Note d'auteur : Un petit chapitre sur Victoire, en espérant que ça vous plaise ! :)


Les sourcils froncés, Victoire frappe d'un coup sec contre le panneau de bois marqué d'une pancarte « Ne pas déranger ». Aucune réponse. Elle insiste, les lèvres pincées. La porte finit enfin par s'ouvrir, sur un minuscule homme trapu, au crâne chauve et luisant, et à l'air peu commode.

— Vous savez pas lire ? grogne-t-il d'un ton désagréable.

— Cela fait deux heures que j'attends des résultats d'analyse, réplique Victoire avec froideur. Je pensais pourtant vous avoir signalé le caractère urgent de la situation.

— Vous êtes dans un hôpital ici, ma p'tite dame, répond le potionniste, dédaigneux. Vous n'êtes pas la seule à avoir des demandes « urgentes ».

Il mime des guillemets avec ses doigts d'un air goguenard, et Victoire grince des dents de frustration. Elle évite d'habitude de descendre ici. La supériorité manifeste des employés du laboratoire lui donne la nausée. Mais le cas de Mr Stevenson est alarmant, elle a besoin de ces résultats, et tout de suite.

— Ah, Ethan, j'allais justement t'appeler ! s'exclame le grincheux face à elle avant qu'elle n'ait pu lui dire le fond de sa pensée. J'ai fini ce que tu m'avais demandé.

Il se retourne, fermant la porte derrière lui, avant de reparaître quelques secondes plus tard, un dossier à la main et un sourire aux lèvres. Bouillante de rage, Victoire tente pourtant de paraître calme. Hors de question de donner à Walker la satisfaction de la voir furieuse.

— Je vous communiquerais vos résultats dès qu'ils seront prêts, ajoute l'analyste à son adresse. Je vous ferais appeler.

Puis il lui claque la porte au nez, définitivement.

— Ne fais donc pas cette tête, raille Walker. C'est pour ça que Todd te fait toujours attendre, tu es beaucoup trop coincée.

Victoire se sent blanchir de colère. Si elle n'avait pas un tant soit peu de self contrôle, elle lui aurait arraché la tête à cet imbécile. Pourtant, lorsqu'elle s'exprime, sa voix est calme, parfaitement sereine, presque distante, et elle en est fière.

— Ca fait six mois Walker, tu ne penses pas que ta jalousie commencé à être déplacée ? Depuis le temps, je pensais que tu aurais digéré ta défaite.

Elle le voit serrer des dents, et elle se félicite intérieurement pour cette minuscule victoire avant de tourner les talons. Elle a appuyé là où ça fait mal, elle le sait. Elle n'est donc pas vraiment surprise lorsqu'il frappe à son tour.

— Je ne suis pas du tout jaloux de ta titularisation au service de pathologie des sortilèges, lance Walker. Plutôt de ta remarquable faculté à mener une vie professionnelle et une vie privée aussi parfaites. Le mariage est pour quand déjà ?

Ebranlée, Victoire ne trouve même pas la force de répondre. Elle s'engouffre dans les escaliers, sans un regard en arrière. Elle l'entend éclater de rire, et elle n'en fuit que plus vite. C'est comme un coup de poignard en plein ventre, et ça fait terriblement mal.

Soudain, elle se fige, en plein milieu d'une volée de marche, un air de pure horreur déformant son beau visage. Cette pique sur son mariage sans cesse repoussé lui fait penser à Teddy, et Teddy lui fait penser à… Elle regarde sa montre, la gorge nouée. Elle allait être monstrueusement en retard.

Elle remonte au quatrième étage au pas de course, et elle n'est même pas entrée dans son bureau qu'elle a enlevé sa blouse et ôté sa queue de cheval. Elle se change le plus rapidement possible, tente de se maquiller en quelques minutes pour cacher la fatigue de sa journée de travail, mais c'est perdu d'avance. Les cernes sous ses yeux semblent ineffaçables. Lorsqu'elle est enfin prête, elle a déjà une heure de retard. Elle sort de la pièce en courant presque, et manque entrer en collision avec la nouvelle jeune interne, une petite brune avec de grands yeux bleus qui ont exactement la même teinte que ceux de Louis. Elle est l'une des rares personnes qu'elle supporte. Elle lui fait un peu penser à elle, à son arrivée ici.

— Désolée Emily, mais je dois y aller, lui dit-elle précipitamment. N'oublie pas de vérifier régulièrement l'état de Mrs Hayton, sa potion doit lui être administrée toutes les deux heures. Ah, et tu devras aller chercher les analyses de Mr Stevenson dès qu'elles seront disponibles, donne-les au docteur Parston, il saura quoi faire. Si tu as le moindre problème, adresse-toi à lui. A lundi !

Sans lui laisser le temps de placer le moindre mot, Victoire s'éloigne à grands pas, tournant et retournant dans sa tête une tonne d'excuse déjà vues et revues. Teddy allait lui en vouloir, c'est sûr. Une fois enfermée dans l'ascenseur, elle tente de se calmer, de relativiser. Mais voir l'aiguille des secondes tourner encore et toujours plus vite ne l'aide pas.

Elle travaille tant ces temps-ci. Depuis sa titularisation, elle ne fait plus que ça. Se lever, travailler, manger, dormir. Elle a à peine le temps de voir Teddy, et encore moins de lui parler. Leurs contacts se limitent au strict minimum ces derniers mois. Ca l'attriste, bien sûr, mais elle n'a pas le choix. Elle a travaillé tellement dur pour cette promotion, elle ne peut pas laisser croire à ses chefs qu'elle n'est pas capable de tenir ce poste. Ils n'ont plus que quelques mois à tenir, après ça ira mieux. Elle pourra se permettre de rentrer plus tôt, de déléguer certains patients à ses collègues. Mais il est encore trop tôt pour ça, et c'est son couple qui en subit les conséquences. Depuis six mois, elle n'a pas même eu le temps de se replonger dans les préparatifs du mariage. Fleurs, musique, plan de table et invitations sont passés aux oubliettes. C'est à peine si elle ose aborder le sujet avec Teddy à présent.

Victoire soupire, elle s'impatiente. Cet ascenseur semble mettre un temps fou à atteindre le rez-de-chaussée. La boule dans son ventre grossit. Elle n'ose imaginer l'accueil qu'elle allait recevoir. Ce soir, ils sont invités chez les Weasley, pour un petit repas de famille. C'est bête, mais Victoire craint de voir Dominique. Cela fait neuf mois qu'elle n'a pas vu sa sœur. Neuf longs mois, sans aucune nouvelle, rien. D'un côté, elle en est frustrée, elle se sent presque folle de ne pas savoir. Et de l'autre, elle se réjouit. Si elle n'entend pas parler de Dominique, c'est sûrement parce qu'elle ne fait pas parler d'elle dans le monde de l'art, et donc qu'elle tend à perdre leur défi. Ce qui est une bonne nouvelle, même si parfois, elle se sent détestable à cette pensée.

Les portes s'ouvrent enfin. Victoire se rue dans le hall, qu'elle traverse à grandes enjambées. Peut-être que son retard passera inaperçu ? Elle gagne la zone de transplanage, tourne une fois sur elle-même, les yeux fermés, et ne les rouvrent qu'en sentant un air frais sur son visage. Face à elle s'élève la bâtisse de guingois de ses grands-parents. Elle entend, de l'autre côté du jardin, des rires, des éclats de voix, des conversations animées, des bruits de couverts. Ils ont commencé à manger sans elle.

La gorge nouée, Victoire fait doucement le tour du Terrier, en passant une main dans ses cheveux pour se recoiffer. C'est ridicule, mais elle ne veut pas que Dominique la voit négligée. Elle n'a cependant pas le temps d'appréhender davantage qu'ils sont tous là, devant elle, aussi bruyants qu'à leur habitude.

— Victoire, ma chérie, tu as pu te libérer ! s'exclame Mamie Molly.

C'est la première qui l'a vue arriver. Soudain, tout le monde a les yeux fixés sur elle et la salue. Victoire sourit d'un air pincé, un peu gênée. Elle évite de regarder Teddy. Elle sent ses prunelles accusatrices lui brûler la peau. Mamie Molly s'est levée, difficilement à cause de ses vieux rhumatismes, et maintenant elle la serre dans ses bras. Victoire lui rend son étreinte maladroitement. Elle n'a jamais été une personne très tactile, mais avec Mamie Molly, elle fait un effort. C'est la seule de la famille qui a l'air de comprendre à quel point elle se sent mal à l'aise parmi toutes ces têtes rousses. La seule qui tente de l'aider à se fondre dans la masse.

— Viens t'asseoir à côté de moi, sourit sa grand-mère.

Elle tire la chaise vide à ses côtés, et c'est bête, mais Victoire se sent émue. Même si elle est en retard, on a pensé à elle.

— Teddy m'a dit que tu travaillais tard et que tu n'étais pas sûre de venir, mais j'ai voulu te préparer une place quand même !

Victoire sourit bêtement. Elle veut la remercier, les mots sont juste là, mais ils lui serrent la gorge et l'étouffent. Alors elle détourne les yeux et parcourt rapidement la tablée du regard. Ils ne sont pas nombreux ce soir. Dominique n'est pas là. Seuls les Potter, Ron, Hermione et leurs enfants sont présents. Ainsi que Teddy bien sûr. Teddy qui a les yeux rivés sur sa nourriture et qui refuse même de la regarder. Et soudain, la distance qui les sépare l'un de l'autre lui paraît insurmontable.

— Tu viens juste de sortir du travail ? demande poliment Harry.

— Oui, il y avait beaucoup de choses à faire aujourd'hui.

Mamie Molly lui sert une énorme portion de ragoût. Elle n'ose pas lui dire qu'elle y touchera à peine avec son ventre noué. Alors elle picore dans son assiette, un sourire factice aux lèvres. Elle doit bien faire semblant. Pour Teddy. Elle sent la vague froide de colère qui émane des Potter. Ils savent l'ultimatum qu'elle a posé à Dominique, c'est évident. La question étant de découvrir s'ils ont estimé Teddy en droit de savoir ou non.

— Où en sont les préparatifs du mariage ? demande soudain son oncle Ron.

Victoire a toujours eu un peu de mal à apprécier Ron. Il est trop blagueur et maladroit pour son propre bien. Sans compter qu'elle ne s'est jamais vraiment entendue avec Rose. Et cette question, pourtant innocente, n'arrange pas les choses.

— Nous n'avons pas encore avancé, répond Victoire avec un sourire, ignorant l'acidité qui envahit sa bouche. Je voulais être sûre que Louis puisse être présent.

— Il est toujours en voyage ? s'étonne Papi Arthur.

— Oui, il est à Rome, avec Scorpius. Ils ne rentrent qu'à la fin du mois, juste avant la rentrée de Louis.

— Donc vous n'avez pas encore de date ? insiste Ron.

Victoire secoue la tête sans répondre. Elle déteste être ici. La nourriture de Mamie Molly a beau être délicieuse, c'est comme du caoutchouc dans sa bouche. Elle ne s'est jamais sentie à l'aise parmi les Weasley. Ils sont tous si bruyants, si exubérants, si différents de la famille de sa mère. A leur opposé, les Delacour sont toujours dans la retenue, la réserve, la pudeur. Avec eux, les dîners de famille sont bien différents. En compagnie des Weasley, elle se sent anormale, pas à sa place, et elle déteste ça. C'est comme si son père ne lui a légué aucun gène de sa famille. Au contraire de Dominique, qui se fond si bien dans la masse de tous leurs cousins aux cheveux roux.

— Tu as vu Dominique, récemment ? demande soudain Ginny.

Cette simple question l'arrache à ses pensées noires. Victoire relève la tête, prise au dépourvue. Mais sa tante ne s'adresse pas à elle. Son visage est tourné vers sa voisine de gauche.

— Elle est passée hier, répond Hermione. Il y a beaucoup de travail, mais j'ai bon espoir de pouvoir l'aider.

— L'aider à quoi ?

Les mots lui ont échappé, elle n'a pas pu les retenir. Hermione la fixe d'un regard impénétrable, comme si elle pèse le pour et le contre.

— Dominique a un projet artistique ambitieux qu'elle souhaite mettre en place, et elle m'a demandé mon aide.

Victoire sent son cœur se glacer. Leur tante est une sorcière très douée, elle en a parfaitement conscience. Elle ne sait pas quelle idée est soudain venue à Dominique, mais avec l'aide d'Hermione, il n'y a aucun doute qu'elle y parvienne bien vite.

— Et peut-être pouvons-nous savoir de quel projet s'agit-il ? demande-t-elle d'un ton léger.

— Pour que tu puisses le saboter ? Je ne pense pas.

Ebranlée, Victoire se voit réduite au silence, glacée de l'intérieur. Le ton froid d'Hermione, sa méfiance, son dédain, la blesse, mais elle ne laisse rien paraître. Elle serre les dents, les poings, et elle détourne le regard.

— Hermione ! s'insurge Mamie Molly.

Mais c'est trop tard, le mal est fait. Victoire sent leur ressentiment, à tous. La pression qu'elle a fait subir à sa sœur, son défi aux accents irrévocables, les unit plus sûrement que jamais, contre elle. Lily et Albus la dévisagent franchement, avec animosité. Ginny a du mal à cacher son sourire devant la réplique cinglante de son amie. Les autres détournent les yeux, gênés, mais ne la défendent pas. Seul Teddy semble s'inquiéter.

— Je suis navrée que vous preniez les choses ainsi, dit-elle le plus calmement possible. Je pense qu'il vaudrait mieux que je m'en aille. Merci pour le repas, Mamie Molly, c'était délicieux.

Elle embrasse sa grand-mère sur la joue, puis son grand-père, salue le reste de la famille d'un mouvement sec du menton, puis tourne les talons. La nuque rigide, le dos droit, elle sent leurs regards sur ses omoplates jusqu'à ce qu'elle tourne au coin de la maison. Cette indifférence lui fait mal, ses yeux piquent. Elle va craquer. Quelques secondes plus tard, juste avant qu'elle ne transplane, une paume chaude et reconnaissable se glisse dans la sienne. Ses paupières se ferment de soulagement.

Teddy et elle réapparaissent une seconde plus tard au milieu de leur salon vide, leurs doigts étroitement emmêlés. Durant quelques trop brefs instants, Victoire a la sensation que tout est redevenu comme avant. Quand ils étaient encore de jeunes fiancés amoureux, plein d'idéaux et de grands principes. Puis Teddy ôte sa main de la sienne, s'éloigne de deux pas, et passe ses doigts dans ses cheveux en soupirant. Il est là, et pourtant il semble si loin.

— Il faut que ça cesse, Vic, marmonne-t-il. Je n'en peux plus d'être coincé entre toi et les autres.

Ces mots la pétrifient, pendant un instant, elle ne sait que répondre. Que peut-elle dire ? Elle ne peut pas lui demander de choisir, ce serait inhumain. Teddy tient à son parrain plus qu'à n'importe qui d'autre, il est la figure paternelle qu'il n'a jamais connu, et malgré tous les défauts d'Harry, sa tendance à pousser Dominique dans l'excès, elle lui est reconnaissante de tout ce qu'il a fait pour Teddy. Tant de contradictions l'épuisent.

— Cette rivalité est ridicule, poursuit Teddy. Pourquoi tiens-tu tant que ça à séparer Dominique des Potter ? Ils n'ont rien fait de mal, à part la pousser à suivre ses rêves. Pourquoi est-ce si répréhensible à tes yeux ?

— Parce que l'art ne l'aidera pas à gagner sa vie, se défend Victoire. Quelle est la probabilité pour qu'elle réussisse à percer ? A réussir ? A véritablement gagner sa vie grâce à ses toiles ? Une sur cent ? Une sur mille ? Moins ? Je ne peux pas la laisser décider de son avenir sur un simple coup de poker.

— Et pourquoi pas ? s'énerve-t-il. Laisse-la vivre sa vie ! Laisse-la commettre des erreurs ! C'est en se relevant de ses chutes qu'elle deviendra plus forte.

— Je veux juste la protéger !

Elle a presque crié. Victoire se tait brusquement, à bout de souffle. Elle se sent gênée, d'avoir avoué à voix haute cette vérité qu'elle trouve humiliante. Mais d'un autre côté, ça lui fait du bien d'avoir ouvert son cœur. De dire ce qu'elle pense vraiment.

— Je veux juste la protéger, répète-t-elle doucement. Les gens sont si durs. Dominique est forte, mais… Et si elle se laissait juste broyer par cette vie ? Pourquoi ne peut-elle pas admettre que fonder une famille, un foyer heureux, peut lui apporter tout autant de bonheur que ce rêve inatteignable.

Teddy reste silencieux un moment, il semble réfléchir. Puis il soupire, passe une main dans ses cheveux noirs, vidé de toute énergie.

— Vous êtes trop différentes toutes les deux pour comprendre les souhaits de l'autre. Pourquoi ne pas tout simplement admettre que vous avez des objectifs différents ? A cause de ces tensions, tu me mets dans une situation difficile. Pourquoi lui avoir fait promettre de ne plus voir les Potter si elle perd ce défi ? Qu'est-ce que tu y gagnes ?

Victoire ne sait que répondre. Comment pourrait-elle lui dire la vérité ? Elle ne veut pas l'opposer à son parrain, elle ne peut pas. Lui dire qu'elle ne supporte la famille Potter revient presque à annuler le mariage. Et ça, c'est au-dessus de ses forces. Elle est bien trop égoïste. Elle a besoin de lui, de sa présence. Alors elle abdique, elle abandonne, elle concède. S'il faut le partager avec les Potter pour le garder près d'elle, alors soit. Ce n'est pas pour autant qu'elle est prête à faire le même sacrifice avec sa sœur, mais ça, il n'a pas besoin de le savoir. L'important, en cet instant, c'est de préserver leur couple si fragile.

— Je suis désolée, murmure-t-elle.

Ces trois mots sont devenus si courants dans sa bouche ces derniers mois. A chaque fois qu'elle rentre tard, à chaque dîner avorté, à chaque rendez-vous manqué. Mais ce soir, c'est la première fois depuis longtemps qu'elle les prononce avec tant de sincérité. Teddy relève la tête vers elle, surpris. Et il s'approche d'elle immédiatement, les sourcils froncés, inquiet. Ce n'est qu'à cet instant qu'elle s'aperçoit qu'elle pleure.

— Je ne voulais pas te mettre dans cette position.

Elle tente de maîtriser sa voix tremblante, elle essuie les larmes qui coulent sur ses joues. Il n'y a que devant lui qu'elle peut se permettre une telle faiblesse.

— Je ne me sens pas à ma place, parmi eux. Je ne suis pas une Weasley.

— Ne dis pas de bêtises, riposte Teddy. Tu es…

— Je suis plus une Delacour qu'une Weasley, l'interrompt-elle. Je l'ai toujours été. Et tu le sais.

Teddy vacille un instant, ébranlé. Il ouvre la bouche, comme résigné, mais elle le coupe dans son élan. Elle ne sait que trop bien ce qu'il va dire. Il l'aime trop. Elle sait qu'il serait prêt à moins les voir, pour elle, mais elle ne peut pas le laisser faire ça. Il serait trop malheureux. Il s'agit de sa famille d'adoption, après tout.

— Mais je ferais de mon mieux, chuchote-t-elle. Parce que je sais qu'ils comptent beaucoup pour toi. Alors je ferais des efforts, je te le promets. Pas pour eux, mais pour toi. Parce que je t'aime.

Le sourire qui s'étale sur le visage de Teddy lui confirme qu'elle fait le bon choix. Elle prendra sur elle, elle souffrira un peu, parfois beaucoup, mais elle endurerait tout ça pour lui, pour le rendre heureux. Parce que c'est la bonne chose à faire.

Il l'embrasse, avec plus d'intensité qu'il ne l'a fait ces derniers mois. Elle a le souffle coupé, les mains qui tremblent. L'amour et le bonheur qui émanent de lui l'étourdissent, l'aveuglent, l'enivrent. Et tandis qu'il la porte vers leur chambre, pour la première fois depuis longtemps, elle se sent heureuse. Ils ont enfin regagné leur petite bulle.


Les paupières de Victoire frémissent. L'esprit encore embrumé de sommeil, elle sent vaguement une main légère qui lui parcourt le bras, qui caresse sa peau douce, la chatouille. Elle ouvre les yeux, et la première chose qu'elle voit sont les prunelles attentives de Teddy. C'est avec une profonde sensation de niaiserie qu'elle se dit qu'aujourd'hui, elle se sent heureuse.

— Ca fait combien de temps qu'on ne s'est pas retrouvés comme ça ? chuchote-t-elle.

— Trop longtemps.

Il pourrait être en colère, la traiter de tous les noms, il en a bien le droit. C'est de sa faute à elle s'ils ne se voient presque plus. Mais il sourit, il effleure son visage de ses doigts, de sa bouche, avec une tendresse qui la fait fondre. Cela fait combien de temps qu'ils n'avaient pas fait l'amour ? Trois mois ? Quatre ? Plus ? La honte l'envahit lorsqu'elle se rend compte qu'elle a cessé de compter.

— Je suis la pire fiancée qui existe, murmure-t-elle.

Teddy se fige, se redresse, plante ses yeux dans les siens. Puis il mêle ses doigts aux siens, et les serre fort.

— Je t'interdis de dire une chose pareille.

Victoire sourit, faiblement. Il est si gentil avec elle, trop gentil. Si elle ne fait pas plus attention, tout va s'écrouler. Elle ne peut pas laisser son couple flétrir comme une feuille morte sans rien faire, les bras ballants, en spectatrice.

— Je te promets de faire plus d'efforts, continue-t-elle en ignorant son intervention. J'essaierais de rentrer plus tôt du travail. Et de calmer le jeu avec Dominique.

— On sait très bien toi et moi que tu es trop têtue, bornée et perfectionniste pour ça, réplique Teddy.

Son ton est léger, mais Victoire se fige. Il se penche vers elle, embrasse sa mâchoire, la commissure de ses lèvres, sa pommette, remonte vers son oreille.

— Mais c'est pour ça que je t'aime, chuchote-t-il.

Alors c'est bête, mais elle rit. Son soulagement est tel, qu'encore une fois, elle se laisse aller.

Victoire sort de la douche deux heures plus tard, ses cheveux mouillés sentant bon la lavande. Teddy, assis devant une tasse de café, lit la Gazette en fronçant les sourcils.

— Qu'est-ce que tu as prévu de faire aujourd'hui ? lui demande-t-elle avant de mordre dans un morceau de toast grillé.

— Je pensais que tu travaillerais, alors j'ai dit à ma grand-mère que je mangerais avec elle ce midi, répond Teddy en grimaçant un sourire d'excuse.

— Ne t'en fais pas, ça va me donner une bonne excuse pour aller voir mes parents. On pourra passer quelques heures ensembles cet après-midi.

— Et avancer dans les préparatifs du mariage ?

Son ton plein d'espoir la fait sourire. Elle acquiesce avec enthousiasme, puis se penche pour l'embrasser. Ses lèvres ont le goût amer du café noir.

— Dis bonjour à Andromeda de ma part.

Elle sait parfaitement que Teddy préfère être seul lorsqu'il retrouve sa grand-mère maternelle. Ils partagent une peine qu'elle ne peut qu'essayer de comprendre sans vraiment la ressentir. Alors elle préfère s'éclipser et gagner la Chaumière aux Coquillages. Cela fait une éternité qu'elle n'a pas parlé avec ses parents. Le travail, Teddy et le mariage sont habituellement ses prétextes favoris pour éviter les confrontations. Alors qu'en réalité, elle ne veut en aucun cas subir le regard accusateur de son père. Mais aujourd'hui, elle doit prendre son courage à deux mains. Sa mère ne lui pardonnera jamais si elle la laisse totalement exclue des préparatifs. Parler uniquement de compositions florales et de plans de tables lui fera du bien.

Lorsqu'elle sort de la cheminée et arrive dans le salon de son enfance, Victoire est presque tentée de rentrer chez elle devant le silence froid de la maison vide. Il fait un soleil resplendissant aujourd'hui, ses parents en ont sûrement profité pour aller faire un tour sur la plage. Poussant la porte de derrière, Victoire sort sur la terrasse, se demandant ce qu'elle allait pouvoir sortir comme excuse pour son absence de ces derniers mois. Sa mère sera sûrement compréhensive, elle a toujours été sa préférée. Mais que dire à son père, si protecteur envers sa cadette ?

Malheureusement, ce n'est pas sur Fleur qu'elle tombe en premier. Assis à la petite table de rotin, profitant des premiers rayons de soleil de la journée, Dominique et Bill parlent avec animation. Ils se taisent en la voyant surgir, leurs sourires se fanent. Victoire reste figée, incapable de parler. Elle ne s'est pas attendue à ça, elle est prise au dépourvue, et elle déteste cette sensation. Son ventre se tord de jalousie à la vue des cheveux flamboyants de Dominique. Elle ressemble beaucoup à leur père.

— Je cherche maman, dit-elle d'une voix distante.

— Elle est partie faire un tour en ville, elle ne revient que pour midi, répond son père.

— Je reviendrais plus tard dans ce cas, je ne voulais pas vous déranger.

Elle serre les dents, tourne les talons. Elle meurt d'envie de savoir, ça la démange. Savoir ce que devient Dominique, si elle avance ou pas dans son projet stupide, si elle pense toujours que l'art sera son avenir. Mais elle est assez intelligente pour ne pas poser ces questions devant son père. Jamais il ne s'est immiscé entre ses filles, mais la situation présente pourrait bien changer cela, et ce n'est pas de son côté à elle qu'il se rangerait.

— Victoire, attends une seconde, s'il te plaît.

La voix de sa sœur l'arrête devant le foyer de la cheminée. Triomphante, provocante, fière. Elle se retourne, un sourire poli aux lèvres, masquant sa curiosité dévorante.

— Je ne tenais pas particulièrement à t'en parler, mais puisque tu es là, autant te mettre au courant. J'ai trouvé, Vic. Ce petit détail qui me manquait, celui qui me fera accéder au monde fermé et élitiste de l'art, je l'ai trouvé.

— Une nuance de bleu ? ironise Victoire, acide, sans pouvoir s'en empêcher.

— Non. Le mouvement. Le mouvement, c'est tout ce qu'il me manque. Et papa et tante Hermione ont déjà accepté de m'aider. Tu as perdu, Victoire.

Puis, à la plus grande surprise de Dominique, son aînée éclate de rire. Un rire froid, cynique.

— C'est donc ça ta brillante idée ? Le mouvement ? Tu penses sérieusement percer avec cette idée vue et revue ?

Victoire se hait, mais elle est presqu'heureuse de voir sa sœur ciller. Elle l'a touchée. Juste là où ça fait mal. En plein cœur de ses doutes.

— Demande de l'aide à autant de personnes que tu veux, tu es loin d'avoir gagné ce défi, Dominique. Et crois-moi, je ferais tout pour te ramener à la raison. Tu finiras par admettre que j'avais raison.

Sa sœur, toute pâle, n'a pas le temps de répliquer qu'elle disparaît dans les flammes. Elle s'en veut. Mais pas pour Dominique, pour Teddy. Elle qui lui avait promis à peine quelques heures plus tôt de faire des efforts, voilà qu'elle retombe déjà dans ses travers. Elle réapparaît dans le salon vide de leur appartement et s'écroule sur la chaise la plus proche. Elle se dégoûte, et en même temps elle ne peut s'empêcher de se dire qu'elle a raison. Dominique la remerciera plus tard. Dans dix ou vingt ans, lorsqu'elle se rendra compte que l'art ne peut être qu'une passade.

En attendant, Victoire allait devoir la forcer à ouvrir les yeux, même si ça faisait mal. Quelques minutes plus tard, elle s'assied à la table de la cuisine, une plume dans une main, un encrier dans l'autre, et un parchemin devant elle. Deux mois plus tôt, elle a sauvé la vie d'un patient atteint d'un sortilège mortel, un de ces sorts interdits qu'on ne trouve que dans les ouvrages de Magie Noire. Le pauvre homme l'a remercié un bon millier de fois, en lui promettant qu'il serait disponible n'importe quand, pour n'importe quel service.

Adam Welby fait partie de la communauté très fermé des peintres londoniens à succès, et il possède une des galeries les plus en vues d'Angleterre. Victoire ne peut retenir un sourire en signant d'un geste élégant. Cette mesquinerie n'est pas dans les termes du contrat initial, loin de là, mais neuf mois ont passé depuis. Il est hors de question qu'elle laisse sa sœur jeter sa vie aux orties.

Dominique la remerciera un jour.


Note de fin : Merci beaucoup pour votre lecture, n'hésitez pas à nous dire ce que vous en avez pensé ! On se retrouve la semaine prochaine pour le point de vue de Dominique, bonne fin de semaine à tous. :hug: