Chapitre 4: Épiphanie
Le soleil était haut quand le Capitaine Kirkland se réveilla enfin.
Pour la première fois de sa vie, il se réveilla heureux comme jamais auparavant, apaisé, et étrangement… complet. Comme s'il venait d'atteindre le but de sa vie et que plus rien ne pourrait l'atteindre désormais.
Il se sentait tout à fait invincible, prêt à déplacer des montagnes, à déployer ses ailes et voler haut dans le ciel, et soudain même le monde paraissait à portée de main. Jamais durant ses longues années de piraterie avait-il ressenti quelque chose d'aussi grisant.
Mais comment l'expliquer ? Son sourire ne voulait plus le quitter. Et un simple coup d'œil à la droite de sa couchette accentua encore plus ce sentiment : Francis. Il était là, enveloppé n'importe comment dans les draps, les cheveux en bataille, l'expression exténuée voire tourmentée dans son sommeil.
Mais ô combien magnifique.
Arthur se remémora cette nuit… les cris d'extase de son amant néophyte dans l'art d'aimer….
Sa voix qui se faisait rauque, son souffle erratique et comme la sueur qui brillait sur son front avait le goût de miel… du miel de lys blanc…
La façon dont son corps s'arquait sous ses assauts passionnés… si sensuel et beau, et adorable…
Tout en lui avait excité le dragon à un point inimaginable, tellement qu'à plusieurs reprises il manqua d'en perdre la raison. Ce qui aurait pu être très dangereux pour Francis.
Francis…
Oh, rien qu'en se rappelant les sensations, les frissons de plaisir et la chaleur inouïe qu'il avait ressentis ne serait-ce que quand Francis effleurait ses écailles…
Rien. Absolument rien n'égalait ça.
« …mmmh… »
Un faible gémissement de l'objet de son indécente affection arracha le pirate à ses pensées.
Ce dernier eût aussitôt le réflexe de se tourner vers lui, ses instincts protecteurs en alerte du moindre danger.
Mais quand il vit le jeune homme retomber dans son sommeil profond, il soupira de soulagement. Ce n'est qu'après quelques secondes qu'il se mit à rire intérieurement de son attitude.
« Pff ! Quelle fille je fais ! Une seule nuit et je me comporte comme un jeune marié posse-… »
Attendez une minute.
Une pensée improbable, absurde au possible lui traversa l'esprit… Mais était-ce si invraisemblable, finalement, quand on y réfléchit ?
Non. Impossible. Ça ne se pouvait pas. Ce serait trop bien tombé et puis… ça ne pouvait tout simplement pas être lui, non ?
« Et pourtant… »
En proie au doute, il fixa le jeune blond du regard comme pour la première fois, à la recherche d'indices, de détails, n'importe quoi qui puisse réfuter sa théorie ou même la confirmer.
Bien sûr il ne trouva rien, mais plus il repensait à leur rencontre, leurs réactions et tous les évènements qui avaient suivis jusqu'ici… tout semblait porter à croire que le « miracle » s'était produit.
Arthur se mordit la lèvre. Ce tout jeune adulte fragile et sans défense ? Lui ? Non, il devait sûrement faire erreur : son amant du moment ne pouvait pas être celui qu'il cherche depuis si longtemps. Parce que… parce que Francis ne correspondait pas du tout à l'image que le dragon s'en était faite. Et il était si jeune, si innocent, si… inexpérimenté. Et il n'était pas un dragon.
Il secoua la tête, se raisonna : il se faisait sans doute des idées parce qu'il y avait longtemps qu'il n'avait pas mis pied à terre pour prendre un peu de bon temps, voilà tout.
C'est pourquoi il dormait si mal, et ressentait cette fichue solitude déprimante ces derniers temps… il avait négligé ses besoins, et Francis en a payé les conséquences en étant au mauvais endroit, au mauvais moment. Avec sa si délicieuse odeur… sans doute accentuée par son innocence et sa virginité, sans parler du fait qu'Arthur n'avait trouvé personne à son goût depuis des mois…
Oui, c'était la seule explication plausible.
Encore un mois ou deux d'activités nocturnes intenses avec le jeune blond, et Arthur était certain que son attraction pour lui finirait par s'évaporer. Ainsi se convainquit-il.
Mais en regardant Francis qui commençait à gémir et gigoter dans son sommeil, il sourit.
« Bah… autant en profiter le temps que ça dure. »
Le capitaine sortit de sa cabine avec un sourire radieux, sifflotant un air marin tandis que son équipage se retournait à son passage pour le saluer.
Cet étalage de bonne humeur était si rare qu'elle ne manqua pas d'attirer l'attention de chacun, notamment d'Alistair qui l'attendait à la barre, de l'autre côté du pont.
« 'Morning, Artie ! J'vois qu'on a passé une bonne nuit ? » S'enquît l'écossais d'un ton narquois.
« Excellente. Dommage que tu ne puisses pas en dire autant. » Répondit Arthur sans s'offusquer du surnom tant haï que lui donnait son frère depuis son enfance, pour une fois. « Au fait, Carwyn n'est toujours pas revenu ? »
« Ney… » Fît le plus âgé, à la fois surpris et déçu de son indifférence. Mais il devinait aisément la raison, pensant que son jeune frère lui cachait quelque chose, et décida de trouver le moyen de lui arracher une réaction. Et si possible, balayer sa bonne humeur.
« Mais dis-moi, tu n'y es pas allé de main morte avec celui-là cette fois… »
« Yeah, c'est possible… et alors ? » Dit le capitaine en haussant les épaules.
« Et alors !? Artie, ne m'dis pas que tu n'as pas remarqué… ! »
« Remarqué quoi ? » Fît le pirate en fronçant les sourcils.
Ça marchait. Sa bonne humeur s'envolait avec ce stupide sourire satisfait… Encore un peu plus et Alistair retrouverait le Arthur de d'habitude, celui qu'il préférait le plus tant il était drôle à voir et à embêter.
« La magie, Artie, la magie ! Toute la nuit y a eu des étincelles de magie qui jaillissaient de ta cabine comme des fucking feux d'artifice ! Pas facile de dormir avec ça d'ailleurs… Alors vas-y, accouche : il est comment alors, ton élu ? »
Arthur regarda Alistair comme s'il lui était poussé un troisième œil.
« Francis n'est pas mon élu ! »
« Ah, alors c'est comme ça qu'il s'appelle ? J'l'ai pas encore vu puisque j'étais trop occupé à remplir la cale de vivres hier, mais tout le monde a pas arrêté de dire qu'il piquait pas les yeux… »
« Shut up ! Shut up already ! Puisque j'te dis qu'il n'est PAS mon élu " S'offusqua Arthur, serrant les poings.
Mais cela ne fît que faire perdre patience à l'écossais.
« Bon ça suffit maintenant Artie, arrête de te foutre de ma gueule : je sais ce que j'ai vu la nuit dernière ! Et c'était la magie qui unit un dragon à son élu, bordel ! Alors dit le seulement et te comporte pas comme si j'allais te le piquer, putain ! »
Arthur ouvrit la bouche et la referma comme un poisson hors de l'eau, abasourdi.
Il savait qu'Alistair avait déjà assisté à ce phénomène avec leur frère Edwyn il y a quelques mois… aussi ne pouvait-il pas douter de sa parole. Bien que ce soit très dur pour lui à admettre.
« Francis… est mon élu… ? » Souffla le capitaine encore sous le choc.
En le voyant, Alistair comprit que son idiot de petit frère n'avait même pas fait le lien avant qu'il ne lui en parle. Et il soupira. Ce qu'il pouvait être long à la détente !
« Aye. Félicitations, crétin. » Bougonna le dragon aîné en se détournant du capitaine pour s'occuper de la barre. Il ne se sentait plus du tout d'humeur à le titiller maintenant, tant il était exaspéré.
Pendant des heures, le capitaine se remit à errer deçà-delà dans son bateau tel un zombi, sa bonne humeur troquée contre une expression pensive, tourmentée même : il passait et repassait en boucle les évènements de la veille, ses théories, connaissances et ses souvenirs d'enfance sur tout ce qui avait touché de près ou de loin à son élu.
Après avoir espéré toute son enfance, puis remué ciel, terre et océans à sa recherche… il aurait pensé avoir été suffisamment préparé psychologiquement, mais non. Il se sentait pris au dépourvu et un peu déçu.
Ses réflexions furent interrompues par la vigie qui s'écria soudain :
« DRAGON A TRIBORD ! »
Arthur, tous comme les autres pirates levèrent les yeux au ciel. Et en effet, un grand dragon svelte d'un vert scintillant et à la crinière flamboyante s'approchait à grande vitesse de leur bateau en rugissant comme pour se faire annoncer.
« Tss… Frimeur… » Sourit doucement le capitaine du Dragon des Mers en reconnaissant son frère, Carwyn.
Le dragon reprit forme humaine juste au-dessus du navire et se laissa tomber sur le pont comme un chat.
« Enfin rentré ? Je suppose que tu as de bonnes explications pour justifier ton retard, n'est-ce pas, Premier Matelot ? »
« Hello Arthur, oui moi aussi je suis content de te revoir. Et j'vais très bien, merci de t'en soucier. » Ricana le jeune gallois devant cet accueil plutôt glacial.
« Carwyn ! »
« Bon bon, ça va ! J'ai juste été retenu par une tempête en rentrant, alors j'ai fait un détour, voilà ! Sois pas si parano ! »
« Très bien… et des nouvelles d'Edwyn ? »
« Il roucoule comme un bienheureux avec son élue ! Un joli p'tit brin de dragonne, des terres scandinaves. Franchement je suis très content pour lui mais les voir tous les deux se bécoter toute la sainte journée a fini par me rendre malade. Je ne sais pas comment maman a fait pour les supporter tout le temps qu'ils ont été là… Moi en tout cas je suis revenu dès que j'ai pu ! Ah, tiens, où est Alistair ? Il faut que je lui annonce… »
Arthur laissa Carwyn rejoindre leur frère sur le pont et assista de loin à leurs retrouvailles, riant, se donnant l'accolade et échangeant plaisanteries et anecdotes comme de vieux bons amis ou des… frères.
Le capitaine s'en détourna. Il y avait longtemps que ce genre de chose ne l'atteignait plus. Il choisit de se concentrer sur autre chose, comme les informations qu'il venait de recevoir :
Ainsi le grand frère irlandais, Edwyn, avait enfin trouvé son élue… avant lui. Et il s'agissait d'une femme, une dragonne.
L'anglais se sentit abattu, comme quand un trésor lui passait sous le nez. Mais en pire.
Il décida de rentrer dans sa cabine pour se reposer, ne supportant plus d'entendre les fanfaronnades de ses deux frères. Mais avant, il se dirigea de l'autre côté du rafiot où au milieu des tonneaux, son Second jouait aux dés avec d'autres membres de son équipage.
« Adnan. »
« Capitaine ? » S'interrompit le turque au milieu de sa blague pour écouter son supérieur.
« Ce soir nous débarquons où-vous-savez. Faites de la place dans les cales et préparez les marchandises à vendre et rendez ce navire présentable avant que nous jetions l'ancre. Il est hors de question que le Dragon des Mers n'inspire autre chose que de la crainte et de l'admiration. Est-ce bien compris, Second ? »
« Aye, Cap'tain. Tout sera prêt dans les temps. »
« Je vous le souhaite. Autrement c'est tout l'équipage qui reste consigné à bord pour toute la soirée. »
Des râles et autres grognements accompagnèrent cette nouvelle tandis que le Capitaine tournait les talons. Personne n'avait envie de faire le ménage aujourd'hui (-comme tous les autres jours d'ailleurs), mais ils allaient devoir s'y mettre s'ils voulaient s'amuser un peu ce soir.
Voilà bien trois mois qu'ils n'avaient pas mis pied à terre. Le Dragon des Mers était si recherché.
Arthur regagna ses quartiers en traînant les pieds, toute sa bonne humeur envolée. Il n'avait plus qu'une envie : s'allonger sur sa couche et dormir en espérant que le repos suffirait à balayer ses idées noires.
Et alors qu'il retirait son chapeau, son manteau puis ses bottes en silence, il ne remarqua pas la silhouette assise sur son lit qui le regardait avec angoisse.
Ce n'est que quand le pirate fût tout près qu'il le remarqua.
« Francis… ? » S'étonna le jeune homme comme s'il avait rêvé son existence.
Mais il était bien là, son corps nu et recroquevillé sous les draps qu'il essayait de recouvrir entièrement sans succès, et adossé à la tête de lit comme la veille. Ses beaux yeux bleus qui surveillaient tous ses faits et gestes, comme s'il s'attendait à ce que le dragon lui saute dessus d'une seconde à l'autre.
Arthur sourit, prit soudain d'un accès de tendresse.
« Bonjour Francis. Comment vas-tu ? Tu n'as pas trop mal ? Est-ce que tu as froid ? As-tu besoin de quelque chose ? A boire ou à manger ? »
L'un comme l'autre fût surpris de cette soudaine gentillesse. Et l'anxiété dans les yeux du jeune blond sembla augmenter jusqu'à le faire frissonner. Mais il refusait encore de parler.
Et Arthur se sentit aussi contrarié que chagriné : il ne pensait pas avoir traumatisé son amant à ce point il avait même été si sûr d'avoir fait preuve de retenue et de douceur avec lui malgré la soif de luxure qui l'a poussé à les tenir tous les deux éveillés toute la nuit. Mais voilà que Francis essayait de le faire se sentir coupable avec ses grands yeux terrifiés. Comme s'il n'était qu'un horrible criminel.
Et cela marchait. Arthur se sentit désemparé. Sans mouvement brusque, il s'assit aux côtés de Francis qui s'écarta comme si le diable l'avait approché, et le pirate dû réprimer une grimace.
« S'il te plaît, parle-moi… »
Jamais il n'avait supplié personne de la sorte. Jamais supplié tout court même. Seuls ses ennemis l'avaient jamais supplié… qu'est ce qu'il arrivait au grand maître des pirates ? Etait-il malade ? Etait-ce une réaction normale de dragon interagissant avec… son … « élu » ?
Arthur ne saurait répondre mais il s'aperçut d'une chose dont il fût choqué d'être aussi certain : il ne pouvait pas supporter l'idée que Francis le déteste.
Ou l'ignore. Ou ai peur de lui. Au choix.
Au contact de sa peau, Francis commença à trembler plus violemment et semblait sur le point de fondre en larmes tandis qu'il se mordait très fort la lèvre inférieure. Arthur pensa avec douleur que le jeune homme allait s'effondrer devant lui, mais à sa grande surprise, Francis explosa.
« MAIS QU'EST-CE QUE VOUS ME VOULEZ A LA FIN ?! POURQUOI EST-CE QUE VOUS NE ME LAISSEZ PAS TRANQUILLE !? VOUS N'EN AVEZ PAS ASSEZ FAIT C'EST CA ? LAISSEZ-MOI ! LAISSEZ-MOI ! »
S'ensuit des torrents de larmes qui n'en finissaient plus de s'écouler des yeux bleus de Francis, son corps secoués de sanglots à fendre l'âme… d'un dragon.
Sidéré l'espace d'un instant devant le triste spectacle du jeune homme pleurant à chaudes larmes dans ses propres mains, Arthur se rapprocha lentement et pris son amant dans ses bras avec la plus grande douceur du monde.
Comme s'il craignait de le briser tel un fragile trésor de cristal.
Francis ne broncha pas, tout occupé à son malheur qu'il était. Même quand le pirate le serra un peu plus contre lui d'un bras autour de sa taille, tandis que son autre bras était posé sur sa nuque pour le blottir complètement contre son corps brûlant de dragon.
Le visage enfoui dans la nuque du capitaine, Francis pouvait même entendre son pouls. Tout comme Arthur était sans doute capable d'entendre son cœur tambouriner dans sa poitrine.
Puis en sentant la tête de l'anglais qui avait fermé ses paupières, se poser délicatement sur la sienne, Francis dût étouffer un hoquet : comment son bourreau pouvait-il démontrer autant de gentillesse ? Pour quelle raison ? Le rendre fou, ou lui faire croire que tout irait bien pour mieux le trahir ensuite ? Comme les gens du temple l'ont fait ?
Et surtout pourquoi se sentait il si bien dans cette étreinte si douce, si confortable et chaude, si protectrice comme s'il avait toujours appartenu à ces bras puissants… comme si cette place avait toujours été la sienne… ?
A ces pensées, ses sanglots redoublèrent alors qu'Arthur commençait tout juste à le bercer très doucement, lui susurrant des mots doux pour l'apaiser entre deux baisers, sur son crâne et sur son front. Entre deux caresses sur son dos tremblant.
« I'm sorry… I'm sorry… I can't let you go… I love you… I'm sorry… »
Francis ignorait ce que ces mots pouvaient bien vouloir dire. D'ailleurs il n'était pas sûr de vouloir le savoir. Toujours est-il qu'il en trouva un étrange réconfort… et finalement épuisé, il s'endormit dans les bras d'Arthur.
Et bien que ce dernier s'en rendît compte, il voulut prolonger ce contact encore un moment, ressentant un bien-être comme il n'avait jamais ressenti avant.
Puis il ouvrit les yeux, et alors il sût.
Avec beaucoup d'égards pour l'être fragile confortablement blotti contre lui, Arthur les allongea tous les deux sans jamais desserrer leur étreinte.
« Tu es mon élu. » Murmura le dragon autant pour lui que pour lui-même, avec une note d'émotion, de dévotion dans la voix.
Et il s'endormit à son tour.
