Salut les enfants !

J'avais presque oublié qu'on était Dimanche, pardon pour la publication tardive !

Bon, je vous l'ai dit, je suis en période de bachotage (non, ce mot n'a rien à faire ici, mais ça décrit cruellement ma semaine !), donc, si j'ai pu publier aujourd'hui, je vous assure que ce ne sera pas le cas la semaine prochaine. Et la semaine suivante, ça dépendra de (dans l'ordre) : mon état de stress, de fatigue, de déprime. Je risque donc d'être absente un petit moment. Ceci dit, je continue à lire les reviews, et à y répondre, pas de problème pour ça, ça me prend pas un temps monstre. En parlant de ça...

Récemment, y a un ou deux auteurs qui m'ont ajouté à leur liste de favoris. S'ils lisent cette fiction, sachez que c'est hyper frustrant de pas vous connaître ! Je mords pas, promis, alors n'hésitez pas à me dire ce qui a poussé ce choix, ça me ferait plaisir !

Sur ce, bonne lecture !


Une musique pop aux accents eighties lui parvient, en plein milieu d'un rêve. Ras le bol de la paranoïa de Sting. Ça, c'est le signal d'alarme, celui qui dit qu'il faut émerger impérativement, et tant qu'à faire avant que la douceur acidulée de la voix masculine ne s'éteigne. Caleb ouvre les yeux, tâtonne un peu sur la droite pour pêcher son téléphone et répondre, sans prendre le temps de lire le nom de son interlocuteur.

- Allô ?

- T'as une voix fatiguée… Dis-moi que tu dormais pas !

- Bien sûr que si.

- Il est bientôt midi ! T'as oublié que t'avais rendez-vous ?

- Merde…

- Ouais, comme tu dis ! Je te laisse une demi-heure pour prendre une douche et t'habiller. T'as intérêt à être à l'heure !

L'interlocuteur raccroche et Caleb soupire. Il repousse brutalement les draps du lit, se force à se lever. Une demi-heure, ça devrait suffire. Il entre dans la douche, la laisse couler une dizaine de minutes, prend même la peine de se raser. L'armoire est ouverte, il y prend un jean pas trop usé, un T-shirt bleu nuit et une veste. Pas besoin de se dépêcher, il sera largement à l'heure, il peut même se permettre de petit-déjeuner. Après avoir bu une tasse de café particulièrement infect et mangé un croissant décongelé, il vérifie ses affaires, tout en se brossant les dents. Tous ses manuscrits, publiés ou non, sont bien là. Il est prêt pour la rencontre, calme et sûr de lui. Celui qui semble le plus inquiet, c'est Mark. Le jeune metteur en scène a beau affirmer que le talent de Caleb séduira toute l'assemblée, il n'en semble pas moins agité. Le problème, ce n'est pas Caleb, c'est le reste. Tous ces petits écrivains bourrés de charme, de talent, et de prétention. Mark est persuadé que l'arrivée de Caleb effraiera les anciens membres, pour tout un tas de raison. Peur de l'inconnu, peur de devoir se mettre à nue, peur de l'ombre de son talent… C'est une raison supplémentaire de postuler pour Caleb. Mettre les gens mal à l'aise fait partie de ses passe-temps favoris. Il s'appuie contre le mur, les mains dans le dos, puis regarde dans le cadran de l'horloge l'aiguille avancer. Il se souvient de la voix enjouée de Célia, la veille, lui prodiguant des conseils expérimentés pour faire bonne impression. Courtoisie, bienveillance et culture semblaient être sa devise. Le mot d'ordre de Caleb, ce serait plutôt transgression. Il ignore encore s'il va respecter les souhaits de la jeune fille. Probablement pas. S'il sent une faiblesse chez l'un de ces écrivains, il risque de ne pas résister à la tentation de voir jusqu'où il peut repousser les limites de la courtoisie. Finalement, il quitte le mur, lasse ses bottes et attrape son sac avant de refermer la porte de son appartement loué.


Notre-Dame, centre de la Capitale

Un quart d'heure plus tard

Ce spectacle-là, il ne s'en lassera probablement jamais. Joyau de la Capitale, hein ?! On peut pas dire que l'appellation soit exagérée. L'édifice religieux, l'abri des plus démunis et de ceux qui ont réussi à garder la foi par miracle, la muse des plus grands artistes, le théâtre des actions historiques les plus louables… Enfin, ça c'était il y a longtemps. Bien longtemps. La cathédrale, aujourd'hui, n'est emplie que de touristes curieux qui préfèrent observer la beauté à travers un objectif, plutôt que de se laisser envahir par elle, la laisser atteindre l'esprit. L'immense forteresse, aujourd'hui, ressemble à une maîtresse abandonnée, alors même qu'on lui promettait les merveilles de l'Histoire et de l'amour.

Caleb la regarde de loin, cette cité imprenable de l'île centrale de la Capitale. Il n'aime pas arriver à l'heure à ses rendez-vous, ça donne l'impression que quelque chose lui tient à cœur. Il n'a pas envie de donner cette satisfaction à ses hôtes. La maison de Mark est à dix minutes à pied, dans l'un des quartiers les plus historiques et les plus touristiques de la ville. Les plus chers, aussi. Mais aussi étonnamment mixte. C'est pour ça que Caleb ne rechigne pas à y aller, parce qu'il pourra déambuler dans les rues sans qu'on le regarde de haut. Il ouvre les yeux très grand, en leur interdisant de se refermer, aussi longtemps que possible, pour s'enivrer de la beauté du paysage. Lorsque la brûlure devient trop forte, que les larmes demandent à exploser, il referme les paupières, et tourne le dos à la Cathédrale. Maintenant, il faut se concentrer son avenir artistique.

Il longe le fleuve, tourne à gauche après une petite galerie d'art indépendante, prend une ruelle sombre et étroite, débouche sur des pavillons, remonte la rue, trouve la maison la plus isolée, dont la porte a été peinte avec excentricité, en orange. Et sur la peinture, on peut lire des mots d'admirateurs de tous horizons, des plus nationaux aux plus exotiques. Il ne prend pas la peine de les déchiffrer et frappe trois coups pour signaler sa présence. Presque aussitôt, la porte s'ouvre, et un jeune homme apparaît. Ces grands yeux gris, cet air perdu… C'est Arion Sherwind, le jeune acteur et poulain de Mark.

- Mark ! Votre invité est là !

- Ah cool, fais-le entrer ! répond une voix un peu lointaine.

Le garçon s'écarte un peu, et Caleb entre pour le suivre à travers un couloir. Les éclats de voix se rapprochent, puis tous deux pénètrent dans le salon, où de nombreux regards les braquent soudain. C'est très déplaisant. Et un peu gênant. Il regarde rapidement l'assemblée, remarque que Mark lui sourit, et que Célia et Hurley ne sont pas là. Ça aussi, c'est embêtant. Pas d'autres regards auxquels se raccrocher… Et puis, les regards sont drôlement nombreux ! Il compte rapidement, puisque personne ne lui adresse la parole. Il y a quinze personnes dans la pièce, seize à présent. C'est un congrès ou une audition ? Et puis, en reprenant un peu ses esprits, il comprend que certains d'entre eux sont, comme Arion, des apprentis écrivains. Et ce n'est pas rassurant pour autant.

- Hey ! Caleb ! Je savais pas que t'étais convié !

Le jeune homme se retourne. Dieu merci, un visage connu ! Hurley s'approche, vêtu d'une chemise sortie tout droit d'une série floridienne, ou des années 80. Il décoche un beau sourire à dents blanches, puis serre la main du jeune homme.

- Célia sait que t'es là ?

- Euh… je sais pas.

- Attends, elle est à l'étage, je vais la chercher.

Et puis, dans un élan de paresse, il décide de crier son nom plutôt que de monter les escaliers. La jeune femme descend alors aussitôt, prête à râler, téléphone en main. Et se retient, lorsqu'elle découvre le sourire timide de l'invité qui n'a osé poser qu'un pas dans le salon. Elle s'approche, se hisse sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Evidemment, sans talons… Et sans courtoisie, puisque Caleb, surpris par cet élan d'affection auquel il n'est pas habitué, n'a pas daigné courber le dos pour se mettre à hauteur de la jeune fille. Célia reste cramponnée à son bras, avec cet air de dire je l'apprécie, faites comme moi.

- Bon, les enfants, dit Hurley en s'adressant aux apprentis, allez jouer dehors.

- Ils n'ont pas dix ans, souligne Nelly.

- C'est vrai. Dans ce cas, je sais pas, allez au cinéma, au théâtre, en boîte de nuit, mais laissez-nous tranquilles deux bonnes heures.

Un peu vexés de se faire traiter de la sorte, les enfants prennent leurs vestes et sortent. Cinq apprentis, apparemment. Tout ça, ça lui fait soudain penser à ces soirées, lorsqu'il était tout jeune, qu'il vivait encore avec ses parents, que ces derniers invitaient leurs amis, qui venaient avec leurs enfants. Généralement, au bout de dix minutes, on les chassait de table, on les forçait à se réfugier dans une chambre, pour qu'ils jouent à des jeux d'enfants, entre camarades. Et Caleb détestait toujours ses camarades de jeu. Alors, il restait en haut des escaliers, à écouter ses parents parler de la guerre, de la pauvreté, de la maladie, de l'amour sous toutes les coutures, de politique, de religion… et de tout ce qu'on interdit de découvrir à un si jeune âge.

La porte claque.

- Désolé, on n'avait pas prévu de te présenter nos apprentis, chuchote Mark en arrivant à la hauteur du jeune homme.

- C'est rien.

- Et désolé qu'on soit si nombreux. Silvia est là, et mon grand-père aussi…

- Bon, interrompt Axel, vous avez fini les messes-basses ?

- Presque ! Alors, reprend-il à voix basse, prêt pour le grand saut ?

Caleb hoche la tête. Evidemment qu'il est prêt ! Il ne va pas reculer alors que le rêve est à portée de main ! Mark frappe amicalement sur son épaule, se redresse, force Caleb à avancer un peu, puis s'éclaircit la voix.

- Je vous présente donc Caleb Stonewall, certains l'ont déjà rencontré à la fête d'Axel. C'est un ami à moi.

- Son nom me dit quelque chose…

- Tu as raison Jude, à moi aussi, réplique Nelly.

- C'est normal, rétorque Mark. Caleb est écrivain, on a fait un article sur son recueil y a deux ans. Et… il veut faire partie de l'Iléveune.

Un léger brouhaha envahit la salle, comme lorsqu'un chanteur s'arrête brutalement au milieu d'un concert a cappella, parce qu'il a oublié les paroles de sa chanson. Tout le monde regarde son voisin, répète les mots prononcés par Mark, puis dévisage Caleb. Le manège dure trois minutes, trois siècles, se dit Caleb.

- Et ça fait combien de temps que tu le sais ? Avant la fête, je suppose…

- Caleb, dit Mark, laisse-moi te présenter en bonne et due forme David Samford. Ecoutez, Caleb s'est présenté il y a moins d'une semaine. Je voulais vous le présenter avant qu'il ne postule ouvertement.

- Et tu préfères présenter son dossier alors que Shawn n'est pas là et que tu l'as déjà validé ? demande une jeune femme.

- Caleb, je te présente maintenant Sue Hartland. Donc, non, je suis désolé, je n'avais pas vraiment prévu que Shawn serait absent aujourd'hui, personne ne l'avait prévu, pas même lui. Et oui, j'ai validé le dossier, parce que…

- … parce que, encore une fois, tu te prends pour le chef !

Celui qui vient de lancer cette phrase, Caleb le reconnait, c'est Byron Love, le bel ange venu du Nord, avec son accent pop et ses airs d'icône en pleine fleur de l'âge.

- Parce que Caleb a du talent, et que je pense qu'on a besoin de renouveau. Vous l'aviez tous approuvé à l'époque où le journal avait sorti un article sur lui, pourquoi tout le monde hésite aujourd'hui ?

- Mark, dit Xavier Foster, comprends-nous, on doit d'abord étudier un peu le dossier !

- Oui, bien sûr. Mais ne commencez pas à m'engueuler parce que j'ai accepté qu'on examine sa demande !

- T'es pas un peu susceptible ? demande Jude Sharp.

- Non, pas du tout !

- Bon, de toute façon, on va devoir faire un vote, et on a besoin de Shawn pour ça, reprend Sharp. Pour l'instant, M. Stonewall, vous pouvez vous dire que vous avez au moins une voix en votre faveur.

- Trois, en fait…

C'est la voix, timide, de Célia. Son frère la regarde, derrière ses lunettes sombres, et il arque un sourcil.

- Avec Hurley et toi, je suppose, dit Nelly.

- Oui.

- Alors, c'est lui, le garçon de la fête…

Célia ouvre la bouche, puis la referme. Jude Sharp croise les bras en la regardant. Il est sérieux ? Il va vraiment lui faire une scène de ménage devant tout le monde ? Le problème avec Caleb, c'est qu'il aime s'imposer là où il ne devrait pas exister. Bien sûr, ça l'amuserait de faire croire à cet énigmatique romancier qu'il entretient une relation défendue avec sa petite sœur, histoire de rire un peu. Sauf que ça ne ferait pas rire Célia, et qu'il risquerait sa place. Alors il se calme, ravale ses envies provocatrices, tourne le nom du jeune homme sept fois autour de sa langue pour ne pas l'écorcher et s'appliquer à offrir un vouvoiement distinguer à ce fils de.

- Je ne sais pas ce que l'on vous a raconté sur moi ou sur les relations que j'entretiens avec votre sœur, mais je vous assure qu'elles n'ont rien de déplacé. Célia s'est montrée très accueillante et amicale envers moi. Ce que vous ont dit vos amis est exact. J'ai passé la soirée à danser avec elle, pour la simple raison que je ne connaissais qu'elle et Mark.

- Et je suis mauvais danseur, précise Mark.

- Et j'ai bel et bien passé la nuit en sa compagnie. Mais ce qu'il s'est passé cette nuit-ci était probablement plus chaste que le moindre de vos contacts avec votre sœur…

Là, il ne peut pas s'en empêcher, il ponctue sa phrase d'un sourire en coin. Jude Sharp le toise, sans broncher. Et pourtant, dans son regard, il y a une lueur qui semble conseiller au jeune homme de ne pas aller trop loin dans ses réflexions. Alors, Caleb accepte de se taire, au moins pour ce discours-ci.

- Vous allez me trouver prétentieux, et vous aurez raison. Mais je sais que j'ai le potentiel nécessaire pour intégrer votre petit club privé. Je n'ai aucune envie de mentir, je suis ici pour le C.V. que cela peut m'apporter. Parce que chez moi, on cherchait à censurer mes écrits, et que je voulais qu'ils apparaissent comme je l'entendais. Et je suis prêt à tout pour vous convaincre, tout comme j'ai convaincu trois d'entre vous.

- Ce n'est pas ton talent qui les a convaincus, ne confonds pas tout ! lance Xavier Foster.

- C'est pas vraiment exact, dit Célia. Je lui ai confié l'article de demain pour ta défense dans l'affaire de la jeune étudiante mineure.

- Tu déconnes ? Célia, ma réputation est en jeu ! Tu peux pas confier ça à un type parce qu'il te dit qu'il sait écrire !

- Son premier jet est très convainquant.

- On n'a qu'à jouer la place de Caleb là-dessus, dans ce cas ! propose soudain Mark. Sur l'article. Ce sera une première épreuve.

- Non, non, répond Xavier Foster. On ne joue pas une place sur ma réputation !

- Tu n'aurais pas flirté avec l'une de mes étudiantes, on ne serait pas forcé de te sauver la mise, constate Jude Sharp.

- Ecoute Jude, reprend Xavier Foster, ta petite étudiante n'est pas venue pour moi, mais pour toi ! C'est en désespoir de cause qu'elle s'est tournée vers moi ! Alors, Monsieur le professeur irréprochable, t'aurais été capable de la baiser correctement, j'en serais pas là !

C'est sans doute la phrase de trop, c'est ce que se dit du moins Caleb, parce que tout le monde dans la pièce affiche une mine gênée ou en colère. Le jeune homme, puisqu'il ne peut observer tout le monde, choisit de concentrer son regard sur Jude Sharp. Il a brièvement fermé les yeux, et les maintient à présent tout à fait ouverts, imperturbable, braqués sur Xavier Foster. Comme une lueur de défi. Continue, tout le monde t'écoute. Le jeune homme aux cheveux rouge vif décide de détourner ses yeux verts et ternes, probablement ébloui par une telle dose d'ardeur dans le regard de son interlocuteur. Jude Sharp reprend donc, presque indifférent.

- Je pense que vous pouvez repasser demain pour déposer vos manuscrits et votre C.V., Monsieur Stonewall.

- J'ai tous mes papiers sur moi. Je peux même vous laisser ma carte d'identité, mon permis de conduire, mon adresse et mon numéro de téléphone personnel, Monsieur Sharp.

Le Monsieur dans la bouche de Jude Sharp a des accents polis et respectueux. Sur la langue de Caleb, ça prend tout de suite une tournure plus ironique que son interlocuteur, et que tous ses amis comprennent parfaitement.

- Merci, mais ce ne sera pas nécessaire. Vos manuscrits suffiront. Nous vous tiendrons au courant.

- Ecoutez, je vis dans une petite chambre que je loue très cher, sans compter que la vie à la Capitale est bien en dehors de mon salaire. Je n'ai pas les moyens d'attendre que vous daigniez me siffler quand bon vous semble.

- Qu'espérez-vous, dans ce cas ?

Ah ! Jude Sharp semble avoir donné le ton du vouvoiement ! A présent, c'est Axel Blaze qui s'y met ! Caleb sourit.

- Une semaine. Je n'ai pas plus à ma disposition. J'aimerais que vous examiniez mon cas en une semaine.

- Ça me semble un peu court, remarque Nelly Raimon.

- J'ai n'ai publié que deux recueils, un de nouvelles, l'autre de poèmes. Les autres manuscrits ne sont que des ébauches de roman, ça n'a rien d'extraordinaire.

- Sans compter qu'en une semaine, reprend Célia, on pourra voir comment a fonctionné l'article de Caleb, et si la défense a été concluante. T'en penses quoi, Mark ?

- Ça me va parfaitement. Si tout le monde est d'accord…

- Non ! interrompt Byron Love. Désolé, mais on est déjà douze, je pense que c'est suffisant !

- Peur qu'on te vole la vedette ?

- La ferme, Sue !

- Bon, interrompt Axel Blaze, de toute façon on n'a pas à discuter, Mark a validé son dossier, alors on va au moins faire l'effort de l'étudier.

- Ça, ça m'aurait étonné ! s'esclaffe Xavier Foster.

Blaze le regarde droit dans les yeux. Et là encore, ce regard est tellement expressif, tellement violent qu'à la place de l'écrivain de science-fiction, Caleb serait probablement déjà reparti chez lui, la queue entre les jambes.

- Ecoute, je commence à en avoir assez de tes sous-entendus, Xavier. Si t'as quelque chose à dire, te gêne pas ! Si c'est pas le cas, tu peux te tirer.

- Parfait, j'me barre ! Passe le bonjour à la petite de ma part, Jude !

Pendant que Jude Sharp ferme les yeux et soupire, Xavier Foster quitte la maison de Mark. Tout le monde le regarde claquer la porte, puis se concentre sur une autre discussion. Sans chercher à clarifier la situation. Mark s'approche de Caleb, lui présente ses excuses pour l'ambiance un peu électrique. Caleb répond par un haussement d'épaules. Célia s'avance à son tour.

- Désolée, faut que j'y aille, j'ai un cours dans une heure.

Elle embrasse les deux garçons tout en enfilant une veste. Et son frère réplique de la même façon.

- Ah, ton frère aussi, apparemment.

- Oui, moi aussi j'ai cours dans une heure avec les 2ème année.

Lui aussi embrasse Mark. Puis il serre la main de Caleb, en ponctuant le geste d'un « Monsieur Stonewall » plus ironique que les précédents. Alors Caleb y joint un sourire en coin.

- On peut vous accompagner jusqu'à la fac ? demande soudain Mark.

La demande surprend un peu le frère et la sœur. Et Caleb aussi, en fait, puisque le « on » l'englobe également.

- Pour quoi faire ? demande Jude Sharp, sceptique.

- Pour que vous fassiez connaissance.

- Je ne crois pas que ce soit utile.

- S'il te plait, Jude, fais un effort !

- J'ai l'impression d'en faire pas mal, des efforts. Pour te soutenir. Xavier est dans une phase un peu délicate ces derniers temps, Byron aimerait te renverser, Sue est incontrôlable… C'est pas facile tous les jours de sauver ta tête, Mark !

- Je sais, je vous en demande beaucoup à toi et Axel en ce moment… Bon, mais c'est juste pour un quart d'heure.

- Est-ce que j'ai le choix ? râle le jeune homme. Tu sais bien qu'on ne peut rien te refuser.


Rue Umberto Eco

Dix minutes plus tard

- Tu laisses tout le monde chez toi ? demande Caleb.

- Tu sais, c'est un peu la deuxième maison de tout le monde à l'Iléveune ! J'espère qu'elle te plaît !

- Mark, je t'en prie, soupire Jude Sharp. Personne n'a dit que sa candidature allait être retenue. Ne lui fait pas miroiter ce qui n'est qu'une supposition ! Je suis désolé, Monsieur Stonewall, je préfère que vous ne vous fassiez pas d'illusion.

- Non, je comprends. Et je vous remercie.

- Oh ! Attendez !

Célia s'arrête brutalement. Devant une boulangerie. Elle regarde attentivement la vitrine. Mark l'imite, tandis que Jude Sharp fronce les sourcils, en se concentrant lui aussi sur cette vitrine. Puis il souffle.

- Ça va, j'ai compris…

De son cartable en cuir un peu old-school, il sort un porte-monnaie qu'il ouvre. En souriant un peu, il tend un billet à sa petite sœur qui s'empresse de le prendre, en embrassant la joue de son frère en vitesse et maladroitement. Avec des allures de collégienne, la jeune femme s'avance vers la boulangerie. Mark se tourne vers Jude, avec le même air de quatorze ans au fond des yeux.

- Quoi ? demande Jude Sharp. Toi aussi ?

- Ça fait un bail que j'y suis pas allé. Je vous ramène un truc ?

- Non merci.

- Euh… non, dit Caleb.

Les mains dans les poches, le jeune metteur en scène rejoint Célia, sur le seuil de la porte. En levant un peu les yeux, Caleb remarque le nom de la boulangerie : Boulangerie de la Rose.

- On raconte qu'un pâtissier étranger est venu s'installer ici il y a une quarantaine d'années. Il voulait se démarquer, et lorsqu'il a vu le nom de la rue, il a demandé qui était cet homme. On lui a appris que c'était un écrivain italien dont le roman phare était Le Nom de la Rose. Alors, l'artisan a donné ce nom à son établissement, et a décidé de créer une pâtisserie en forme de rose, avec une multitude de glaçages, différents parfums, et donc différentes couleurs. Le succès a été immédiat. Et depuis qu'elle est petite, chaque fois qu'elle passe devant cette boulangerie, Célia achète deux roses : une à la mûre pour elle, l'autre à la cerise pour moi.

- Vous aimez les cerises ? demande Caleb pour relancer la conversation.

- Pas vraiment. Elle ne choisit pas pour le parfum, mais pour la couleur de mes yeux.

Caleb relève soudain les yeux. Le jeune homme, face à lui, sourit, avec cette courbe mélancolique tracée sur les lèvres. Mais ce sont ses yeux qui attirent toute l'attention, vraiment. Malgré les écrans de verre que forment ses lunettes, ses yeux couleur cerise mûre flamboient. La couleur éclate complètement, offre un spectacle à la limite du supportable. Une impression très étrange se dégage de cet ersatz de regard que peut observer Caleb. A la fois un incommensurable sentiment de pureté, mais également une explosion sensorielle et sensuelle d'incandescence. Ce regard-là, lorsqu'il n'est pas bridé par ces écrans, il doit faire des ravages. Caleb le sent bien, maintenant que son cœur accélère.

- Vous savez pourquoi Mark a tenu à accompagner Célia ? interroge Jude Sharp.

- Non. Mais vous, oui.

- Pour que vous et moi nous retrouvions seuls et fassions connaissance. Il est possible qu'il réitère l'expérience avec les huit autres membres de l'Iléveune.

Caleb sourit. Il n'imagine pas tenir une telle conversation avec huit autres personnes parmi lesquels certains sont clairement opposés à sa venue. Mais peu importe. S'il doit afficher un sourire faux et lécher les bottes de certains, il le fera. Quitte à les frapper par derrière lorsqu'il obtiendra sa place. Il enfonce ses mains dans ses poches et s'appuie contre un muret. Il lève les yeux vers Jude Sharp, très droit, les bras croisés. Étrangement, malgré cette apparente différence entre eux, Caleb pense qu'il pourrait avoir davantage en commun avec cet homme qu'avec n'importe quelle autre personne ayant croisé son chemin jusqu'ici.

- Le vouvoiement, c'est pour quoi ? demande Caleb.

- Je vous demande pardon ?

- Vous m'avez compris.

- Ne vous méprenez pas. Je ne cherche pas à manifester mon envie de vous voir partir en vous tenant éloigné. C'est une marque de politesse. Je vouvoie toujours lorsque je ne connais pas. Si vous préférez me tutoyer, je ne m'offenserai pas.

- Non. J'ai toujours vouvoyé ceux qui m'étaient supérieurs…

- En quoi vous suis-je supérieur ?

- Votre position sociale. Votre poste de grand professeur. Votre place au sein de l'Iléveune.

- Vous me surestimez un peu.

- Pas vraiment. Mark vous l'a peut-être déjà dit, je ne suis qu'un petit provincial, fils d'ouvriers, vendeur d'antiquités, presque sans un sous en poche, et je vais devoir ramper pour avoir une place à l'Iléveune. Ne niez pas, c'est inutile. J'ai vu vos regards, à tous. Combien parmi vous souhaitent intégrer un nouveau membre dans le mouvement ? Moi ou un autre, c'est la même chose. Alors, dites-moi, Monsieur Sharp, qu'avez-vous de si terrible à cacher pour que personne depuis deux ans n'ait eu le droit d'approcher l'Iléveune ? Qu'y a-t-il d'enfoui et que vous ne voulez pas que l'on déterre ?

Il plante son regard métallisé dans celui de Jude Sharp, si écarlate, si puissant. Célia et Mark ne vont pas tarder à revenir, il aimerait une réponse rapidement. Non, en fait, il n'espère aucune réponse, il sait bien que jamais il n'en obtiendra, pas à une question si complexe, si personnelle. Ce qu'il veut, c'est montrer qu'en quelques jours, il a été capable de comprendre la faiblesse de l'Iléveune, ce qu'il y a d'enterré et qui ne doit en aucun cas se révéler. Il veut juste faire réagir ce jeune professeur, lui faire comprendre qu'il vaut mieux avoir Caleb Stonewall de son côté. Pourtant, Jude Sharp ne bouge pas, n'esquisse aucun geste de colère. Il ne va pas répondre.

- Si vous aimez trouver les secrets enfouis, je vous conseille simplement de vous faire bien voir des membres de l'Iléveune. Contrairement à ce que vous pensez, vous avez vos chances. Je connais ma sœur et mon meilleur ami. Ils ne vous laisseront pas partir si vite.

- Vous croyez que c'est si simple ?

- Peut-être. Si vous avez du talent.

- Vous voterez pour moi ?

- Si je vous en juge digne. Si vous voulez une preuve que votre avenir n'est pas encore joué, peut-être pouvons-nous abandonner le vouvoiement.

Caleb penche la tête sur le côté, ébloui par le soleil qui se met à briller derrière son interlocuteur. Il ferme un œil, se met à sourire. Ce jeune homme est très étrange… Plus il lui parle, plus il lui semble cacher quelque chose, au fin fond de ces yeux écarlates. Il soupire, amusé.

- Non. Vous avez raison, on ne se connait pas assez pour ça. Attendons de devenir plus intimes pour céder au tutoiement. Et puis, il y a une charge sensuelle assez indéniable dans le vouvoiement, vous ne trouvez pas ?

- Sans doute.

- Cependant, en gage de ce destin que vous n'avez pas rédigé, peut-être pourrait-on abandonner nos patronymes et utiliser nos prénoms respectifs ? Qu'en dites-vous ?

- Je n'ai rien contre.

- Tant mieux. Depuis que j'ai eu connaissance de votre prénom, il me tarde de le sentir danser sur ma langue…

Jude Sharp reste imperturbable. C'est ce qu'il essaie de faire croire. Mais Caleb connait suffisamment bien sa voix et son phrasé pour savoir quel phénomène ils provoquent. Les joues qui rougissent, les mots qui se perdent soudain, le regard qui se détourne, les dents qui mordent la langue, les mains qui jouent dans les cheveux… Sa manière de s'exprimer, Caleb la travaille depuis son adolescence, depuis qu'il sait à quel point le ton et les mots choisis peuvent exercer une fascination provocante, indécente même. Mais Jude Sharp n'est pas un adolescent qui ne sait rien de la provocation. Non, ce jeune homme-là, il est parfaitement conscient de la fascination qu'il provoque lui-même. Mais Caleb n'est pas en reste.

Mark ressort, les bras chargés de cartons de pâtisserie, de quoi permettre au boulanger de fermer boutique. Célia s'approche, ouvre son carton beige et or, sort une rose écarlate et la tend à son frère.

- Désolé Caleb, j'ai eu du mal pour toi !

- Pour moi ?

- Je voulais une couleur proche de celle de tes yeux, mais j'ai eu du mal à la décrire. Alors, je t'ai pris ça.

Elle tend une rose bleu-gris, un peu pâle pour les yeux de Caleb.

- C'est au bleuet, je suis pas sûre du goût ! Mince, il est déjà si tard ? Je dois partir tout de suite ! A plus, les garçons !

Elle tourne les talons et court vers son université, alors que Caleb tente de hurler un « merci » étouffé par le bruit de la rue. Les deux écrivains sourient.

- Bon, je vais y aller aussi ! A ce soir, Mark, dit-il en embrassant le jeune homme. Caleb…

Il tend sa main, et Caleb, encore surpris par la résonance de son prénom dans la bouche de ce jeune écrivain mystérieux, la serre maladroitement. Puis il part, dans la direction opposée à celle de sa sœur. Caleb le regarde partir, puis porte à la bouche la rose. Il mord doucement dedans, avale la pâte sablée. Célia avait raison, le goût n'est pas passionnant. Mais l'intention l'a tellement surpris qu'il ne trouve pas la force de ne pas l'apprécier.

- Alors, dit Mark en dévorant une rose au chocolat, vous avez discuté ? Tu l'as convaincu ?

- Je l'ignore. C'est un personnage tellement…

- Mystérieux ? Etrange ? C'est vrai. Et c'est pas le seul. En parlant de ça, pardon pour tout à l'heure, le scandale de Xavier. Il s'est donné en spectacle.

- C'est rien.

- Non, c'est pas rien. Xavier est quelqu'un de droit, de fier, et de doux. Mais, il a perdu son père cette année, alors pour oublier un peu, il a décidé de faire comme tout le monde dans le milieu. L'ecstasy est à la mode en ce moment. D'où l'agressivité.

- C'était quoi tous ces sous-entendus envers Sharp et Blaze ?

Mark sourit de toutes ses dents.

- Réussis ton test et tu le sauras !


Umberto Eco : Très grand auteur et théoricien italien dont le roman le plus célèbre est Le Nom de la Rose, publié en 1980.

La Cerise : Symbole très contrasté, la cerise représentait la pureté dans le christianisme, notamment comme contraire de la pomme, jusqu'au XVIII. Là, arrive Rousseau et son épisode sensuel des cerises. A partir de là, la cerise prend une connotation sensuelle, due à sa couleur.


Bon, bonne nouvelle, je vous laisse pas sur un gros suspens !

Je vais essayer d'avancer au maximum mes chapitres pour que cette coupure soit la dernière. Mais les vacances vont pas tarder ! Eh oui, cette fois-ci, j'ai mes vacances ! Mon Dieu que j'ai hâte !

Allez, à la prochaine !