Une voix appela mon nom, mais je refusai de l'écouter. Les oreillers sur lesquels ma tête reposait étaient bien trop confortables, je ne voulais pas quitter cette chaleur douillette.
La voix se fit plus insistante, mais ma seule réponse fut un grognement décidé.
Je savais que si je décidais de me réveiller, la douleur reviendrait, toujours plus violente. Autant retarder ce moment le plus possible.
J'avais dû être blessé sur le champ de bataille et m'évanouir. C'était la seule option possible.
J'ignorais combien de temps j'étais resté inconscient, mais quel étrange rêve j'avais fait !
Je ne sais d'ailleurs pas ce qui m'a pris de soudain rêver que je me transformais en vampire, et même d'en intégrer une famille. Non mais quelle idée !
Pourtant, quelque chose clochait. Ce rêve était trop réaliste. Trop futuriste, également. Une pièce manquait au puzzle.
La voix revint, encore plus insistante. Cette fois, je décidai de l'écouter. Elle me parut étrangement familière…
« Jasper, je sais que tu es réveillé maintenant. Essaie de serrer mes mains, s'il-te-plaît. »
La voix était rassurante, avec une légère touche de paternalisme. Je décidai de lui obéir.
Je sentis des mains fraîches se glisser dans les miennes, et me concentrai pour contracter mes muscles ankylosés.
Une douleur fulgurante, assourdissante et aveuglante remonta le long de mon bras droit.
Tout d'un coup, la mémoire me revint, brutalement.
Maria, les guerres dans le Sud, ma fuite, ma rencontre avec Alice, les Cullen, la bataille contre les nouveau-nés. Alice surtout…
Une image d'elle s'imprima sur mes paupières closes. Alice… L'amour de ma vie, la seule chose que je désirais, en cet instant et pour l'éternité. Mon Alice…
Désormais, je me souvenais de ce qui s'était passé. La bataille contre les nouveau-nés de Victoria, mes blessures en voulant sauver Alice (ce que je ne regrettais en rien, malgré la douleur que cela m'infligeait), le retour sur le chemin de la maison, et… l'explosion de douleur. Puis plus rien, le vide. La douleur était néanmoins beaucoup plus supportable maintenant.
Je supposai qu'Emmett m'avait porté jusqu'à la maison, et qu'Alice s'était empressée d'aller chercher Carlisle. Cependant, je n'avais toujours aucune notion du temps.
« Jasper, je sais que tu m'entends ! Ouvre les yeux ! »
Cette
voix… Aucun doute maintenant, c'était celle de mon père
adoptif, Carlisle.
Combien de temps avait-il passé à mon
chevet, à attendre que je me réveille ? D'ailleurs, comment
avais-je pu m'évanouir ?
Mais je décidai de ne pas l'inquiéter davantage. Je me pencherai sur la seconde question plus tard.
Je luttai contre mes paupières, les forçant à s'ouvrir malgré leur réticence. La lumière dans la pièce m'aveugla presque, mais je tins bon.
Le visage de Carlisle se pencha alors vers moi en souriant :
« Bien dormi ? »
J'essayai de répondre, mais mon corps, pour une quelconque raison, s'y opposa fermement.
« N'essaie pas de parler pour l'instant. Tu te rends compte que tu es le premier vampire à avoir dormi ?? On peut dire que tu nous a fait une sacrée frousse ! »
Je m'efforçai de surmonter la douleur pour lui envoyer une onde se sentiments apaisants. Il me remercia d'un signe de tête, puis reprit la parole :
« Ne t'inquiète pas, Alice est seulement partie chasser avec Edward, ils ne devraient pas tarder. Elle ne t'a pas quitté de tout le temps où tu étais ici…. »
« C'est-à-dire quelques heures. » ajouta-t-il ensuite, en réponse à ma question muette.
Je tâchai de me concentrer sur les murs, pour tenter de deviner ce qu' »ici » signifiait, mais ceux-ci refusèrent de rester en place, et se mirent à danser devant mes yeux. Je les refermai aussitôt, incapable de soutenir cette vision.
La sensation de brûlure avait beau être moins intense qu'auparavant, elle n'en restait pas plus supportable.
Toutes les années de travail de Carlisle semblèrent se remettre en place dans sa tête lorsqu'il s'en rendit compte, et le médecin qui était en lui reprit le dessus sur le vampire.
Je l'entendis contourner le lit où je me trouvais pour ensuite percevoir le bruitage d'une machine. Intrigué, je rouvris les yeux, pour le découvrir en train de bidouiller je ne sais quel moniteur d'hôpital, relié à mon bras par un fin tuyau rempli d'un liquide transparent.
Comment diable avait-il pu réussir à me mettre sous ce que je supposais être de la morphine ?!
Mais cette question rejoignit les quelques autres sur ma liste d'attente des questions remises à plus tard. Il y avait plus urgent : hors de question que je retombe dans l'inconscience ! En tout cas, pas tout de suite !
Je forçai mes poumons à se remplir d'air :
« Non… » Soufflai-je d'une voix rauque que je ne reconnus pas comme la mienne.
« Non ? Tu veux dire… Tu veux dire que tu n'as pas mal ? » S'étonna Carlisle
« Si… Mais pas de morphine tout de suite… Alice… Je dois lui parler… »
« Tu es sûr de toi ? Ce ne serait pas très bon que tu t'évanouisses à nouveau devant elle. Il m'a fallu deux bonnes heures pour la rassurer. Elle ne peut pas voir ton futur quand tu es… »
Je ne répondis pas. J'étais sûr de moi. Carlisle sembla le comprendre car il n'insista pas.
« Où est en la douleur ? » Demanda-t-il néanmoins.
Je réfléchis un instant à la question. Bien qu'étant un vampire, je m'étais évanoui, avais des vertiges, et aux vues des bandages qui couvraient mon bras, mes récentes blessures refusaient de guérir.
« Ca ira. » Répondis-je.
Carlisle aurait tout le temps de me droguer à sa guise une fois que j'aurais parlé à Alice.
Soudain, un détail me revint en mémoire.
« Comment… »
Carlisle parut lire la suite dans mes pensées, et un voile de culpabilité se répandit sur son visage.
« Tu te demandes pour la morphine, c'est ça ? »
J'acquiesçais doucement.
« Eh bien… Excuse-moi, mais j'ai été obligé de… « Poinçonner » moi-même le bras afin que l'aiguille accepte d'y rentrer… »
Il avait l'air de se sentir tellement coupable que je voulus éclater de rire, mais le regrettai aussitôt, les murs ayant à nouveau décidé de partager mon hilarité en dansant.
Carlisle sembla inquiet mais je lui envoyai d'autres ondes rassurantes. Il comprit.
Je me dépêchai de changer de sujet, continuant à parler pour éviter de prendre conscience de l'incendie en train de renaître de ses cendres dans chaque cellule de mon corps.
« Ces morsures… Ne devraient-elles pas être guéries ? »
« Eh bien, j'ai une ou deux théories là-dessus, mais il faudrait que je m'entretienne avec Edward avant d'en être sûr… »
Ce fut ce moment-là que mon rayon de soleil choisit pour entrer dans la pièce, en passant par la fenêtre (bien sûr, c'est une entrée comme une autre !).
« Jasper ! Tu es réveillé ! Oh mon Dieu, j'étais tellement inquiète ! Ne me refais plus jamais ça, Jazzy ! »
Une vague d'inquiétude me heurta violemment, avec quelque chose d'autre… Une légère pointe de colère que je m'attendais à trouver, et que je reconnus sans hésitation.
Mon Alice se précipita vers moi, et me serra tendrement dans ses bras, prenant garde à ne pas effleurer mes blessures. Puis elle déposa un baiser sucré sur mes lèvres.
Son odeur enivrante remplit mes narines, gommant la moindre chose autour de nous. Le monde entier aurait pu s'écrouler sans pour autant que nous nous en rendions compte. Alice et moi nous étions créés notre propre bulle d'amour, à l'abri de toute autre chose.
J'oubliai mes propres souffrances afin de lui envoyer plus de vagues d'amour et d'apaisement qu'un esprit, même vampirique, pouvait en supporter.
« Alice, mon amour, je t'aime… Pourras-tu me pardonner ? »
« Tu sais bien que oui ! Mais de quoi ? »
« De t'avoir blessée… »
« Regarde-toi ! Et c'est moi qui suis blessée, ben voyons ! Jazz, je ne… »
«Je veux dire, de ne pas… De ne pas t'avoir fait assez confiance. Je ne voulais pas qu'il t'arrive quelque chose… »
« Oh, Jazz, tu es vraiment bête quand tu t'y mets ! Comment pourrais-je t'en vouloir ? Tu es toute ma vie… Et tu aurais pu te faire tuer ! Qu'est-ce que j'aurais fait si… Enfin… Jazz, tu ne m'as pas blessée, je me suis juste sentie… Frustrée ! Ne pas savoir ce qui allait t'arriver… C'était tout simplement insupportable ! »
« Excuse-moi, Alice… Dis-toi que maintenant tu sais ce que j'ai ressenti quand tu es partie en Italie… »
« Je suis désolée, Jaspy. On ne se quittera plus, désormais… Est-ce que ça va ? »
Je réprimai une grimace de douleur pendant qu'elle se tournait vers Carlisle, inquiète.
« Je crois qu'il serait temps que je raugmente la morphine, maintenant, pas vrai ? Tu en as suffisamment dans le corps pour tuer trois chevaux en parfaite santé, mais apparemment pas encore assez ! C'est vraiment impressionnant !»
J'acquiesçai lentement, puis me forçai à rouvrir les yeux une dernière fois avant de me laisser emporter.
« On se voit à mon réveil ! Je t'aime, Alice. »
La brume commença à m'envahir, mais Alice se pencha vers moi, et la dernière chose que j'entendis fût sa voix chantante :
« Je t'aime aussi, Jasper Hale.»
