Titre : Sept-Royaumes
Auteur : Nandra-chan
Disclaimer : Tout est à Clamp, et tout pareil que dans le chap. 1 !
Note : Allez c'est parti pour la suite ! (note très inspirée, vous remarquerez).
Réponse aux reviews :
Riri et Soren : Que de questions bouillonnantes ! C'est bien je vois que tout le monde a le même genre d'idées à propos de ce chat... mais au fait, quel chat ? Celui du parc ou celui de Chii ? Je sais plus où j'en suis moi avec tous ces matous...
Dracosplendens : Yay ! Ça fait plaisir de te retrouver !
Eva : Finalement, je sais pas si ce chapitre va t'aider... ou t'embrouiller :p
Nini : Allez Sherlock Nini, au boulot, la pause est terminée !
Pour me donner votre opinion, c'est toujours le même bouton !
Sept-Royaumes – Chapitre 4 – Brouillard nocturne
Les trois cavaliers avançaient en file indienne et en silence depuis un moment. Celui qui allait en tête était un homme aux cheveux châtains tirant sur le gris, rassemblés en une queue de cheval ébouriffée. Il n'avait pas trente ans, il avait des yeux couleur d'acier et il avait troqué les loques qu'il portait quelques heures plus tôt contre un pantalon ample et une veste, tous deux d'un brun sombre.
Derrière lui venait Chii, juchée sur le cheval que Kurogane avait pris pour elle dans les écuries du palais Shirasagi. Afin de voyager plus à son aise et mieux protégée du froid, elle avait abandonné sa robe au profit d'une ample tenue masculine et un grand manteau à capuche. Le chat blanc avait été placé dans un petit panier souple accroché au pommeau de sa selle.
Une autre jeune femme fermait la marche. Elle aussi portait des vêtements d'homme, mais ils étaient composés d'un pantalon et d'un pourpoint moulants, à la monde selesienne, et l'ensemble était complété d'un manteau strictement boutonné. Sa chevelure gris clair, sûrement très longue, était remontée en chignon et elle allait tête nue.
Elle remorquait un quatrième cheval, celui du magicien, transformé pour l'occasion en bête de bât et chargé de leurs maigres possessions. Il n'y avait rien de superflu dans ce qu'il transportait, car le lieutenant avait refusé que la servante s'encombre d'affaires inutiles, et il l'avait obligée à limiter son bagage au strict nécessaire pour un voyage de plusieurs jours dans le froid.
Il les avait tous si bien houspillés, pressés et bousculés qu'ils avaient quitté la ville très tôt, alors que la matinée n'était pas encore à son milieu. Durant tout le jour, Kurogane les avait guidés en suivant la route principale, à un rythme soutenu, puis, tandis que le soir approchait, il les avait faits obliquer vers l'ouest sur une voie secondaire. Pendant tout ce temps, il n'avait cessé de partir en éclaireur à certains moments, de revenir sur ses pas à d'autres, avant de les rejoindre puis de repartir, sans jamais fournir à quiconque la moindre explication sur son comportement ou sur ce départ soudain.
Il ne paraissait pas spécialement nerveux, mais son attitude prudente – car il était évident, à le voir agir, qu'il craignait que le groupe ne soit surpris par quelqu'un – indiquait que ce voyage n'était pas, à ses yeux, une simple mission d'escorte sans la moindre complication. D'ailleurs, Shougo et Primera ne s'y étaient jamais trompés. S'il avait fait appel à eux, c'était que l'affaire n'était pas banale, sans quoi, il se serait débrouillé seul ; tout le monde savait bien qu'il n'aimait pas travailler en équipe, et puis, il y avait entre lui et le couple une relation qui n'était pas nouvelle. Il les avait aidés, quelques années plus tôt, alors qu'ils avaient de gros ennuis, et depuis, tous deux s'efforçaient de rembourser leur dette en lui rendant service lorsqu'il les sollicitait. Mais ils avaient l'un comme l'autre des talents particuliers, ils n'étaient pas les premiers venus, et le lieutenant en était bien conscient. Il souhaitait les utiliser au mieux, sans leur faire prendre de risques inutiles, et ne les employait pas pour des broutilles. Le simple fait qu'il soit venu les trouver était, à leurs yeux, un indice flagrant sur la gravité de la situation.
La nuit approchait, à présent, et les chevaux avançaient péniblement. La voie que le guerrier leur faisait emprunter n'était pas dégagée et l'épaisseur de la neige, qui montait largement au-dessus des genoux des montures, rendait la progression délicate et dangereuse, car il était impossible de deviner ce qui se cachait en travers de leur chemin. L'épais manteau recouvrait tout et le seul point de repère qui permettait aux voyageurs de savoir qu'ils étaient encore sur la route consistait en un alignement, à distance régulière, de piquets de clôture en bois, le long de leur parcours. Le froid tombait avec le jour, les nez rougissaient, les yeux se plissaient et les cols étaient remontés sur des oreilles qui commençaient à chauffer. Petit à petit, la lassitude s'installait au sein du groupe et l'humeur des cavaliers se détériorait, surtout pour l'une des trois.
L'étalon noir du ninja surgit au coin d'un bosquet et vint vers eux au trot. Kurogane s'arrêta à hauteur du voleur.
- Le village de Shiga est à environ une heure, dit-il en tendant la main vers l'ouest.
- Il fera nuit, dans une heure.
- Je sais, mais en poussant un peu on pourrait l'atteindre et ce serait un bon endroit où s'arrêter.
Son compagnon secoua la tête et se pencha sur sa selle pour pouvoir lui parler plus doucement, sans être entendu des deux autres.
- Si on était seulement tous les trois, oui, on pourrait même chevaucher toute la nuit si c'était ta volonté, mais au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ta petite protégée n'ira pas beaucoup plus loin aujourd'hui. Regarde-la, Kurogane. Cette gosse est à bout.
Il n'avait pas tort. Le visage de la jeune fille était devenu très pâle, ses yeux étaient cernés, ses lèvres trop blanches et elle paraissait, en plus, très nerveuse, pratiquement au bord des larmes. Elle se tortillait sur sa selle comme si son derrière la brûlait - ce qui était peut-être le cas, si elle n'avait pas l'habitude des longues chevauchées -, et elle lançait des regards de plus en plus fréquents en direction du panier où, depuis quelques minutes, son chat manifestait également des signes d'impatience en miaulant de façon insistante.
- Elle est épuisée, reprit Shougo. Elle est frigorifiée, affamée, elle s'inquiète pour le chat et elle a peur de toi. Tu ne crois pas qu'on pourrait s'arrêter quelque part pour ce soir, pas trop loin ? Elle a besoin de se reposer et d'avaler quelque chose de chaud.
- Il y a une ferme, juste de l'autre côté de ce bois. Ce sont de pauvres gens,mais il y a une grange. Je pense qu'ils accepteront qu'on y passe la nuit, en échange de quelques pièces.
- N'importe quoi fera l'affaire, si tu veux mon avis, pourvu qu'elle puisse se détendre un peu.
Le ninja détacha la bourse qu'il avait à la ceinture et la lança au voleur.
- Vas-y, toi, va les voir. Les filles et moi on t'attendra dans le petit bois. Moins il y aura de personnes qui verront ma tête et mieux ce sera.
Son ami haussa les sourcils, l'air intrigué.
- Kurogane, se pourrait-il que tu aies des ennuis ?
- Je n'en sais trop rien. Peut-être pas encore... Mais ça va venir, de toute façon, alors autant faire dès maintenant preuve de prudence.
- Tu ne crois pas qu'il serait temps que tu nous donnes une petite explication ? Primera, cette gamine et moi, on est quand même concernés au premier chef.
- Je le sais. Et je n'ai pas l'intention de vous laisser dans l'ignorance. Allez, vas-y maintenant.
Une vingtaine de minutes plus tard, les quatre voyageurs et leurs montures pénétraient dans la petite grange que le guerrier avait repérée plus tôt. Chii s'arrêta sur le seuil et regarda autour d'elle d'un air navré. L'endroit était désert, sale, et attestait de l'extrême dénuement de ses propriétaires. Les outils de jardin entassés dans un coin étaient d'une qualité médiocre, confectionnés avec les moyens du bord, la vieille brouette avait le fond troué, les cloisons du bâtiment étaient faites de planches disjointes et pourries par l'humidité, qui laissaient passer de vilains courants d'air, et l'emplacement qui avait été jadis réservé aux bêtes était vide. Une meule de vieux foin puait la poussière et la fermentation.
- Ces gens sont très pauvres, expliqua Shougo en interceptant le regard de la jeune selesienne. C'est le cas de beaucoup de familles, dans les campagnes. Les guerres contre Seles leur ont tout pris. Leurs enfants en âge de se battre sont enrôlés dans l'armée ou morts au front, les plus jeunes ne peuvent pas encore aider aux champs, et les personnes âgées sont des fardeaux qu'il faut nourrir quand les récoltes se font rares. Les foyers les plus démunis ont dû vendre tout ce qu'ils avaient pour survivre, y compris leurs bêtes. La trêve a été trop courte pour leur permettre de remettre leurs fermes sur pied, et voilà que la guerre va reprendre... C'est un cauchemar... Et tout ça au cause de Seles... Si je tenais le fils du pute qui a assassiné le neveu du roi Susanoo et relancé la guerre, je me ferais un plaisir de lui rendre au centuple tout ce qu'il a fait subir à ce pauvre seigneur Nishizuma. Et encore, ça ne serait pas suffisant pour lui faire payer toutes les horreurs qui vont résulter de son geste.
Tout en parlant, il s'échauffait et il prononça cette dernière phrase d'un ton accusateur, en crachant par terre. Chii lui adressa un coup d'œil peiné et baissa la tête comme une gamine prise en faute. Sans rien dire – elle n'avait d'ailleurs pas prononcé plus de dix mots depuis leur départ, au matin -, elle prit ses sacs sur le cheval de bât et alla se chercher un coin à débarrasser pour s'y installer. Elle en profita pour décrocher le panier de sa selle et en sortir le chat qu'elle posa sur le sol. Il fila aussitôt à l'extérieur du bâtiment et, blanc sur la neige, disparut rapidement de la vue des humains.
- Tu ne devrais pas lui parler comme ça, Shougo-kun, fit Primera en s'approchant de son compagnon. Ce n'est pas de sa faute si la guerre contre Seles va reprendre, et cette pauvre fille est déjà bien assez malheureuse comme ça. Toute seule au beau milieu du pays ennemi, avec son maître qui est emprisonné...
- Qui était emprisonné, fit Kurogane en laissant tomber sur le sol une poignée de bois sec prise dans un coin pour allumer un petit feu. Il s'est évadé la nuit dernière.
Tout en parlant, le guerrier avait les yeux fixés sur la selesienne. Il voulait voir sa réaction. Quand il constata qu'elle n'en avait aucune, un sourire furtif apparut sur ses lèvres. Ainsi, il ne s'était pas trompé : Chii était déjà au courant de l'évasion du blond. Et à voir les têtes que faisaient maintenant Shougo et Primera, ce n'était pas eux qui le lui avaient dit, parce qu'ils venaient à l'instant de l'apprendre.
Ce n'était pas une surprise pour le brun. Le matin, quand il avait fait irruption chez la jeune fille pour lui annoncer subitement qu'ils partaient en voyage, elle n'avait pas semblé vraiment étonnée. Elle n'avait pas fait mine de protester, et encore moins tenté de se soustraire à sa compagnie, alors qu'il était évident, à la façon dont elle regardait, qu'il la terrifiait. Cela ne pouvait signifier qu'une chose ; elle avait reçu l'ordre de le suivre. Et même si elle n'avait pas l'air ravie d'être là, elle ne paraissait pas non plus avoir envie de retourner sur ses pas. Pas une fois, durant la journée, elle n'avait jeté le moindre regard en arrière, vers la ville qu'elle abandonnait, la maison où elle avait vécu pendant une année, et le maître qu'elle avait servi et qui était emprisonné. Et pour cause, il ne se trouvait plus à Suwa, et elle le savait.
Et son attitude, à l'instant, confirmait ce soupçon. Kurogane en était certain, désormais : le prisonnier était passé chez lui après son évasion, et il avait parlé à sa servante. Et cela arrangeait bien le guerrier. Lorsqu'il était allé procéder à l'arrestation, il avait eu le net sentiment que le magicien et la jeune femme étaient très proches, et il ne s'était apparemment pas trompé : le blond se souciait vraiment de cette gamine. D'ailleurs, si ça n'avait pas été le cas, ils ne seraient pas là, tous les quatre, à cet instant.
- C'est vraiment parfait, murmura le brun.
- Tu as dit quelque chose ? demanda Shougo.
- Je crois qu'il est temps que je vous donne quelques explications, fit le ninja en faisant signe à la jeune selesienne d'approcher.
Tout le monde se groupa autour du feu et de la soupe que Primera avait mise à mijoter dès leur arrivée. Kurogane raconta alors ce qu'il s'était passé durant la journée et la nuit de la veille. Il parla de l'arrestation et du procès, puis de l'évasion, passa sous silence son entrevue avec la prêtresse Tsukuyomi, mais mentionna le message que le magicien lui avait laissé et la demande qu'il lui avait faite, à mots couverts, de prendre Chii sous sa protection. Quand il tendit le billet au voleur, celui-ci l'examina quelques instants, puis haussa les épaules et le rendit à son ami.
- Je ne vois pas très bien où tu as trouvé une demande dans cette lettre...
- Je ne l'ai pas vue tout de suite, avoua le ninja. En fait j'aurais très bien pu ne pas la voir du tout, mais j'étais intrigué qu'il m'ait laissé un mot alors qu'il m'avait déjà remercié de vive voix. Et puis « méfie-toi des chats », je ne comprenais pas ce qu'il avait voulu dire. Mais en tournant et en retournant le message dans ma tête, j'ai fini par le lire d'une façon différente : « Adieu, Kuro-ch... mffff... Kurogane, prends soin de toi et prends garde aux chats. J'espère que cela ne te créera pas d'ennuis. Où que j'aille, etc. » Si on le tourne de cette manière, cela change un peu le sens. On peut penser qu'au lieu de me conseiller de me méfier des chats, il me demande de prendre garde au chat, d'en prendre soin... et comme le seul chat que j'avais vu en étant en sa compagnie, c'était celui de la gamine, alors j'en ai déduit qu'il voulait que je m'occupe de son chat, et surtout de celle qui le détenait. Et en y réfléchissant, ça devenait logique qu'il veuille assurer la sécurité de cette jeune fille. Le peuple de Nihon était déjà très remonté contre Seles, mais le mage devait bien se douter que ce serait encore pire une fois que la nouvelle de son évasion se répandrait, et que la petite serait inévitablement placée sur le devant de la scène, en tant que selesienne et en tant que la personne la plus proche de lui.
- C'est un peu tiré par les cheveux, observa son compagnon. Il aurait pu faire plus simple. Il aurait été bien ennuyé si tu n'avais pas compris où il voulait en venir.
- Il ne savait pas qui lirait le message en premier et il ne voulait sans doute pas que quelqu'un d'autre en comprenne le contenu. Il se doutait que j'avais remarqué le chat, et c'était une façon plus discrète de signifier sa volonté qu'en mentionnant la gamine, trop évidente.
- Mais dans ce cas, il aurait pu t'en parler avant, pendant que vous discutiez. Tu as dit que tu avais discuté avec lui, pendant le procès et dans sa cellule.
- Mais je crois qu'il n'avait pas prévu de s'évader. Je suis certain qu'il voulait vraiment aller jusqu'au bout de son rôle d'otage et qu'il n'avait pas l'intention de s'échapper. Je l'ai vu, j'étais là quand il a réalisé quel sort on lui réservait. Et la peur qu'il a éprouvée n'était pas feinte. Je sais qu'à ce moment-là, juste après le procès, il était persuadé qu'il allait mourir et l'idée de se dérober à son destin ne lui avait même pas effleuré l'esprit. Non, quelque chose est arrivé après... pendant la nuit. Mais je n'ai aucune idée de ce que ça peut être.
- Peut-être qu'elle le sait, dit Shougo en se tournant vers Chii.
Celle-ci soutint son regard inquisiteur sans ciller, et n'afficha, une fois de plus, aucune réaction. Ce fut seulement la réponse du Kurogane qui lui fit hausser les sourcils de surprise.
- Même si elle le sait sûrement, je ne le lui demanderai pas. Je dois retrouver le magicien, c'est vrai, et je le retrouverai, mais pas de cette façon. Ce type m'a confié une personne qui lui est précieuse, il m'a demandé de veiller sur elle, et j'ai accepté. Sur mon honneur, tant qu'elle ne sera pas en sécurité, je resterai à ses côtés ; et il est hors de question que je me serve d'elle pour retrouver son maître.
Un petit sourire malicieux ourla les lèvres de Primera et ses yeux pétillèrent de malice.
- Quel hypocrite, dit-elle d'un ton enjoué, en pressant son doigt sur la joue du ninja, à l'emplacement où un chat aux yeux bleus avait déjà laissé sa signature.
- Répète ça !?
- Tu dis que tu ne l'utiliseras pas pour retrouver son maître, mais c'est faux. Allez, tu peux bien l'avouer, Kurogane.
- Avouer quoi ?
- Si tu es aussi empressé pour conduire cette jeune fille à Seles, c'est parce que tu espères secrètement que le magicien va venir rôder autour d'elle pour voir comment elle va, pas vrai ? Tu dis que tu ne veux pas l'utiliser, mais si elle ne te sert pas d'appât, ça y ressemble quand même beaucoup !
Le guerrier fronça dangereusement les sourcils, comme s'il allait se mettre en colère, puis expira un grand coup, se détendit et haussa les épaules.
- Je... Ma mission est de trouver ce type. Et s'il est assez fou pour venir de lui-même nous tourner autour, c'est vrai que j'en tirerai avantage. Mais il sait parfaitement à quoi il s'expose, et je ne lui tends aucun piège. Je n'ai pas caché de soldats embusqués dans des buissons pour lui tomber sur le dos s'il montre le bout de son nez, ni rien de ce genre. S'il nous suit, s'il nous espionne, il est en mesure de savoir exactement combien nous sommes, qui nous sommes, où nous allons et tout ce que nous faisons. A lui de voir s'il veut prendre le risque de nous approcher ou pas, ça ne relève pas de ma responsabilité mais de la sienne. Et si j'avais vraiment voulu le coincer, je vous aurais laissés partir tous les trois devant et je vous aurais suivis à distance, pour le prendre à revers dès qu'il se serait pointé dans mon champ de vision. Non, ce n'est pas pour l'attraper que je fais le voyage avec cette gamine. Je le fais parce que le mage va probablement mourir, d'une manière ou d'une autre, et que si ça arrive, ce sera certainement à cause de moi. Il est de mon devoir de l'attraper et de le ramener à Suwa pour que la sentence qui a été prononcée contre lui soit appliquée, et je remplirai ma mission quoi qu'il arrive, car je n'ai pas à contester le jugement du roi Susanoo. Ce gars n'est pas un criminel, mais il a accepté de jouer le rôle d'otage et il doit en assumer les conséquences. Mais cette fille, elle, n'y est pour rien et c'est bien assez qu'elle doive perdre son maître, je ne permettrai pas qu'autre chose lui arrive. D'abord parce que je ne pourrais plus me regarder en face si je laissais mon peuple écharper une jeune femme pour la raison qu'elle a les cheveux blonds et qu'elle est née de l'autre côté de la frontière; et ensuite parce que, même si je n'ai fait aucune promesse au magicien, il m'a demandé de la protéger et c'est la demande sacrée d'un condamné à mort. Et vous deux, vous êtes là pour m'y aider.
- Mais qu'est-ce que tu attends de nous, au juste ? demanda Shougo.
- A cause de... certaines circonstances, je vais sûrement avoir des problèmes et je serai recherché, moi aussi. Il semblerait que je me sois un peu trop bien entendu avec le mage, et surtout, pas assez discrètement. Les hommes que le roi Susanoo va envoyer à sa poursuite ne sont ni idiots, ni incompétents. Ils vont vouloir interroger la fille, et ils vont très vite s'apercevoir – ça doit d'ailleurs être déjà fait – que je la leur ai subtilisée. Je vais sûrement être soupçonné de traîtrise, et probablement d'avoir récupéré la fille pour la ramener à son maître. Ils vont nous faire rechercher, mais ils chercheront un trio composé d'un homme blond, d'un lieutenant brun et d'une fille voyageant ensemble, pas un groupe de deux hommes et deux femmes.
« Et puis, vous deux, vous n'êtes pas recherchés alors vous pourrez aller dans les villes et les villages pour nous procurer des provisions et des renseignements en utilisant, au besoin, vos « talents » particuliers. On va se diriger vers la frontière de Seles, jusqu'à ce qu'on tombe sur les troupes du roi Ashura. A ce moment-là, dès qu'on sera sûr qu'il n'y a plus aucun risque pour elle, on remettra la gamine entre leurs mains pour qu'ils la ramènent chez elle. Après ça, vous deux, vous serez libres de partir où vous voulez. Votre dette envers moi sera effacée et je vous donnerai votre récompense, un bon à tirer que vous pourrez échanger dans n'importe quel bâtiment de l'administration royale contre de l'argent.
- Et toi, qu'est-ce que tu vas faire ?
- Ça dépendra du mage. Je pense qu'il va aller à Seles, pour plusieurs raisons, alors je vais probablement m'y rendre aussi.
- Mais c'est loin, Seles, observa Primera. Il va nous falloir au moins deux semaines pour aller jusqu'à la frontière, peut-être même trois. Tu l'auras peut-être attrapé avant.
- Dans ce cas, j'aviserai. Mais, même si je l'ai attrapé avant, je ne pense pas le ramener à Suwa tout de suite. J'ai une autre mission à remplir avant de rentrer et j'irai probablement quand même à Seles avec lui. De toute f...
- Non !
Chii s'était levée d'un bond et avait lâché son bol de soupe. Le visage soudain décomposé, elle porta ses mains à ses lèvres avec l'air effaré de quelqu'un qui vient de faire une grosse gaffe, puis, brusquement, elle contourna le feu, traversa la grange et s'enfuit à l'extérieur, sous les yeux médusés de ses trois compagnons.
- Qu'est-ce que j'ai dit.... ? Demanda le ninja, perplexe.
Il n'y comprenait rien. La jeune selesienne avait, jusque là, fait preuve d'un sang-froid impressionnant. Elle n'avait pas bronché quand il avait annoncé qu'il capturerait le mage s'il s'approchait d'eux et qu'il le ramènerait à Suwa pour le remettre à la justice. Il avait délibérément exposé ses plans devant elle pour voir ses réactions, mais elle n'en avait montré aucune, même quand il avait parlé de son maître en d'horribles termes, en le qualifiant de condamné à mort. Et là, tout à coup... ?
- Je crois qu'elle est épuisée, fit Primera en se levant à son tour. Ça se comprend, la pauvre. Je vais aller la chercher.
- Non, laisse, dit le ninja. J'y vais.
- Ne le prends pas mal, Kurogane, mais question diplomatie, je crois que tu en as assez fait avec cette pauvre fille aujourd'hui.
- J'y vais quand même.
Le ton était clair, il n'y avait pas à discuter. La jeune femme haussa les épaules et se rassit. Le ninja prit son manteau, récupéra ses bottes qu'il avait mises à sécher près du feu, et quitta la grange.
A l'extérieur, la nuit était tombée. Il s'arrêta sur le seuil pour regarder autour de lui, les sourcils froncés. Une nappe de brouillard flottait sur les champs tout autour de la ferme, et la lune s'y reflétait, baignant le paysage dans un nuage opalescent à travers lequel on y voyait à peine. Le ninja fit quelques pas, les yeux rivés au sol pour tenter de débrouiller les empreintes de Chii au milieu de celles que tout le groupe avait laissées à son arrivée. Il finit par repérer les traces les plus fraîches ; elles se dirigeaient vers les bois, à l'arrière du bâtiment.
Il n'aimait pas ça. La campagne de Nihon était loin d'être sûre, en particulier la nuit et en plein hiver. Le peuple affamé se nourrissait comme il pouvait, en piégeant toutes les bêtes qui lui tombaient sous la main, jusqu'aux mulots et aux écureuils. Et, ce faisant, il privait d'autres prédateurs de leurs ressources habituelles. Les renards n'étaient pas très dangereux, mais que dire des loups, qui chassaient en meute et qui, dès les premières neiges, avaient commencé à se rapprocher des habitations ? Généralement, ils n'aimaient pas la proximité des humains, mais les conditions difficiles de la saison les touchaient aussi durement que les hommes et les poussaient à se montrer plus hardis, plus entreprenants. Une jeune femme seule dans les bois, la nuit, et sans même un chien pour l'avertir du danger et effrayer les prédateurs par ses aboiements, était une proie trop facile.
Mais que cela lui plaise ou non, la piste s'engageait dans le sous-bois et il la suivit. La jeune selesienne n'était visible nulle part, et le brouillard s'épaississait de seconde en seconde. Kurogane s'arrêta à l'orée des arbres et frissonna. Le froid lui mordait les côtes. Il resserra les pans de son manteau et s'avança un peu plus sous les branches pelées, tapissées de neige. A chaque pas, ses bottes s'enfonçaient dans la croûte givrée qui recouvrait le manteau au sol, en produisant des craquements qui contrastaient violemment avec le silence environnant.
Plus il avançait sous les arbres, plus il sentait monter dans sa poitrine un sentiment oppressant, qui raccourcissait son souffle et lui faisait rapprocher machinalement la main de son arme. Quelque chose... Quelque chose était là, tapi dans les ombres. Son regard avait quitté le sol et fouillait à présent les taillis, à la recherche, non plus de Chii, mais de la créature dont il devinait la présence, là, quelque part. Tout près de lui, et pourtant, invisible.
Avec des mouvements lents, il contourna un gros rocher et marqua une nouvelle pause, tous ses sens en alerte. Mais le seul bruit qu'il entendait était celui de sa respiration, et il était incapable de distinguer quoi que ce soit à plus d'une dizaine de pas devant lui, tant la brume était à présent épaisse et opaque, d'une densité qui n'avait rien de naturel.
Il s'immobilisa, dans une posture d'attente. Ses muscles et ses nerfs étaient si tendus qu'ils paraissaient prêts à se rompre et, bien que la température n'ait pas varié, il n'avait plus du tout froid. Au contraire, une ligne de transpiration dégoulinait le long de sa colonne vertébrale. Son instinct de guerrier faisait pulser son sang contre ses tempes, sourdement, et ses doigts s'ouvraient et se fermaient nerveusement, prêts à se poser sur la garde de son sabre.
Un sourire carnassier ourla ses lèvres et ses yeux se mirent à briller plus fort, tandis qu'un frisson d'excitation remontait sur sa nuque. Un léger ricanement, moquerie envers lui-même, lui échappa. Ça, il ne l'avait pas anticipé.
Il aurait pourtant dû s'en douter. Il aurait dû savoir... mais il avait laissé la douceur et l'apparente résignation du mage endormir sa vigilance. Il avait souhaité une rencontre, il avait espéré ce moment. Il s'était dit que, s'il accompagnait la servante, le maître finirait par venir à lui, et il s'était à plusieurs reprises interrogé sur la façon dont cela se passerait, mais à aucun moment il n'avait pensé que, de lui ou du blond, ce pourrait être lui qui serait en danger. Pourtant, à cet instant, c'était bien ainsi qu'il se sentait : une proie captive entre les crocs glacés d'un brouillard surnaturel dont émanait une sensation terrifiante comme une envie de meurtre.
Oui, à présent, tout était différent. Ils n'étaient plus à Suwa, il n'y avait plus de lieutenant et d'otage ; ils étaient dans un bois, au milieu de nulle part, en pleine nuit, et seuls. La confrontation se ferait d'homme à homme : l'un des plus puissants guerriers de Nihon contre le magicien royal du Pays des Glaces. Intéressant...
- Montre-toi, le mage, dit-il doucement. Je sais que tu es là...
Un bruit dans un buisson, sur sa gauche, le fit sursauter. Il se redressa, prêt à bondir, mais ce n'était que le chat qui revenait de sa promenade, une souris coincée entre les dents. Kurogane poussa un soupir mi-soulagé, mi-exaspéré et relâcha sa respiration... qui se coinça soudain dans ses poumons.
Tout se passa en un clin d'oeil. Quelque chose de tiède s'enroula autour de son cou, se pressa contre son dos, souplement, presque tendrement, puis il sentit une pression piquante contre sa gorge, à l'emplacement exact de la trachée, et il sut qu'il était piégé.
- Ce n'est pas bien, Kuro-chan, chuchota la voix du blond, juste à côté de son oreille. Tu as fait de la peine à une jeune fille.
Fye était perché sur le rocher. Il était arrivé par derrière, sans un bruit, pas même un froissement d'étoffe. Il avait passé ses bras par-dessus les épaules du guerrier, et il menaçait sa gorge. Le brun s'était immobilisé ; il ignorait avec quel type d'arme son adversaire le tenait en respect, mais il savait que c'était piquant et bien aiguisé - ce pouvait être une dague ou un stylet - et il était conscient que le moindre geste brusque pourrait lui être fatal. Cependant, tout doucement, subrepticement, ses propres doigts glissaient le long de sa ceinture et se rapprochaient de la poignée de son katana. Encore un peu et il l'atteindrait. Lentement... Sa main se détacha de ses vêtements, se souleva... et se posa sur une autre main, elle-même tranquillement installée sur le manche de l'arme. Il devina l'immense sourire qui fleurissait sur les lèvres du magicien, dans son dos, l'éclat espiègle de son regard.
- Ne fais pas ça, murmura le blond. Je n'ai pas envie de me battre contre toi.
- Pas envie ? ricana le guerrier dont le cœur battait la chamade, affolé par le sentiment d'hostilité qui paraissait émaner de la forêt toute entière. Ce n'est pourtant pas l'impression que tu donnes.
- Il faut bien que je mette un peu d'ambiance, sans cela, ça ne serait pas aussi amusant, n'est-ce pas ?
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Je voulais te voir.
- Pour quoi faire ?
- Parce que j'en avais envie. Et je voulais te remercier, pour Chii.
- C'est ce que tu voulais que je fasse, non ?
- Oui. Mais tu n'étais pas obligé...
- Je n'allais pas laisser cette gamine se faire écharper...
- C'est très gentil de ta part, Kuro-chan.
- Je m'appelle Kurogane ! Et j'ai seulement fait mon devoir d'Homme. Ne va pas t'imaginer que ça change quelque chose entre toi et moi.
- Tant mieux !
- Tant mieux ?
- Oui ! Je craignais que tu ne me dises que j'avais désormais une dette envers toi... Comme je risque d'avoir du mal à la rembourser, pour des raisons évidentes, j'avais peur que ça ne ternisse notre belle amitié.
- Encore ça !? Et dis donc, tu ne manques pas de culot ! Évidemment que tu as une dette envers moi !
- C'est ennuyeux...
- Si ça t'embête tant que ça, il y a une solution : rends-toi. Je te promets que ça ne changera rien pour la gamine. Je la conduirai en sécurité, et je t'autoriserai à venir avec nous en étant libre de tes mouvements, si tu promets de ne pas essayer de t'enfuir.
- Tu me ferais confiance ?
- Il ne faut pas ?
Le mage ne répondit pas. Kurogane sentit qu'il hésitait ; la proposition paraissait le tenter mais le guerrier comprit, sans avoir besoin d'entendre une réponse, qu'il essuyait quand même un refus. Il le devina dans l'infime soupir, à peine audible, qui altéra un instant le souffle du blond près de son oreille, dans l'imperceptible relâchement de ses muscles, comme un renoncement. Et il sut, d'une façon qu'il ne saisissait pas, qu'il l'avait blessé et rendu vulnérable. C'était le moment d'en profiter... mais il n'en fit rien.
- Merci, Kuro-chan, murmura le magicien. Et sois plus prudent, à l'avenir. On te suit.
- Je m'en doute.
- De plus près que tu ne le penses. Fais attention à toi...
- Attends... !
Il comprit que le mage allait partir, mais il était déjà trop tard. La main glissée sous la sienne, sur la poignée de son sabre s'échappa, la pression sur sa gorge et la chaleur dans son dos disparurent, et quand il se retourna, ses doigts ne saisirent qu'un lambeau de brouillard. Fye s'était déjà volatilisé dans la brume, ne lui laissant comme souvenir que le bruit léger de sa course dans la neige.
A quelques pas de lui, Chii attendait en claquant des dents et en serrant ses bras contre sa poitrine pour se réchauffer un peu. A ses pieds, le chat aux yeux bleus terminait son repas de souris.
