Arriva le jour du bal. La mère Bennet, pragmatique, avait convenu avec leurs voisins les Lucas de partager leur landau, laissant leur propre calèche à leurs fils. Ainsi, ils n'arriveraient pas tous crottés en faisant la route à pied.
Les Lucas étaient des amis proches des Bennet, dont le fils aîné Christopher était le plus grand ami et confident d'Elliot. À vingt-sept ans, il n'était toujours pas marié et vivait encore chez ses parents.
Tout ce que Meryton comptait de jeunesse se trouvait au bal ce soir-là. Des demoiselles mais hélas surtout beaucoup plus de jeunes hommes. Le bal battait son plein. Les danses s'enchaînaient dans une joie communicative aidée par un punch un peu trop apprécié, et bien vite alléchant aux yeux du père Bennet. Son épouse, était venue pour surveiller la bonne tenue tant de ses fils que de son époux.
Comme il se l'était promis, Lysander fit danser toutes les demoiselles qui voulurent bien de lui. Kyle essayait de l'imiter avec un peu moins de succès. Mark s'était fait discret dans un coin du salon, attendant la fin des hostilités, un livre de sermons entre les mains.
James, Elliot et Christopher passaient une agréable soirée, dansant avec les unes et parlant avec d'autres. Toutes les discussions étaient dirigées vers les nouveaux locataires de Netherfield, que peu avaient déjà eu la chance de rencontrer. Christopher était de ceux-là. Il avait eu le grand privilège d'accompagner ses parents à leur rendre une visite de courtoisie. Sa mère espérait secrètement enfin trouver une jeune femme de bonne lignée qui voudrait bien l'épouser.
Alors que la fête était déjà bien avancée, les nouveaux tant attendus firent une entrée qui se voulait probablement discrète mais qui ne le fut point. La musique s'arrêta en plein quadrille, laissant les danseurs bras ballants. Toute l'assemblée se retourna vers l'entrée dans un bourdonnement de chuchotis.
Depuis l'entrée, trois jeunes dames et deux messieurs, tous de grande prestance, balayèrent la salle d'un regard distant.
Tous les habitants de Meryton avaient revêtu pour cette soirée de ce qu'ils avaient de plus seyant. Pour les hommes c'était la traditionnelle culotte blanche, les bas blancs qui moulaient les mollets et les souliers vernis. Les dames, elles, portaient toutes des robes pâles à la ceinture haute et au large décolleté accompagnées de longs gants blancs.
Contrairement à eux, ces élégants messieurs Bingley venus du Nord, portaient le pantalon qui, certes, cachait les mollets mais mettait plus en valeur le haut des jambes. Ce qui, semble-t-il, ne laissaient pas certaines personnes indifférentes.
Quant aux trois dames, elles se distinguaient avec de jolies robes de soies chatoyantes fortement marquées à la taille.
- La première demoiselle est Miss Charline Bingley, chuchota Christopher. Il continua d'énumérer:
- À sa gauche c'est son jeune frère Louis Bingley et son épouse.
- L'homme plus taciturne derrière est leur frère, Mr Carl Bingley, et à son bras l'amie de Miss Bingley, Miss Darcy.
- On dit que la jolie Miss Bingley aurait une rente de cinq milles livres, fit une dame peu discrète derrière eux.
- Mais ce n'est rien comparé aux dix milles livres de rente de Miss Darcy! Il semble qu'elle soit à la tète d'un immense domaine dans le Derbyshire. Renchérit sa compagne de commérage.
- Venez, je vais vous présenter, fit Christopher.
- Miss Bingley, Mrs Bingley, Miss Darcy, Misters Bingley, permettez-moi de vous présenter mes amis: Mr James et Mr Elliott Bennet.
Les nouveaux venus les saluèrent d'une révérence polie. Ils leur répondirent d'un hochement de la tête.
- Les trois autres frères Bennet sont quelque part dans l'assemblée. Ajouta Christopher en faisant mine de les chercher du regard.
Mais les invités s'étaient déjà écartés, honorant d'autres présentations. Seule Miss Bingley attarda quelque peu son regard sur James avec un petit sourire.
La musique reprit et Elliot, à qui le sourire de Miss Bingley n'avait pas échappé, pressait son frère James de demander une danse à celle-ci. Intimidé, il obéit à son frère et c'est en rougissant qu'il s'approcha de la demoiselle. De près il pu découvrir ses beaux yeux bleus. Il s'inclina et lui demanda la prochaine danse d'une voix un peu hésitante.
- J'ai déjà promis les deux premières à mes frères, lui répondit-elle gentiment, mais la suivante sera pour vous, Mr Bennet. Elle baissa les yeux, fit une légère révérence et prit le bras autoritaire que lui tendait son frère Carl pour la mener sur la piste.
James ne quitta pas la demoiselle des yeux le temps des deux danses afin de pouvoir réclamer celle qu'elle lui avait promise. Mais Miss Bingley n'avait pas oublié et elle lui consacra les deux danses suivantes avec le sourire.
Miss Charline Bingley est une jolie jeune femme aux boucles blondes savamment remontées en chignon. Elle portait avec grâce une robe bleue qui devait être du dernier cri à Londres. Elle se mouvait avec une relative aisance sur une danse que visiblement on ne pratiquait pas dans son milieu. Elle riait des maladresses qu'ils provoquaient, elle par inexpérience, lui par gaucherie.
Elliott s'attendrissait de voir son frère en si charmante compagnie et visiblement si intimidé qu'il n'arrivait pas à aligner plusieurs phrases. À force de ne penser qu'à son frère, Elliot n'avait pas songé à se trouver une cavalière. Il fut alors étonné de voir la très jolie Miss Darcy seule près d'un mur, regardant les danseurs d'un air distrait. Téméraire, il s'approcha et réalisa alors combien les traits de son visage étaient fins et bien dessinés. Il se mit en face d'elle et fit un signe de tête.
- Voudriez-vous m'accorder cette danse Miss Darcy?
Elle daigna à peine jeter un regard sur lui.
- Sans façon, la danse a pour moi peu d'attrait. Répondit-elle d'une voix sèche et hautaine.
Surpris d'avoir été aussi abruptement refusé, il s'éloigna d'elle, les mains dans le dos.
C'est alors que sa grande amie, Miss Charline Bingley, la rejoint toute essoufflée de sa dernière danse avec James.
- Felicity, pourquoi restez-vous ici toute seule? Amusez-vous comme tout le monde et dansez, fit-elle en se rafraîchissant à l'aide de son éventail.
- Non, merci ! La danse est pour moi sans charme lorsque je ne connais pas particulièrement le danseur. Je n'y prendrais aucun plaisir dans une réunion de ce genre. Vos frères ne sont pas libres et ce serait pour moi une pénitence que d'accepter de le faire avec quelqu'un d'autre.
- Que vous êtes délicate, ma chère ! s'écria Miss Bingley. Je trouve que je n'ai jamais vu dans un bal tant de jeunes hommes aimables. Et vous en conviendrez, quelques-uns même sont terriblement plaisants.
- Votre partenaire est le seul bel homme de la pièce, dit Miss Darcy en désignant du regard l'aîné des fils Bennet.
- Oh ! c'est le plus charmant jeune homme que j'ai jamais rencontré! Mais il y a un de ses frères derrière vous qui est aussi fort agréable. Laissez-moi demander à mon danseur de vous présenter.
- De qui voulez-vous parler ?
Miss Darcy se retourna et considéra un instant Elliot. Rencontrant son regard, elle détourna le sien et déclara froidement.
- Il est passable, mais pas assez joli pour me contenter. Du reste je ne me sens pas en humeur ce soir de m'occuper à distraire ces messieurs. Retournez vite à votre souriant partenaire, vous perdez votre temps avec moi.
Miss Bingley suivit son conseil et retourna auprès des danseurs. Miss Darcy de dirigea vers l'autre côté de la salle, laissant Elliot animé de sentiments très peu cordiaux à son égard.
Néanmoins, celui-ci raconta sa mésaventure à ses amis avec beaucoup de verve, ayant un esprit vif et un grand sens de l'humour.
