Désolée pour le retard, j'ai été prise par les partiels !

L'univers ne m'appartient toujours pas.


Charlie prit le paquet d'enveloppes. Le hibou, ravi d'être allégé des lettres qui l'avaient fait pencher à gauche pendant son voyage, hulula joyeusement et picora les miamhibou que l'éleveur lui tendait.

Le jeune adulte découvrit avec émotion l'écriture de chacun des membres de sa famille. D'ordinaire, une seule missive suffisait à prendre des nouvelles que chacun de ses frères et sœur lui eut écrit de son côté le toucha, un mélange d'affection inébranlable et de tristesse. Les Weasley ne supportaient pas de voir un des leurs loin, d'autant plus dans ce contexte, et l'abreuvaient de lettres pour le rapprocher un peu du foyer.

Son cœur s'allégea finalement, après l'interminable journée administrative qu'il avait passée. Entre les accords qu'ils devaient avoir de Gringotts, ceux d'Ukraine et son carnet d'adresses qu'il avait écumé, nom après nom, dans l'espoir que quelqu'un ait aperçu son dragon, il avait passé la dernière dizaine d'heures devant son miroir à double-sens. Sa tête était douloureuse et il aurait pu jurer que l'excès de sortilèges de traduction avait fini par enrouer sa gorge… Mais il avait finalement sa petite étincelle de réconfort entre les lignes.

« Nous avons joué au Quidditch cet après-midi. Angelina, Georges, Lee et Harry contre Bill, Ron, Fleur et moi. Percy et Hermione ont arbitré. J'aurais bien voulu les faire monter sur un balai, pour une fois – Hermione a failli céder ! – mais voir Angelina faire des loopings sur ton Brossdur n'a pas été un argument convaincant. Ça fait vraiment du bien de se vider la tête, comme ça. J'ai même cru, une ou deux fois, que Georges allait sourire ! Par contre, on le tient aussi éloigné que possible de la réserve – il risquerait de voir le balai rangé à côté du sien, qui risque de ne plus être décroché de sitôt… Déjà qu'il n'a pas encore réussi à aller dans sa chambre… »

Un bruit de claquement de porte, suivi d'un soupir, lui indiqua que McDonald se trouvait dans le même état que lui : rendue amorphe par l'attente des accords administratifs. Le cas de Kitty était particulièrement complexe, impliquant à la fois les draconologues de la banque, la réserve nationale d'Ukraine, celle d'Angleterre auprès de laquelle il était enregistré et celle de Roumanie dont dépendait Charlie – et même s'il n'intervenait pas en tant que tel, un échec aurait de regrettables conséquences pour ses collègues.

« Tu nous manques, mon chéri. Ne te laisse pas trop accaparer par ces dragons, reviens-nous vite. N'y a-t-il pas de congés dans ce genre de circonstances ? Je suis certaine que Gringotts a plein d'éleveurs qui seraient ravis de quitter les sous-sols de Londres pour vadrouiller dans la campagne. Bill m'a bien dit que tu lui rendais service, mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi il faut que ce soit toi… Septembre semblait déjà arriver si vite ! Ne veux-tu pas te trouver un poste au Royaume-Uni ? Cela me rassurerait tellement que tu sois proche de la maison, et toute la famille pourrait te voir ! »

Une odeur de café noir envahit rapidement la kitchenette de la tente. Un rapide coup d'œil vers sa coéquipière : elle sirotait sa boisson chaude, le regard vague, adossée au plan de travail décoloré. Sur son visage, se mêlaient amour et mélancolie, douceur et résignation. Il se retint de poser une question, certain que si elle souhaitait se confier, elle le ferait d'elle-même. Il avait appris – à ses dépens – que s'interroger sur les moments d'intimité que la cohabitation laissait entrevoir, n'était pas forcément bon. C'est quand les barrières physiques sont floues que le jardin secret est le plus important… Et il appréciait trop sa lecture pour l'arrêter de son plein gré.

« Tu savais que Perce était ami avec Oliver Dubois ? Oui oui, le même gardien qui adorait se lancer dans des discours avant les matchs, même si c'était le rôle du capitaine. Il est passé au Terrier ce soir. C'est la première fois que je vois Percy manigancer quelque chose – ils étaient en pleine discussion après le dîner et se sont isolés dans le jardin, je crois qu'ils avaient même lancé un silencio car Angelina et Georges n'ont rien pu entendre, et tu sais comme ces deux-là ont plus d'un tour dans leur sac. Ça s'est terminé avec Olivier qui a défié Ginny au Quidditch pour une histoire de loyauté à leurs équipes préférées. J'ai comme l'impression qu'il y a Niffleur sous roche… J'ai hâte d'être demain pour voir ce que donne notre préfet-en-chef favori lorsqu'il se met à planifier en secret. Sinon, Fleur a joué avec nous tout à l'heure et les autres avaient l'air de la redécouvrir entièrement… Alors qu'elle a été membre de l'Ordre et championne au Tournoi, je ne comprends pas pourquoi la voir voler est étonnant ! »

Charlie avait beau être fait pour son métier, il ne désirait que les rejoindre. Sans la perspective de laisser un dragon en liberté, hors de contrôle, et susceptible de se blesser ou de se faire remarquer, il aurait envoyé valser Gringotts et serait rentré au Terrier. Si l'Angleterre lui avait longtemps donné l'impression d'étouffer, elle était une bouffée d'oxygène en cette période d'après-guerre. Mais sa conscience professionnelle était juste trop forte pour qu'il puisse lutter.

Il replia soigneusement les feuilles qu'il avait achevées et les posa sur le côté, protégées par leurs enveloppes. Sa lecture l'avait revigoré et il se sentait prêt à chercher Kitty corps et âme, si cela pouvait lui permettre de rentrer plus vite. Il hésita même à appeler quelques personnes supplémentaires parmi ses contacts en Norvège, mais abandonna vite en voyant l'heure tardive. La seule chose productive qu'il pouvait faire était d'aller dormir. De toute façon, il devrait d'abord faire un point avec l'Oubliator McDonald, pour ne pas se renseigner plusieurs fois sur la même zone si ses connaissances à elle avaient déjà assuré que Kitty ne s'y trouvait pas.

Alors il continua à naviguer parmi les lettres. En plus de celles de Ginny, de ses parents et de Bill qu'il avait lues, et celles de Ron, de Georges et de Percy qu'il gardait pour une heure plus décente – bien que la dernière l'intriguât au plus au point après le récit du briseur de sorts – il fut surpris de découvrir les écritures de Hagrid, de Luna et de Neville.

L'éleveur était en bons termes avec le garde-chasse de Poudlard, et ne doutait pas qu'il s'intéressait à sa mission. La passion d'Hagrid pour les dragons n'était plus à prouver, alors celui qui s'était échappé de Gringotts… Il avait également l'habitude d'écrire à Luna pour échanger sur des créatures magiques et la magizoologie, comme dans leur enfance, quand ils exploraient les champs séparant leurs maisons à la recherche d'animaux. Il se sentait parfois comme le grand-frère qu'elle n'avait pas eu, et était ravi de la considérer comme une petite sœur. Mais Neville… Il le connaissait de vue, grâce à son amitié avec Ginny et Ron, lui avait parlé une ou deux fois de plantes de guérison qu'il utilisait à la réserve. Il lui semblait sympathique, mais ne savait pas toujours comment se comporter, ce qu'il attendait de lui. Que sa lettre arrive avec celles de sa famille était un hasard étrange.

Ne prenant pas garde à la sonnerie du miroir de l'Oubliator, il céda à la curiosité et ouvrit l'enveloppe. Une odeur fraiche et légère s'en échappa aussitôt.

– Weasley, est-ce que vous avez appelé la réserve d'Andalousie ?

– Non, juste celle nationale d'Espagne, mais elle ne m'a rien signalé, répondit-il de sa voix la plus professionnelle. Pourquoi ?

Par Merlin, il était minuit passé. Il voulait dormir – enfin, assouvir sa curiosité avec la lettre de Neville, puis dormir, et ne pas s'occuper de cette histoire avant le lendemain matin.

McDonald se détacha de son miroir et leva vers lui un regard que toute nostalgie avait quitté.

– Le bureau vient de m'apprendre qu'un Pansedefer ukrainien avait semé la panique sur le port de Malaga. Côté moldu en plus. D'après les équipes sur place, il porte un tatouage anglais… Elles ont appelé la réserve de Portsmouth, qui ne l'a jamais vu et a reporté le cas au Département de contrôle et régulation des Créatures Magiques.

Charlie fut debout en un bond pour se saisir de son propre miroir. Il n'avait entendu personne à travers la glace pourtant…

– Ah ! C'est bien vous qui cherchez un dragon quasi aveugle, aux griffes coupées et de toute évidence élevé en captivité ?

Même sans sortilège de traduction, le vingtenaire aurait compris tout le mépris de son homologue hispanophone… Ce qui n'effaça rien au soulagement d'avoir trouvé Kitty. Enfin.

L'horloge affichait trois heures et Charlie avait arrêté de compter les tasses de café. Il en était à se demander si prendre une potion de l'Œil Vif était une bonne idée. La responsable de la réserve andalouse leur avait donné rendez-vous le lendemain pour neuf heures – il avait espéré un instant que l'affirmation de Grisgel qu'il n'aurait pas à voyager, juste à retrouver le dragon se vérifierait et que l'équipe de Gringotts s'occuperaient du reste… Mais il devrait lui aussi prendre le Portoloin dépêché en catastrophe par le Ministère. Devoir remplir une demande d'autorisation express l'avait aussi peu ravi que le secrétaire de nuit à qui il avait eu affaire.

Tout abandonner et laisser la banque se débrouiller avec ses propres erreurs était de plus en plus tentant. Savoir que tout cela aurait pu être évité si seulement leurs éleveurs avaient pensé à lancer un sortilège de traçage n'avait fait qu'augmenter sa frustration, et ses nerfs fragilisés par la fatigue retenaient à grand-peine sa colère. La nuit de cinq heures serait à n'en pas douter la goutte d'eau en trop. En imaginant qu'il arrive à s'endormir.

Le draconologue enfouit son miroir sous une épaisse couche de vêtements, dans sa valise, fermée soigneusement. Hors de question que cette chose le dérangeât une seconde de plus. Il ne voulait plus le voir en peinture. Il s'installa sur son lit et alluma une lumière tamisée dans la chambre. Il reprit la lettre de Neville et les odeurs d'herbe fraîche réussirent enfin à l'apaiser. Il aurait presque pu se croire allongé dans le jardin du Terrier, entouré de sa famille, discutant simplement avec chacune de ces personnes qu'il admirait et aimait profondément. Les regards tendres de ses parents… La sérénité et le calme de Bill… Les parties d'échec de Ron… Les entraînements de Quidditch de Ginny… Les blagues de Fred et Georges… La chaleur douce…

Au moment de se coucher, Mary McDonald trouva son coéquipier assoupi tout habillé, la lampe de chevet encore allumée et une lettre ouverte entre ses doigts sans force. Elle fut prise de pitié pour cet homme si jeune – l'orée de la vingtaine ! – qui avait traversé tant de souffrance et qui avait à peine droit à une pause. Un coup de baguette et il fut recouvert de couvertures, la lumière éteinte. Elle prit la lettre, voulut la poser sur le côté, quand son œil fut attiré par la signature. Neville Londubat : ce nom résonna douloureusement dans sa mémoire.

Le fils d'Alice et de Frank… Alors qu'elle se faisait déjà violence pour ne pas lui demander des détails sur Harry Potter, sur le fils de Lily… Sa Natalie lui avait un peu parlé d'eux, mais elle était trop jeune pour en être proche.

D'aucuns auraient pu penser qu'à trente-huit ans, elle saurait contenir son envie de savoir. La vérité était qu'elle n'avait jamais vraiment pu faire le deuil de son amie, les personnes avec qui elle aurait pu partager sa peine étant prises dans les tourments de la guerre. Après Marlène et Dorcas, il avait fallu que ce soit Lily. Les proches qui lui restaient étaient, de leur côté, trop accaparés par la victoire pour soigner sa peine. Et voilà que l'écriture mal assurée d'un héros pas même adulte venait rouvrir des blessures à peine cicatrisées.

Mais Weasley dormait, alors que tout sommeil l'avait définitivement quittée.

« Cher Charlie,

J'ai appris pour ta mission. Ginny m'a dit que tu avais accepté dès que la réserve t'avait donné son accord… Ce n'est sûrement pas à moi de te dire cela, mais je ne suis plus à un risque près ces derniers temps : elle a envie que tu restes. Que le clan Weasley soit réuni au Terrier. Et, je n'ai vraiment pas envie de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais la famille n'est-elle pas importante dans ces cas-là ? Grand-mère dit qu'il faut rester soudé dans les moments de perte, sinon c'est comme si on perdait aussi ceux qui sont toujours là. Elle dit que les moldus ont raison en prônant que l'union fait la force. Avant l'A.D., je ne voyais pas vraiment ce que cela signifiait, mais je comprends maintenant qu'il est plus facile de se battre pour rester debout, malgré le poids du deuil, quand d'autres personnes se battent à nos côtés pour les mêmes raisons. C'est comme si le poids était partagé : on a moins à porter.

Enfin. Je n'avais pas vraiment prévu de te parler de vie et de mort… Grand-mère dit que j'ai grandi d'un coup, ne m'en veut pas, je ne voulais pas te faire la leçon ou quoi. Si je t'écris, c'est surtout parce que j'ai enfin trouvé ce qui n'allait pas avec mes plants de dictame : la terre du jardin est trop sèche pour eux. Je les ai empotés et ils poussent tranquillement. Je peux t'en envoyer des feuilles, c'est toujours bien quand il s'agit de dragons n'est-ce pas ? J'ai aussi prévu d'en broyer les tiges pour en retirer l'essence, alors si tu as besoin d'un flacon, n'hésite pas. C'est utile pour la potion régénérante… »

La lettre continuait sur des notions de botanique et parfois, de potion. Mary la referma. Il était un adolescent, pas un fantôme. Le signe que le monde allait se relever de la guerre, pas une relique du passé.


Ce chapitre fait référence à une fanfiction écrite par une de mes amies, si vous voulez la lire c'est par ici ! . ?sid=35506