pas besoin d'en parler, ne t'inquiète pas ».

Phichit eut une moue furieuse l'espace d'un instant. Il détestait quand Yuuri se comportait comme ça – et ce n'était pas la première fois, loin de là ! – parce qu'il avait l'impression de ne pas être digne des confidences, malgré les huit années qui les reliaient. Parfois, le côté solitaire du Japonais était une vraie plaie. Et surtout, ce jeune homme était un paradoxe ambulant.

On voyait bien qu'il voulait changer, qu'il n'aimait pas ce qu'il devenait, mais pourquoi se braquer quand son ami lui proposait d'en parler en vue d'une solution ?

Allez, calme-toi, mon vieux…, s'encouragea le Thaï. Tu vas le refermer sur lui-même si tu insistes trop.

« Tu prends cette histoire trop à cœur. Si tu n'aimes pas être en conflit, évite cette situation à tout prix. On peut lutter sans violence et c'est ce que tu aurais dû faire tout à l'heure. La prochaine fois, au lieu mordre, contente-toi d'un sourire dédaigneux et va voir ailleurs si tu y es. Toutes les grandes personnes, depuis notre petite enfance, nous ont toujours appris à rester loin des gens qui nous insupportent. C'est ton orgueil qui te pousse à te battre, au risque de te faire passer pour quelqu'un d'immature.

_ Tu penses… ? Je suis trop orgueilleux ? Moi ?

_ Face à lui, tu l'es. J'aimerais juste savoir pourquoi lui, justement. Tu n'as jamais été particulièrement belliqueux, jamais jusqu'à ce que tu le rencontres. Je conçois qu'il soit chiant comme la pluie mais là, ça va loin… Tu me caches quelque chose, n'est-ce pas ?

_ Quoi ?! Phichit, ne sois pas ridicule ! De toute façon, on en a assez parlé ! On se voit plus tard ! »

Et il raccrocha.

C'était la défense favorite de Yuuri Katsuki : la fuite. A chaque fois que Phichit essayait de creuser un peu trop le passé de son meilleur ami, celui-ci répliquait aussitôt en coupant court à la conversation, avec des excuses toujours très fournies, allant du « oups, je n'ai pas fini mes exercices pour demain » à « pardon mais j'ai quelque chose sur le feu ». Dans ces moments-là, Yuuri était tout bonnement insupportable. Et un peu lâche, aussi.

Phichit n'avait jamais compris d'où venait cette réserve. Il avait tout tenté pour percer à jour les défenses du Japonais mais celui-ci restait de marbre face à ses techniques. Soit il cachait vraiment quelque chose, soit Yuuri lui-même jugeait son passé inintéressant et ne désirait donc pas s'y épancher. Ou alors, il avait été éduqué pour rester humble – et il est vrai que Yuuri ne parlait que rarement de sa vie (seulement quand on lui posait directement des questions qui ne remontait pas trop loin dans son passé).

Le Thaï s'était longtemps voilé la face à coup de « c'est culturel, tant pis ». Maintenant, il doutait.

Je doute de mon meilleur ami, c'est indigne de moi…

Un peu las, il soupira et rangea son téléphone dans sa poche. Il allait mettre cette histoire de côté en attendant de trouver une solution. En attendant, il avait un plan à monter pour sécuriser l'avenir de Yuuri à Dmitriev – parce que passer toute sa scolarité du supérieur à se faire ennuyer par des gens potentiellement capables de réveiller les instincts violents du Japonais, ce n'était pas du tout sain pour lui.

Il esquissa un mouvement pour se retourner mais se retrouva immédiatement plaqué au mur, une main sur la bouche en guise de bâillonnement. Son cri s'étouffa entre sa gorge et la peau chaude de son assaillant, qu'il eut le réflexe d'attraper en espérant la retirer.

Il reconnut tout de suite Christophe Giacometti qui lui réclamait le silence d'un doigt sur les lèvres.

Putain de…

« J'ai à te parler ».

PUTAIN DE…

« En privé ».

Phichit n'arrivait pas à jurer tranquillement, sa concentration toute entière était portée sur les paroles lourdes de sens de son agresseur, beaucoup trop sérieux pour être venu lui échanger des banalités. Le cerveau du Thaï se mit à carburer à vive allure, pressentant le danger imminent. Il ne savait presque rien de Giacometti – quoi de plus normal après seulement une semaine à vaguement l'entre-apercevoir de loin ? – et ne pouvait compter que sur son esprit affuté pour se sortir de ce pétrin.

Il n'était pas stupide. Christophe était sans nul doute un ami très proche et dévoué de Victor Nikiforov, tandis que lui était l'ami de Yuuri Katsuki – même si, officiellement, ils se faisaient la gueule. Soit le Suisse les avait percés à jour dans leur manigance, soit il avait des questions à poser au sujet de Yuuri. Dans les deux cas, il fallait la jouer fine. Phichit n'avait aucune intention de vendre son ami à ce démon.

Le problème, c'est qu'il manquait de temps pour réfléchir et il avait peur de là où son improvisation pouvait le mener – mais avait-il le choix ?

La bataille allait être ardue. Bientôt, Christophe retirerait sa main et le planterait devant le fait accompli, profitant de son choc de s'être fait alpagué de cette façon pour mieux lire dans son visage. C'était fin. Si on avait laissé le temps au Thaï de préparer ses mensonges, personne ne l'aurait percé à jour. Là, il était troublé par cet élément perturbateur et cela risquait d'éclabousser son jeu d'acteur.

Gagne du temps, Phichit, gagne du temps pour t'en remettre !

Christophe retira sa main sans modifier leur proximité et ne perdit pas une seconde pour mener son interrogatoire. L'être humain est vulnérable lorsqu'il est pris par surprise alors qu'il se croyait en sécurité, c'est dans ce genre de moment que l'on peut le plus aisément abuser de son esprit. Christophe disposait de quelques minutes avant que Phichit ne soit complètement remis de ses émotions, et il comptait bien en profiter pour mener la conversation.

« C'est quoi le souci avec Katsuki ? Pourquoi vous êtes-vous disputés ? »

Fais quelque chose ! s'alarma le Thaï dont l'esprit carburait.

Il ne faisait aucune confiance à sa voix et si Christophe le voyait trop bafouiller, il serait grillé ! Comment se sortir de ce genre de situation ? La meilleure solution serait de détourner subtilement l'esprit de Christophe de son but initial.

J'ai pas le temps de réfléchir !

En désespoir de cause, Phichit gonfla les joues avec une moue agacée.

Et ça marchait !

La réaction du Suisse fut minime mais le regard scrutateur du Thai la nota : il venait de le prendre par surprise à son tour. Vraisemblablement, Chris ne s'était pas attendu à cette réaction qui, avouons-le, n'avait rien à faire là. Et c'était exactement ce qu'il fallait pour débloquer la situation ! Maintenant, ils étaient deux à être perturbés par le comportement de l'autre. Ne restait plus qu'à trouver une excuse à son geste. Et justement, Phichit commençait à avoir une idée.

« T'es sérieux, Giacometti ?

_ Hein ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? J'ai le droit de m'interroger, non ?

_ Je suis supposé me sentir comment, là ? J'ai littéralement l'albâtre de l'école qui me plaque contre un mur à l'abri des regards et tout ça pour quoi ? Pour me poser des questions sur Yuuri ? Tu permets que je prenne cinq minutes pour extérioriser ma frustration ? »

Et un Christophe choqué, un !

C'était la plus belle tentative de diversion que Phichit ait jamais fais. Il justifiait son attitude décalée et gagnait du temps par la même occasion. Une pierre, deux coups. Ce qui lui laissait le loisir d'inventer une belle bêtise concernant Yuuri, le temps que Chris ne finisse de baragouiner dans sa barbe.

Mentir est plus compliqué qu'il n'y parait, tout est dans le dosage.

En ce qui concernait Phichit, il avait acquis sa propre technique consistant à partir de la vérité pour la déformer, ce qui donnait une base vraisemblable au mensonge, le rendant crédible. Mais pour le cas présent, c'était particulier. Il n'était pas du tout en froid avec Yuuri et devait faire croire qu'ils ne pouvaient plus se voir en peinture…

« Chulanont, ne change pas de sujet, même si c'est flatteur ».

Phichit avait un peu sous-estimé Chris. Il venait de rentrer dans le droit chemin en peu de temps malgré son trouble. Sacré tour de force. Cet esprit affuté pouvait poser problème, il fallait à tout prix un mensonge crédible sur fond de jeu d'acteur impeccable.

Dans ce cas, Phichit allait peut-être bien devoir s'appuyer sur ce qui l'énervait chez son meilleur ami…

L'acteur mit son masque et entra en scène. Son visage se crispa sur une émotion mitigée entre déception et fureur. Ses iris noires parurent remonter le fil de ses souvenirs pour en trouver la source du problème et un soupir passa ses lèvres quand il l'eut trouvé. Christophe jugea tout cela avec concentration, cherchant une éventuelle faille qui remettrait l'aveu en cause. A l'heure actuelle, il n'avait aucun doute sur l'honnêteté du Thaï.

« Ecoute, Giacometti… Ce n'est pas agréable à dire mais si je ne supporte plus Yuuri, c'est parce qu'il n'est plus Yuuri. Pas celui que j'ai connu, en tout cas ».

Psychologiquement, Phichit était en pleine souffrance. Il partait de la vérité pour construire son mensonge, et avouer ça à quelqu'un le mettait mal. Il avait la désagréable impression de dire la vérité.

« Vous pensez tous que Yuuri est quelqu'un d'agressif, voire de combattif, qu'il a l'habitude de se disputer et de lutter… mais c'est complètement faux. J'ai passé huit ans avec un enfant timide, effacé, démonstratif uniquement dans l'intimité et jamais dehors. Je ne l'ai jamais vu se battre avant, je ne l'ai jamais vu violent avec qui que ce soit. Je ne le reconnais plus… »

Non seulement Phichit était crédible, mais en plus Christophe se mit à ressentir de l'empathie. La détresse du Thaï était palpable. Dans les trémolos de sa voix brisée, on sentait l'impuissance d'un ami n'ayant pas réussi à remplir son rôle de confident, la frustration d'avoir juste regardé sans rien faire parce que Yuuri aimait trop rester seul avec ses démons, la tristesse d'avoir perdu quelqu'un qu'il croyait connaître.

Le masque était impeccable. Chris n'y vit que du feu.

« Je suis désolé, je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie… C'est juste que j'essaye de comprendre l'état d'esprit de Katsuki.

_ Laisse tomber, coupa le Thaï avec amertume, il est incompréhensible. Si même moi, j'ai abandonné, c'est qu'il n'y a rien à faire.

_ Hum… »

Christophe n'était pas convaincu, pour le coup. L'esprit de Phichit resta aux aguets d'un éventuel coup fourré, le Suisse n'avait pas fini son enquête.

« Donc… tu me dis qu'il n'y a pas eu d'antécédents. Que c'est la première fois que Katsuki se comporte comme ça ?

_ Oui. De ce que je sais en tout cas.

_ Et ça fait huit ans que vous vous connaissez…

_ Oui…

_ Et n'y a-t-il pas moyen qu'il se soit passé quelque chose avant votre rencontre ? »

La question qui tue. L'amour propre de Phichit prit un coup lorsqu'il fut forcé d'avouer :

« Il ne m'a jamais parlé de sa vie d'avant notre rencontre. Ça a été notre seul sujet de désaccord… Je n'ai jamais réussi à lui soutirer quoique ce soit. C'était mon meilleur ami et… finalement, je n'ai jamais rien su de lui… »

Et là, ce n'était pas un mensonge non plus.

En tout cas, il avait titillé la curiosité de Christophe Giacometti. Ses prunelles verdoyantes avaient des micromouvements lorsqu'ils fixaient le pauvre Thaï, comme si elles hésitaient à se poser franchement sur lui, comme si le regarder sans sourciller ferait de lui un voyeur. Il était touché de ce qu'il venait d'entendre sur Yuuri et ses secrets. Ne pas être capable de comprendre une personne que l'on est supposé connaître, c'est incontestablement frustrant, et lui-même devait avouer ne pas toujours suivre Victor et ses exubérations douteuses.

Phichit souffrait d'un manque de confiance manifeste, mais en bon ami qu'il était, il le cachait aux yeux du responsable de ses maux. Et il le devait d'autant plus que cette fragilité – la seule, pourtant – dans leur relation pouvait tout faire capoter. Mieux valait donc faire croire à Chris que c'était trop tard, que le mal avait déjà été fait et que son amitié pour Yuuri était morte.

Le Suisse adressa une caresse réconfortante sur son épaule, qui prit Phichit de court, avant de lui offrir un sourire fraternel à en réchauffer les cœurs.

« Merci, Chulanont. Désolé de t'avoir volé de ton temps. J'espère que la prochaine fois que je te parlerai, ce sera pour toi et uniquement pour toi ».

Ô vil séducteur ! s'amusa mentalement Phichit.

De belles paroles et des promesses alléchantes. C'est à ça que l'on reconnait un Casanova ! Malheur à qui se laisserait avoir !

Dans un silence digne mais compatissant, Christophe s'en alla d'une démarche tranquille, les mains dans les poches et un petit sourire satisfait aux lèvres. Parce qu'apparemment, ça lui plaisait de jouer les bourreaux des cœurs et qu'il n'avait aucunement conscience que Phichit pouvait retourner ça contre lui. Tant mieux si Giacometti baissait sa garde face à lui.

Et maintenant qu'il était de nouveau seul, Phichit allait pouvoir ignorer drastiquement le malaise qui s'était insinué en lui pour se concentrer sur son fameux plan de secours.

Et il allait commencer de suite.

0*O*o*O*0

« Mais t'as vu ça ? C'était tellement effrayant ! Il avait le sang de Victor sur les lèvres !

_ Et ça a dû faire hyper mal pour que le sang coule autant…

_ En plus, j'ai réussi à soutirer quelques infos à Chulanont et c'est pas joyeux !

_ C'est pas vrai ? Raconte !

_ Katsuki a un délire bizarre avec le sang. D'après Chulanont, c'est rien de grave, mais moi je ne suis pas dupe ! Il m'a dit que Katsuki avait l'habitude de guérir les blessures par la salive ! Ce qui veut dire qu'il aime le sang !

_ Bah ouais, les gens normaux désinfectent avec de l'alcool…

_ Et bah d'après Chulanont, Katsuki n'a jamais utilisé d'alcool.

_ Tu rigoles !

_ Je te jure ! Soit c'est un fétichiste, soit c'est un vampire ! »

Ils se turent quand Victor passa près d'eux, visiblement choqué de ce qu'il venait d'entendre – parce que le groupe n'était pas spécialement discret dans ses messes-basses. Pourtant, ils firent comme si de rien n'était et lui sourirent avec des airs d'angelots.

Plus loin, Guang-Hong capta un autre genre de rumeur :

« Moi, il me fait peur ! Je refuse de l'approcher ! Tu sais qu'il paraitrait que c'est un enfant abandonné qu'on a sauvé de justesse de la mort ? Moi, je dis : s'il a été abandonné à la naissance, c'est qu'il doit y avoir une bonne raison. Il est maudit, ce gars ! Maudit !

_ Oh mon dieu, tu crois ?! »

Le Chinois fit les gros yeux en passant, consterné de ces rumeurs étranges qui avaient éclos depuis peu. Depuis deux jours, en fait. Depuis mardi dernier, des bruits de couloirs tous plus farfelus les uns que les autres avaient éclos un peu partout au sujet de Yuuri Katsuki.

Quant à Leo et Phichit, ils discutaient tranquillement autour d'un café quand un groupe d'élèves passa près d'eux.

« C'est un vrai sauvageon ! D'abord il frappe, puis il mord ! Ce sera quoi, après ?

_ Arracher la tête de Nikiforov, peut-être…

_ Dis pas ça, tu vas nous porter la poisse !

_ Tant qu'ils restent loin l'un de l'autre, je pense qu'il n'y aura pas trop de dégâts.

_ Nous aussi, faut qu'on évite Katsuki. Je ne tiens pas à être le prochain à me prendre ses phalanges dans les dents. De toute façon, on n'a rien à faire avec lui ».

Leo arqua un sourcil en suivant les commères du regard avant de recentrer son attention sur son ami. Ami qui avait un sourire grand jusqu'aux lèvres.

« Phichit, qu'est-ce que tu… ? »

Il n'eut pas le temps de poursuivre que l'interpelé lui tira la manche pour l'inviter à s'adosser à un mur du couloir, l'air de rien, derrière lequel on entendait un petit groupe d'amis bavasser calmement. Puis, contre toute logique, le Thaï commença une conversation de but-en-blanc :

« Je te jure, Leo ! Je n'avais pas pris la peine d'y penser avant, mais maintenant, plus j'y réfléchis et plus je trouve que Yuuri a toujours été bizarre… »

Leo se rendit compte que le groupe derrière le mur s'était tut sans bouger, preuve qu'ils écoutaient avec attention ce qu'il se passait.

« Quand on était à Bangkok, j'avais pour habitude de m'incruster chez lui un peu n'importe quand, sauf que je me suis vite aperçu qu'il était constamment absent les jeudis soir. Je n'ai jamais su pourquoi… Puis il était toujours sur les nerfs, le lendemain… Enfin bon ! Je dis ça comme ça ! Tu m'accompagnes aux toilettes ? Je ne sais toujours pas où c'est ! »

Et Phichit tira à nouveau son ami par le bras dans une direction choisie arbitrairement.

« A quoi tu joues au juste ?

_ Mouahahah ! Appelle-moi « Maître tout-puissant des Sacro-saintes Rumeurs » !

_ Attends… Ne me dis pas que c'est toi qui t'amuses à rependre toutes ces racontars sans queue-ni-tête !

_ Bien sûr que c'est moi ! »

L'Américain fut pris de court et fixa l'énergumène qui le tirait comme si une seconde tête lui était apparue.

« Tu pourrais m'expliquer, s'il-te-plait ? implora Leo. Je crois que j'ai loupé un épisode.

_ Isolons-nous, d'abord ».

Ce n'est pas comme si le campus était immense, de toute façon. Ils avaient largement la place pour se perdre à l'écart des oreilles indiscrètes, et surtout de celles de Giacometti, qui venait d'être classé dans la catégorie « types potentiellement dangereux » de Phichit. Ils choisirent donc de s'exiler dans le petit bois entre les bâtiments et l'entrée, prenant place sur des souches d'arbres.

« Alors ? commença immédiatement Leo. Pourquoi toutes ces rumeurs sur Katsuki ? Je ne suis pas convaincu que lui casser du sucre sur le dos soit un bon moyen pour toi d'intégrer la classe…

_ Ce n'est pas mon but. La classe, je l'ai déjà intégrée, je n'ai pas besoin d'user de diffamation pour me faire aimer. Non, ce n'est même pas pour moi que je le fais, c'est pour Yuuri ».

Iglesia leva un sourcil accusateur.

« Réfléchis ! intima le Thaï. Est-ce que tu as vu qui que ce soit aller embêter Yuuri depuis le début de la semaine ? Ne serait-ce que verbalement !

_ Euh… Je n'ai rien vu de tel. Mais je ne suis pas constamment dans la même pièce que lui, donc ça ne veut pas dire grand-chose…

_ Eh bien, fais-moi confiance ! Je le vois tous les soirs et il me dit tout sur sa journée. Personne ne lui a rien dis ou fait ! Et pourtant, on aurait pu s'y attendre après qu'il ait bouffé le pied de Nikiforov ! Sauf que voilà ! Mon plan génial a fonctionné !

_ Pitié, dis-moi que tu n'es pas en train de diffuser des rumeurs inquiétantes sur Katsuki pour que les autres prennent peur et n'osent pas l'approcher…

_ Exactement ! »

Leo se facepalma avec désespoir. Mais quel plan méphistophélique !

« Je sais ce que tu penses, se défendit Phichit. Mais ça marche ! Personne ne l'embête ! Je doute que Yuuri puisse jamais se faire apprécier après ce qu'il a fait à Nikiforov. Donc, à défaut d'être intégré, je préfère créer de la crainte autour de lui, histoire qu'on lui fiche la paix.

_ Mais ces rumeurs… Elles sont invraisemblables !

_ Et pourtant, ils sont prêts à y croire. Tu sais, Leo… L'image de Yuuri à la bouche sanguinolente a beaucoup marqué les esprits. Il lui a ensuite suffit d'ordonner qu'on le laisse passer pour que ça soit fait. Ces événements ont provoqué un élan de superstition dans l'école, appuyé par l'effet de masse. Ils aiment les bruits de couloir, et à force d'entendre de nouvelles rumeurs tous les jours, même les personnes les plus lucides finissent par, à défaut de craindre Yuuri, se montrer au moins sur leurs gardes à son sujet. C'est de la psychologie inversée ! J'invente des rumeurs et je m'arrange pour qu'elles leur restent en tête.

_ Et tu fais comment ?

_ Je leur balance l'info et je finis sur quelque chose du genre « de toute façon, ça doit être faux, tout ça », comme ça ils n'ont pas l'impression de se faire manipuler. Ils essayent de relativiser en se disant que la personne qui a lâché l'information n'y croit pas non plus, mais le doute s'insinue en eux. Et ils en parlent, ils en débattent. Et plus ils en parlent, plus ça s'incruste dans leur esprit. Et là, je gagne !

_ Tu es effrayant.

_ Merci ».

Et Chulanont était vraiment fier de lui, pour le coup.

La masse avait pris peur, Yuuri était sauvé. Maintenant, si Victor réclamait vengeance, il lui fallait agir de lui-même.

« On devrait retourner en classe, proposa l'Américain. Les cours vont reprendre bientôt.

_ Oh ! Tu ne prends même pas un instant pour me féliciter de mon plan diaboliquement magnifique ? Choqué-déçu !

_ Mais si, mais si…, toléra Leo en tapotant deux fois le haut du crâne du Thaï. Tu as fait du bon boulot pour protéger ton ami, je suis fier de toi ».

Phichit sortit sa langue sur le côté de sa bouche et donna la papatte comme un bon toutou, ce qui fit partir Leo dans un éclat de rire. Mais vint bel et bien le moment où ils durent s'en retourner en classe, tous deux assez confortés quant à l'avenir de Yuuri Katsuki. Après tout, maintenant qu'il avait une réputation de démon, qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?

« J'y crois pas ! s'exclama un étudiant en direction de l'un de ses amis. Katsuki s'est fait kidnapper par Plisetsky !

_ Oh merde… Tu crois qu'ils vont s'entretuer ? »

Phichit s'arrêta net et perdit son sourire. Avec un regard indigent, il fixa Leo en espérant obtenir une explication, ou quoique ce soit d'autre d'un tant soit peu lénifiant. Sauf que son camarade avait perdu ses couleurs et donc, non, ce n'est pas du tout rassurant. Il capta cependant le sourire très passionné de Mila, assise sur une table à l'autre bout de la classe, qui arrachait un à un les pétales d'une pivoine simple rose. C'était la première fois que Phichit la voyait toute seule. Où Diable étaient passés les autres membres du groupe Nikiforov ?

Leo s'avança vers elle, profitant de sa disponibilité pour en savoir plus, malgré ce sourire qui lui faisait redouter le pire.

On ne savait jamais qui était le plus dangereux dans l'équipe du Russe, qui avait les meilleurs atouts. L'innocence simulée de Victor ? La discrétion et l'intelligence de Christophe ? L'amusement silencieux de Mila ? A côté d'eux, Georgi avait l'air tout à fait bénin.

« Bonjour, Mila…, salua l'Américain avec courtoisie. Je peux te demander ce qu'il se passe avec Katsuki ? »

Elle se mordit un instant la lèvre inférieure, comme si le souvenir de ce qu'elle avait vu l'excitait, puis reprit sa douce torture en arrachant un nouveau pétale pour le laisser choir au sol. Phichit essaya de ne rien dire mais il avait tout de même deux-trois questions qui lui venaient en voyant ça.

« Katsuki buvait un thé au fond de la classe, puis Yuri est venu et l'a embarqué on-ne-sait-où ».

Le Thaï fit une drôle de tête, Leo se sentir donc obligé d'expliquer :

« Plisetsky s'appelle aussi Yuri.

_ Oh… Oh ça va être saoulant, je le sens, se plaint le Thaï.

_ C'est pour ça qu'il faut mieux les appeler par leurs noms.

_ Ou on pourrait leur trouver des surnoms, proposa Mila que l'idée amusait trop ».

Elle arracha un autre pétale puis le porta à ses lèvres. Phichit se demanda si cela signifiait que la discussion était close, mais elle lui tendit le reste de sa fleur, sur laquelle il ne restait plus grand-chose. Pauvre pivoine.

« Je pensais que tu étais une grande amoureuse des plantes, remarqua Leo. Pourquoi tant de haine envers cette fleur ?

_ Il n'y avait rien d'haineux dans mon geste, nia la jeune femme en se relevant. Je l'ai juste aidée à s'exprimer ».

Les deux garçons se regardèrent, interloqués. Si là, elle n'était pas en train de se payer leur tête…

« Vous êtes si naïfs, jugea-t-elle avec une moue attendrie. Les plantes parlent autant que les pierres ».

Et elle les 'planta' là.

Et non seulement ils avaient l'impression d'être les bouffons de la farce, mais en plus ils n'en avaient pas tant appris sur ce qui était arrivé à Yuuri. Et ça, c'était grave !

0*O*o*O*0

Pourtant, ils n'avaient pas tant de souci à se faire que ça.

Yuuri avait suivi cette petite graine de racaille à travers les couloirs de l'université, jusqu'à sortir par une porte où il était expressément marqué « accès interdit à toute personne non-habilitée ». Quelque chose me dit qu'il n'est pas habilité, ironisa intérieurement Yuuri.

A l'heure actuelle, il ne connaissait même pas le nom de ce jeune homme. Il était entré dans leur salle comme un cheveu tombant dans la soupe et avait foutu un sacré coup dans le moral de la classe. Il lui avait suffi d'un regard noir et d'un grognement pour faire fuir les personnes les plus proches, preuve que sa notoriété était déjà toute faite. Il y avait fort à parier qu'il était en deuxième année – on ne pouvait que le deviner puisqu'il n'arborait pas son Pins – et son caractère avait l'air très affirmé.

C'était peut-être une erreur de le suivre ?

L'inconnu l'invita à sortir par une porte dérobée, qui les fit arriver directement face à la forêt. Ça commençait à devenir inquiétant.

L'inconnu retira la capuche qui le cachait depuis le début, dévoilant une série de mèches blondes qui lui coulaient sur le visage. Ce dernier était d'ailleurs d'une beauté affolante… Traits fins, peau lisse, regard perçant. On aurait dit un mini-modèle de Victor Nikiforov. En plus agressif. D'ailleurs, Yuuri espérait ne pas être tombé sur un franc partisan de son ennemi, d'autant qu'il avait l'air sauvage. Se battre contre Victor n'avait rien d'un exploit puisque celui-ci se contentait d'encaisser bêtement sans réagir. Or, ce petit blond aux yeux verts avait l'air plus coriace.

Me serais-je naïvement mis en danger ?

Pour l'instant, l'inconnu était assez calme – trop, peut-être – et se contentait de suivre son petit bonhomme de chemin comme si Yuuri n'existait pas. Evidemment, il réclamait implicitement qu'on le suive, ce que le Japonais faisait en dépit de toute logique. Sa curiosité devait y être pour beaucoup.

Leur marche ne fut pas bien longue, elle les conduisit jusqu'à un coin de verdure où la forêt n'avait pas ses droits, bien que l'essartage ait épargné un immense chêne dont les basses branches étaient quelque peu affaissées. Assez pour s'y poser.

Le blond ne se gêna d'ailleurs pas, il lâcha son sac à terre et bondit tel un chat pour aller s'installer sur une large branche courbée, qui épousait la forme de son dos comme un berceau. Moins à l'aise, Yuuri grimpa gauchement à cette même branche mais pris ses distances en s'adossant au tronc.

Puis ce fut le silence. Le silence le plus gênant que Yuuri n'ait jamais vécu.

Il se savait jugé par les prunelles inquisitrices de son interlocuteur et n'osait par conséquent pas l'interrompre – surtout que l'air dangereux du jeune blond le dissuadait de faire quoi que ce soit. C'était embarrassant notamment parce que Yuuri ne savait toujours pas s'il avait affaire à un ami ou à un ennemi.

Dans le genre bad boy, ce jeune homme était vêtu d'habits simples et certainement pas coûteux – basquets de premier prix et blouson capuche sans marque. Etait-ce un autre élève issu du programme d'ouverture de Dmitriev ?

« Alors c'est toi, Katsuki ».

Ce n'était pas une question, mais Yuuri hocha tout de même la tête sans le regarder dans les yeux.

La racaille eut un rire cruel dont on ignorait à qui il s'adressait.

« C'est donc toi qui a fait ravaler son égo à la diva à deux reprises ».

Anti-Nikiforov. Très clairement. Ce sadisme dans sa voix alors qu'il mentionnait la souffrance de Victor parlait pour lui. Son regard était cependant nuancé. Il ne brillait pas de satisfaction ou de fierté, mais sans toutefois remettre en cause les gestes de Yuuri.

« Je m'attendais à autre chose, avoua le blond. T'es moins imposant que je ne le pensais. Avec ton nez retroussé d'asiat', tes yeux crédules et tes joues rondes, tu ressembles à un porcelet ».

Yuuri avait failli s'excuser mais il se rendit compte que c'était parfaitement idiot. Et il se faisait insulter, en plus ! Quoique cela semblait être la manière usuelle avec laquelle cet énergumène communiquait.

« Tu sembles avoir une dent contre Nikiforov, toi aussi, essaya le Japonais pour changer de sujet.

_ Bravo, Sherlock. Quel génie ».

Charmant garçon... Le Japonais leva les yeux au ciel mais ne contra pas la moquerie. Puis, son interlocuteur serait capable de le prendre mal et Yuuri ne voulait pas d'un autre ennemi, surtout qu'avec ses yeux de chat, il n'inspirait pas confiance. L'inconnu faisait assez peur malgré qu'il soit fin comme une brindille. D'ailleurs, ses pupilles se dilatèrent lorsqu'il se rendit compte que Yuuri aussi essayait de le sonder. Immédiatement, il sauta de sa branche pour retourner au sol.

« Ne te fais pas d'illusion, porcelet ! Je suis pas venu ici pour copiner avec toi ! Tout ce qui m'intéresse, c'est de voir quelle tronche avait celui qui a osé en foutre une à ce gland de Victor Nikiforov ! Alors ôte-moi cette pathétique lueur d'espoir de tes yeux : je suis pas ton pote ! »

Il était presque touchant à s'emballer tout seul. Yuuri quitta à son tour sa branche avec un petit sourire mutin.

« Je ne cherche pas d'amis, avoua Yuuri. Je trouve juste ça rassurant de ne pas être le seul à se rendre compte que la comédie de Nikiforov est ridicule ».

Etonnamment, le jeune Russe claqua des dents avec mécontentement, puis remis sa capuche en fixant le sol. Quelque chose avait l'air de lui déplaire.

Yuuri se rendit compte qu'il en était l'origine lorsqu'il se prit une semelle dans la figure. Gratuitement. Et il comprenait un peu mieux pourquoi Victor n'avait pas réagi lorsqu'il s'était fait frapper. Lorsque l'on ne s'attend vraiment pas à s'en prendre une, on se laisse facilement déstabiliser. Yuuri l'était et devait reconnaitre sur ce point que le blond avait bien joué son coup. Rien ne laissait présager qu'il allait filer son pied dans la tête de son interlocuteur.

Tombé à terre sous l'impact, le Japonais rajusta ses lunettes en lançant un regard courroucé au Russe contrarié.

« Ecoute-moi bien, porcelet ! Je te félicite de ne pas t'être démonté comme tous ces ploucs face à Victor – je reconnais que t'en as dans le ventre –, mais je suis le seul ici à avoir le droit de botter son petit cul de trainée ! Alors garde tes poings dans tes poches la prochaine fois ou c'est à moi que t'auras affaire ! »

Tellement de paradoxe en un si jeune homme… Yuuri n'avait qu'à peine envie de faire l'effort de comprendre. Il n'appréciait pas du tout de se faire marcher dessus par quelqu'un de plus jeune que lui qui voulait lui dicter ses faits et gestes. De toute façon, le Japonais avait promis à Phichit de se calmer sur le cas Nikiforov et de l'ignorer. Pas besoin de le menacer. Puis c'était quoi cette possessivité ridicule pour Victor ? Le blond était-il un genre de fétichiste maso psychopathe ?

Je m'en fous, à vrai dire…, jugea Yuuri en massant l'arête de son nez.

Il se releva et, voyant que le Russe lui tournait déjà le dos pour partir, il eut un sourire conquérant.

« Tu oublies quelque chose ! »

Le félin se retourna vers le porcelet et se prit son propre sac dans la tête. Celui qu'il avait oublié au pied de l'arbre.

« Saleté de connard de…, commença le blond avant de s'auto-censurer ».

Il massa à son tour son arête de nez avec un sourire dédaigneux et repartit sans un mot. Avec son sac, cette fois.

Et Yuuri ne connaissait toujours pas son nom.

0*O*o*oO*0

« Il s'appelle Yuri Plisetsky, il est en deuxième année et il est entré à Dmitriev l'année dernière.

_ Aïe ! Tu me brûle ! »

Phichit s'excusa et éloigna le sèche-cheveux de la petite tête fragile de son ami. Ami qui avait enfin lâché son livre de révision pour s'intéresser à la conversation. Avec mille précautions, le Thaï reprit son activité de séchage avec un sourire satisfait, content de se savoir au centre de l'attention.

« Tu as rencontré le fameux Tigre de Sibérie – c'est du moins le surnom que m'a sorti Leo – et il n'a pas bonne réputation, tu peux me croire. Avec Crispino Michele, c'est le seul gars à avoir osé se montrer ouvertement hostile à Nikiforov. Avec ces deux excités, l'année dernière a été un carnage. J'ai croisé Emil en allant en toilettes, il m'a un peu raconté l'affaire lui aussi. Nikiforov passe son temps à courir après Sarah, la sœur jumelle de « Micky », ce qui a le don de le rendre fou.

_ Sister Complex ?

_ A 100%. Honnêtement, on ignore tous si Nikiforov est sérieux au sujet de Sarah ou s'il amuse juste la galerie. Une chose est sûre : elle n'en veut pas.

_ Oh comme je la comprends…

_ Je vais vraiment te l'acheter, ce citron.

_ Fais-toi plaisir, j'en ferai des Mojitos.

_ Oh yay ! Ah et sinon, concernant Plisetsky, on ne connait pas trop ses motivations. Il a tendance à se quereller avec tout le monde, donc Nikiforov n'est qu'une victime de plus de sa mauvaise humeur.

_ Nikiforov est sa victime préférée, nuance. Il l'a tout de même protégé de moi… Je pense que ce n'est pas anodin.

_ Ils se lancent souvent des défis à la con, d'après Leo. Leur rivalité a installé une sorte de routine entre eux, routine que tu as brisée en arrivant. Je pense que Plisetsky veut rabattre le clapet de Nikiforov d'homme à homme. Doit y avoir de l'amour-propre là-dessous…

_ Il n'était pas obligé de me faire rencontrer sa semelle…

_ C'est sa manière de dire bonjour, peut-être ».

Ils rirent de leur bêtise.

« Et comment se fait-il qu'ils n'attirent les foudres de personne malgré leur hostilité pour Nikiforov ?

_ Plisetsky est un tigre. Personne ne l'approche sous peine de finir défiguré. Il n'a aucun prestige à défendre, pas de renommée derrière laquelle se cacher. Il se contente de se battre. Et il fait mal, très mal. On l'évite par peur.

_ Et Crispino ?

_ L'exact opposé. Crispino est trop prestigieux pour que quiconque n'ose toucher à un seul de ses cheveux. C'est le Nikiforov du bas-monde – et en plus Italien aussi. Au lieu d'être l'héritier d'une multinationale classique, il semblerait plutôt qu'il soit le fils unique d'une des plus grandes fripouilles du monde.

_ Pardon ?

_ En d'autres mots, Michele Crispino va devenir le chef de la Mafia italienne. Et sa sœur est destinée à lui prêter main forte. Mais bien sûr, tout ceci est officieux et personne n'a aucune preuve. En apparence, son père est un homme tout à fait respectable, bien que son nom figure sur des dossiers… disons… illégaux… Leo a mentionné une sale affaire de trafic de prostituées qui aurait éclaté au grand jour l'année passée… »

N'attendant pas que ses cheveux soient secs, Yuuri se releva en lâchant son livre.

« Yuuri ? Qu'est-ce qui se passe ?

_ Rien ».

Trop sec, trop brutal. Il mentait.

Le Japonais partit à la cuisine et commença à sortir de quoi préparer le dîner.

« Tu ne veux pas t'habiller avant ? provoqua la Thaï qui n'abandonnait pas l'idée d'en savoir plus.

_ J'aime bien ce peignoir, rétorqua trop hâtivement le suspect. Il est doux.

_ Qu'est-ce qu'il t'arrive, tout à coup ? J'ai dit quelque chose qui t'a choqué ?

_ Oh, j'ai failli oublier ! Ma mère va rentrer un peu plus tôt que prévu à la maison. Début octobre, apparemment. Et elle aimerait bien te revoir.

_ Charmant de sa part mais ne change pas de sujet.

_ Qu'est-ce que je pourrais lui cuisiner, tu penses ? On ne s'est pas vu depuis quelques mois et j'aimerais lui faire plaisir. Mais je ne sais pas si elle aura assez faim pour un plat riche… Je pourrais lui faire son plat préféré, sinon. Oui, mais si elle est au régime, j'aurais l'air bête. Mais si je lui fais une salade, ça fait un peu pauvre. Et si elle a faim, c'est pas assez ! »

Phichit croisa les bras avec un air offensé. Ce que venait de faire Yuuri était… blessant. Ignorer de la sorte son meilleur ami, c'est cruel, c'est bas, c'est lâche. Les paroles qu'il avait sorti à Giacometti lui revenaient en tête comme une danse infernale. C'était mon meilleur ami et… finalement, je n'ai jamais rien su de lui… Peu à peu, Phichit s'apercevait qu'il ne savait en réalité que peu de choses sur le Japonais. Il connaissait sa façade, quelques-unes de ses habitudes, mais rien sur son cœur.

« Je pense que je vais rentrer ».

Touché vif, Yuuri fit volte-face en abandonnant sa mascarade ridicule. Lui aussi paraissait blessé.

« Ne me regarde pas comme ça, Yuuri. Tu n'as pas besoin de moi.

_ Si ! Si, j'ai besoin de toi !

_ Alors tu peux me dire pourquoi t'es toujours sur la défensive ?

_ Je… Je n'aime pas les histoires de mafias, de trafics illégaux… Je me sens mal pour les victimes.

_ Première nouvelle. Ça aurait été sympa de me prévenir avant. Et en huit ans, t'en as eu des occasions.

_ Pardon, Phichit. Je suis désolé… S-il-te-plait, reste avec moi ».

Et comme à chaque fois, le Thaï craqua. Il se rassit sous le regard soulagé de son ami avec la désagréable sensation d'être mené en bateau. Façon, je ne suis bon qu'à ça.

L'ambiance s'en ressentit. Phichit 'restait' comme l'avait souhaité son ami, mais sa présence était minime. Après le repas, ils avaient décidé de s'accorder une séance de révision, mais pas une comme d'habitude, où ils débattaient des sujets traités et s'épaulaient fraternellement. Là, ils étaient assis dans la chambre de Yuuri et relisaient soigneusement leurs cours. Sans plus. Au point où c'en fut presque un soulagement pour Phichit que de retourner chez ses hôtes.

L'avantage à leur petite comédie à l'université, c'est qu'elle leur fournissait une excellente raison de ne pas se parler. Pas qu'ils étaient réellement en froid, mais un peu de distance vis-à-vis de tout ça ne pouvait pas leur faire de mal.

C'était le dernier jour de cette deuxième semaine et ils ne cracheraient pas après un peu de repos.

Yuuri, d'ailleurs, put jouir enfin d'un peu de tranquillité grâce au plan tordu de son ami, et gagna son étage sans se faire insulter par qui que ce soit. Pas de Nikiforov autiste ou Plisetsky psychopathe, pas plus que de sous-fifres sans saveurs, rien. Il glissa sur le velours des escaliers avec une totale sérénité, qui fut cependant gâchée à son arrivée dans le couloir, par un brouhaha tumultueux.

Allons bon, qu'est-ce qui se passe, encore ?

« Ouvre bien tes esgourdes, Nikiforov ! Ma sœur n'a rien à faire avec un pleutre de ton espèce ! Alors cesse de lui tourner autour comme un moucheron sur un lampadaire ! T'es lourd, à la longue ! »

Michele Crispino dans toute sa splendeur. Sarah essayait subtilement de se dégager de ses bras – sans succès –, sans doute parce qu'elle en avait marre d'être au centre de l'attention pour des stupidités de ce genre. Victor leur faisait face, un peu contrarié mais plus puérilement que sérieusement, en gonflant les joues. Et autour d'eux, c'était un vrai public qui s'était installé pour regarder et commenter. Le genre de scène bien gênante…

« Je me sens insulté, Michele. Et je crois que Sarah aussi. Tu devrais la laisser prendre elle-même ses décisions au lieu de la couver à ce point-là.

_ Et laisser le champ libre à tous ces porcs irrespectueux ? Jamais !

_ Qu'y a-t-il d'irrespectueux à réclamer une danse avec la Madone de la valse ?

_ Justement ! Ma sœur danse trop bien pour toi ! Epargne-toi l'humiliation de finir brûlé par sa lumière !

_ Putain, Crispino ! râla Plisetsky qui venait d'apparaître dans le dos de Victor. Quand est-ce que tu vas comprendre qu'on s'en tape de ta sœur ? Arrête de nous parler d'elle H24, tu nous les brises !

_ Merci de ton intervention, salua Victor.

_ Toi, ferme ta grande gueule, Nikiforov. T'es encore plus insupportable que lui. Si tu veux la baiser, baise-la, mais arrête de jouer les Coqueluches comme si on s'intéressait à ta vie ! »

Michelle et Sarah s'insurgèrent des paroles vulgaires du jeune Russe, alors que Victor rit aux éclats. Yuuri commençait à comprendre en quoi consistait cette curieuse histoire entre Nikiforov et les jumeaux Crispino, c'était bel et bien un spectacle que donnait la diva russe pour satisfaire son public sans âme. Du moins, c'est comme ça que le voyait le Japonais. Victor s'intéressait moins à Sarah qu'à son image.

Maintenant que Yuuri était arrivé à l'étage, il y avait littéralement les trois anti-Nikiforov réunis face à l'intéressé.

Sauf que le Japonais avait fait une promesse. Il décida donc d'avancer sans se soucier de la scène, souhaitant rejoindre la salle de cours qui était quelque peu bouchée par l'attroupement. Yuri eut un sourire cruel en le voyant entrer en scène, là où Sarah parut soulagée. En effet, elle parvint à se défaire de la poigne de son frère pour venir le saluer.

« Ah ! Salut, Yuuri ! Tu vas bien ? J'espère que tu seras présent tout à l'heure au cours de sport, cette fois ! »

Elle rayonnait de bonne humeur. A l'inverse, le Japonais détourna le regard pour fixer le sol, son sac de sport serré entre ses doigts. Ayant plus ou moins décelé sa part de timidité, la jeune femme ne se formalisa pas de ce silence et poursuivit courageusement la conversation, qui ne pouvait pas être pire que d'écouter une énième dispute puérile entre son frère et Victor.

« Maintenant que j'y pense… Est-ce que tu seras présent au gala annuel de l'Université ? »

Le Japonais eut clairement la tête de celui qui n'en avait jamais entendu parler.

« Tous les ans, courant octobre, les étudiants se réunissent pour une soirée habillée, histoire de faire connaissance, de danser, de nouer des liens… Tu seras là ? »

Il baissa la tête avec l'air de dire très clairement 'non'. Que pourrait-il bien faire là-bas ? Il n'était pas issu du même panier qu'eux et n'avait que faire de ces soirées mondaines où l'on s'échange des cartes de visites. Tout le monde le détestait, ce serait ridicule pour lui de venir.

Evidemment, son attitude distante fut sujet à moqueries et, aux premières lignes, Victor, qui trouvait enfin une ouverture pour se venger des deux coups qu'il s'était pris.

« Laisse-moi deviner, Katsuki… Puceau, c'est ça ? Il faut manquer sacrément d'expérience pour ne même pas trouver la force de s'adresser à une femme ! »

Sarah allait pour le bâcher mais Yuuri fut plus rapide.

« Je me passerais bien volontiers de ton jugement, Nikiforov, surtout car j'ai cru comprendre que la seule chose qui ne te soit pas encore passé dessus, c'est un camion-benne ».

Silence.

« BWAHAHAHA !

_ Mila, s'il-te-plait…, calma Chris ».

Victor le prit bien sûr très mal.

« Tu es doué pour faire diverger la conversation. Ne me dis pas que tu as peur d'avouer que tu n'as jamais eu aucune relation avec qui que ce soit. Dans ma grande magnanimité, je pourrais te donner des conseils, puisque je semble être ton exact opposé. Après, je ne suis pas convaincu que tu mérites mes paroles. Ou même que tu les saisisses. J'ai connu tellement de personnes différentes que je me sens comme une mine d'or des relations humaines. Mais pour atteindre ce niveau, il faut – comme moi – être apprécié, bien élevé et, surtout, courtisé par du beau monde…

_ Dis-moi, Nikiforov…, coupa Yuuri en rajustant ses lunettes. Tu es au courant que, dans les magasins, ce sont les produits à bas prix qui attirent le plus de clients ? »

Silence.

« BWAHAHAHAHA !

_ Mila, bon sang ! s'énerva Chris ».

Yuri Plisetsky apprécia beaucoup la répartie du Japonais – qui n'avait vraiment envie de rien d'autre que d'aller s'asseoir en classe – et savoura avec plaisir le mécontentement dans le regard de Victor.

« Ne me lance pas sur les magasins, j'en connais un rayon contrairement à toi, Katsuki. Et je n'apprécie pas trop le ton que tu prends avec moi, à croire que tu n'es qu'un être rempli de violence. Faire preuve de barbarie comme tu l'as fait… on se demande comment tu as été éduqué ! J'apprécierais ne serait-ce qu'un 'bonjour' de ta part. Ce serait du luxe à côté de tout ce que tu m'as fait ! Et peut-être qu'avec le temps, on pourrait enfin avoir une conversation normale, voire intéressante ! Mais tout cela dépend de toi et de ton comportement futur dans… »

Puis Yuuri eut une illumination.

« Attends, mais personne ne m'oblige à l'écouter parler ! »

Et donc, il entra en classe en ignorant superbement le discours passionné de son opposant.

« BWAHAHAHAHAHAHA !

_ Mila. Stop, désespéra Chris ».

Ce dernier capta par hasard le regard nerveux de Chulanont dans l'assistance.

Phichit avait suivi l'événement de très près et subissait une véritable tornade intérieure. Evidemment, il était fier que son ami ait décidé de se défendre verbalement plutôt que de distribuer des gifles à tour de bras, mais cette fois-ci, il ne pouvait pas complètement donner raison au Japonais. Avec beaucoup de maladresse et un égo faussement exacerbé – parce qu'à ce stade, ça ne pouvait être que de la comédie de la part du Russe –, Victor avait tout de même laissé entendre qu'il souhaitait, à terme, faire la paix avec son ennemi. Yuuri aurait dû sauter sur l'occasion pour expliquer son différent, pour crever l'abcès et – qui sait ? – se dévoiler enfin un peu ! Mais au lieu de ça, il restait campé sur ses positions. Et rien que pour ça, Phichit ne put que rester amer de cette joute verbale.

Il soupira et préféra s'éloigner du grabuge, d'autant que Plisetsky avait pris la relève pour lutter contre le Roi, appuyé par Michele Crispino qui ne désespérait pas de chasser Victor du cercle intime de sa sœur.

Sœur qui tirait une sale tête, d'ailleurs.

0*O*o*O*0

Après avoir été forcé de sécher le dernier cours de sport, Yuuri tenait beaucoup à participer à celui de cette semaine. Pour peu, il avait eu envie de se menotter à son sac pour être tranquille – une solution un peu trop extrême, cela dit… Mais puisque tout le monde s'était mis à l'éviter, il était indéniablement plus paisible. Sa marche vers le gymnase s'était déroulé sans anicroche.

Son seul souci étant toujours sa crainte de se tromper de chemin…

Bien heureusement, il put abuser sans honte de la stratégie du « je suis le mouvement sans me poser de questions » pour arriver à bon port. Hélas, les vestiaires n'étaient pas individuels, ce qui avait toujours eu tendance à gêner le Japonais. Devoir se mettre à moitié nu devant d'autres personnes le mettait très mal à l'aise, comme si se découvrir physiquement risquait de le découvrir intérieurement.

Victor jacassait gaiment avec d'autres personnes, absolument pas pudique pour un sou. C'était limite s'il n'avait pas commencé à se déshabiller dans le couloir, pour le plus grand plaisir de ces demoiselles. A l'inverse de Yuuri qui se changeait face au mur, le Russe faisait face sans se poser de questions et finit en slip en rigolant à une blague quelconque. Pour jouer, Christophe Giacometti le prit en photo en déclarant qu'il allait la vendre aux filles de la classe et monter son propre commerce de clichés volés. En représailles, son ami lui mit une tape dans le dos en riant comme si l'idée ne le gênait pas.

Yuuri ignora tout cela. Ça ne le concernait pas.

Mais bon sang, ils sont d'un sans-gêne ! pensa-t-il malgré tout alors qu'il se savait parfois trop pudique.

Pendant ce temps, Chris nota le regard inquisiteur que portait parfois Victor sur le Japonais. Il le connaissait bien, ce regard… c'était celui de l'analyse. Le Russe essayait de sonder l'âme du jeune rebelle. Depuis que ce dernier était isolé à cause des rumeurs – et Chris se demandait sincèrement d'où elles venaient –, on ne voyait plus sa facette violente et combattive. Celui qu'ils voyaient était infiniment plus calme, presque soulagé de sa solitude. Le Suisse repensa aux mots de Chulanont, au sujet du fait que le Yuuri du passé était doux et renfermé. C'était peut-être bien Victor qui avait fabriqué inconsciemment l'insurrection de Katsuki…

Non, il y a autre chose. Pour que la haine ait été exacerbée à ce point, il doit y avoir autre chose.

Yuuri soufflait le chaud et le froid, c'était difficile de l'analyser. Tantôt petit binoclard effacé, tantôt révolté brutal, on lui croyait un corps de faible alors qu'il était admirablement bien construit… Trop de contradictions, cela devait cacher une grande instabilité émotionnelle.

Yuuri était peut-être bien une victime, après tout…

Chris s'attarda un instant sur les cuisses mises à nu de l'Insurgé. Leur musculature était ferme et puissante… et cette analyse lui tira même un sourire. Le Suisse sentait déjà ce qui allait se passer durant ce cours de sport, ce serait un vrai plaisir à regarder.

Ils sortirent tous des vestiaire une fois changés, pour se diriger sur la piste. La plupart des étudiants râlaient d'avance, n'étant là que pour passer du bon temps entre ami et voir Victor.

Après les échauffements, on les envoya en piste, sur la ligne de départ. La première semaine, on leur avait fait faire du 200m, cette fois-ci, c'était du 400m qu'on leur réclamait. Même Yuuri avouait sans problème que c'était une discipline très compliquée, et ce alors qu'il adorait courir. Son domaine de prédilection était l'endurance plutôt que la vitesse, mais il savait qu'il arriverait à faire une bonne performance.

« En place, jeunes gens ! A vos marques… Prêts… Partez ! »

En quelques mètres, la concurrence s'était limitée à peu d'élus. Victor était en tête, apparemment très motivé et beaucoup trop heureux de courir devant comme un demeuré, suivi de près par Mila, puis par deux ou trois autres élèves. Phichit se fit vite distancer parce qu'il ignorait toujours comment respirer efficacement et Georgi était bon dernier avec ses petites foulées de gazelle.

Yuuri suivit le groupe de tête sans oser les doubler. Il devait garder ses forces pour le sprint final. Quelques mètres après, les deux-trois illustres inconnus devant lui se firent distancer et passèrent derrière lui, leur vitesse drastiquement amoindrie. Mila aussi perdit de sa hâte à cause de l'usure.

Seul Victor demeurait en tête.

Par sursaut d'orgueil, Yuuri accéléra un petit peu plus tôt qu'il ne l'avait prévu et passa fièrement en première place, sous le regard interloqué de son rival. Celui-ci n'était apparemment pas à fond puisqu'il pressa aussitôt le pas pour reprendre sa place. Quelques foulées plus loin, Yuuri réalisa qu'il ne le rattraperait jamais. L'atout de Victor était la vitesse, c'était indéniable. Le Japonais ne pouvait certainement pas le rejoindre sans risquer d'épuiser ses forces.

Mais il était fier de sa deuxième place ! Surtout qu'il avait donné des sueurs froides au Russe et que celui-ci ne le lâcha pas du regard une fois qu'ils furent arrêtés, un mélange de fascination et frayeur planté dans le regard.

« D'où tu sors cette endurance ? s'ébahit le Russe à l'encontre de son rival.

_ Je cours tous les samedis, avoua Yuuri avec un zeste de fierté. Impressionné ?

_ Plutôt, oui. On peut dire que tu caches bien ton jeu. T'en a encore beaucoup des secrets comme celui-ci ? »

Le Japonais eut un rire sans joie et ne répondit pas. Dans la lignée des sujets tabous, Victor venait de trouver un autre membre de la famille… Cela ne fit que renforcer sa curiosité pour cet être si mystérieux.

Puis Victor réalisa.

Est-ce que je viens d'avoir un début de conversation normal, voire intéressant, avec Katsuki ?

Phichit avait gardé la scène à l'œil avec un sentiment intense de soulagement.

Cette bataille, c'était simplement ce qu'il attendait de Yuuri. Il voulait le voir se battre à la loyale, tenter de dépasser Victor autrement que par la voie de la bagarre. Là, il retrouvait son Yuuri, celui qui se donne à fond pour gagner, celui qui joue le jeu sans regret et sans détour. Son meilleur ami valait mille fois mieux que tout ce qu'il avait montré jusque-là.

Ce n'était pas un monstre, c'était un homme.

Et on sentait une petite pointe de respect naître au fond des yeux de Victor Nikiforov. Pas de quoi sauter au plafond, mais c'était déjà mieux que tout ce mépris qui les noyait depuis deux semaines.

Lorsque le cours fut terminé, Yuuri s'aperçut avec bonheur que des douches étaient mises à leur disposition. Des douches individuelles. Justement ce qu'il lui fallait ! D'ailleurs, il y passa beaucoup trop de temps et manqua de se mettre en retard. Il faut dire que ça avait été assez amusant de tester les différentes fonctions de la douche et les endroits divers et variés d'où pouvaient sortir les jets d'eau. Bref, il s'était amusé comme un gamin pendant quinze minutes. Heureusement pour lui, les cours étaient finis.

Mais avant de rentrer, il voulait passer à la bibliothèque pour travailler deux petites heures sur un cours qu'il avait mal compris.

Il reçut un SMS en entrant dans le bâtiment, c'était Phichit.

« Tu as été incroyable au cours de sport ! Je suis content de te voir cette rage de vaincre, ça c'est mon Yuuri ! OwO Dis, dis ! Je peux venir manger chez toi, ce soir aussi ? Promis, on bossera sérieusement ! »

Bon… Finalement, Yuuri n'allait rester qu'une petite heure.

Soulagé de retrouver sa précieuse complicité avec son meilleur ami, il confirma le planning du soir et rangea son téléphone pour chercher un livre qui pourrait l'aider.

Il y avait peu de monde à la bibliothèque, sans doute car les étudiants avaient, à cette heure-là, soit cours, soit finis, et ce fut un vrai bonheur d'avoir cet immense endroit presque pour lui seul. Yuuri s'étala sur une table entière – qui pouvait pourtant accueillir huit personnes – et sortit ses affaires, satisfait de sa journée.

On lui fichait la paix, son amitié avec Phichit était intacte et il avait lutté fièrement contre Victor sans se compromettre. Quelle bonne journée !

Jusqu'à ce que Sarah ne lui retire brutalement son livre des mains.

Il cligna des yeux. Une fois, deux fois, trois fois. Que venait-il de se passer ? Que faisait-elle ? Pourquoi ?

« Dis-moi, Yuuri… Je rêve où tu m'as ignoré ce matin ? »

Ah… Elle est vexée…

« Je pensais t'avoir fait comprendre que je n'étais pas ton ennemie, ici. Pourquoi tu ne m'as pas parlé, ce matin ? A nous deux, on aurait pu se débarrasser de mon frère et de Victor, on aurait pu discuter un peu, apprendre à se connaître… »

Elle s'interrompit en le voyant baisser la tête comme ce matin.

« Regarde-moi dans les yeux. Pourquoi tu me fuis ? Pourquoi tu rougis ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

_ Je… J'ai appris pour… ta famille.

_ Pardon ? »

Elle fronça dangereusement les sourcils, pas du tout satisfaite de cette réponse.

« Sois plus clair, je ne te suis pas.

_ Je sais à quoi tu es destinée dans l'avenir… Ton frère surtout…

_ Qu'est-ce que ça vient faire, là, cette histoire ?

_ Je pense… que tu ne devrais pas traîner avec moi. Ça me gêne… »

Cette fois-ci, Victor fut vengé.

Yuuri se prit une baffe magistrale qu'il n'avait pas vu venir, et entre ça et le pied de Plisetsky qu'il s'était pris dans la figure, il avait la désagréable impression que le karma lui avait rendu chaque coup donné au Russe. Sauf que contrairement à sa relation avec Victor, il ne détestait pas Sarah, donc la douleur n'en fut que plus sourde.

Elle était hors d'elle.

« J'espère que tes enfants seront moins prématurés que ton jugement, Yuuri. S'il y a bien une chose que je déteste, c'est les avis préfabriqués. Si je me tue à te parler avec le respect que tu mérites, c'est que je veux obtenir une chance de te connaître, toi qui a eu une vie complètement différente de la nôtre, toi qui a tellement à nous apporter. Ça me déçoit de toi que tu me résume à l'histoire de ma famille, même Victor n'est pas assez stupide pour ça ! Si tu apprenais à me connaître, tu saurais à quel point j'ai horreur de ce destin tout tracé auquel on m'a assigné. Je n'ai pas l'intention de suivre les pas de mon père. Alors ne te permet plus ce genre de jugement, ni pour moi ni pour personne. Tu vaux mieux que ça ».

Yuuri fit les gros yeux alors qu'on l'engueulait comme quand il était petit. Sarah avait des airs de mère autoritaire lorsqu'elle était énervée.

« Je ne te savais pas si égoïste ! »

Et elle tourna les talons sans demander son reste.

Quant à Yuuri, il comprit qu'il avait fait une erreur à trop se croire l'ennemi de tout le monde et resta bloqué dans cette immense bibliothèque vide, une main sur sa joue brûlante.


Voili voilou !

Alors, ouais, ça fait beaucoup de sous-intrigues amorcées mais c'est nécessaire !

Le Yuri Plisetsky ! Vous l'avez voulu, vous l'avez enfin ! XD On a tenu quatre chapitres sans lui, ça faisait un vide ! :P

Et oui, j'ai carrément volé la réplique de Victor, dans l'épisode où il pleure parce que Yuuri veut mettre fin à leur relation coach-élève, pour la foutre dans la bouche de Sarah. Mais c'est vrai que Yuuri a un petit côté égoïste qu'il aurait été dommage de mettre de côté. Bien sûr, tout ceci a un but mais c'est trop tôt pour en parler !

Merci d'avoir lu ce chapitre !

Biz' !