Une review !! merci merci, ça fait toujours plaisir !
Alors voici la suite et, très bientôt, la fin de l'histoire ^_^
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Chapitre trois
Lori ouvrit difficilement les yeux, stimulée par la voix impatiente du capitaine Picard. A tâtons, elle chercha son commbadge, se souvenant vaguement de l'avoir déposé la veille au pied de son lit en même temps que ses vêtements, avant de sombrer dans le sommeil. Ayant enfin réussi à mettre la main dessus, elle répondit au capitaine.
- Saint-James à l'inter…
Elle bailla longuement en écoutant la voix énervée qui sortait du commbadge.
- Commander, nous vous attendons le plus vite possible sur la passerelle.
- J'arrive, capitaine.
Le ton employé par Picard sous-entendant une réelle urgence, elle mit son uniforme sans vraiment s'inquiéter de l'allure qu'elle pouvait avoir et sortit en vitesse de ses quartiers.
*
* *
Picard arpentait nerveusement la passerelle, les mains derrière le dos, marmonnant d'incompréhensibles phrases qui semblaient faire plus ou moins référence à son sentiment actuel concernant les Cardassiens.
- Numéro Un, rappelez-la !
Riker soupira.
- Elle va arriver, capitaine, laissez-lui un peu de temps…
- Et cette nouvelle fantaisie des Cardassiens ! Monsieur l'Ambassadeur ne veut négocier avec la Fédération que si celle-ci est représentée par le commander Saint-James ! Que lui a-t-elle fait ?
- L'Ambassadeur est venu me poser des questions sur le commander, hier…
Picard eut un sourire crispé.
- Il semblerait qu'elle lui ait tapé dans l'œil, Numéro Un.
Data se retourna, les sourcils froncés. Il ouvrit la bouche dans l'intention de parler, quand la porte du turbolift s'effaça pour laisser apparaître le commander Saint-James. Picard, soulagé de ne pas avoir eu à expliquer sa dernière phrase à l'androïde, accourut vers elle.
- Commander, enfin… Nous vous attendions.
- Je vois cela, répondit Lori, avisant les officiers qui la fixaient tous avec le plus grand intérêt.
- Commander, nous avons un nouveau problème avec les Cardassiens.
- Les Cardassiens ?
- Vous leur avez tapé dans l'œil.
Tout le monde se retourna vers Data, qui affichait l'expression heureuse de celui qui avait sorti le bon mot au bon moment. Riker sourit, vite imité par l'ensemble des officiers. Geordi se mordilla les lèvres, essayant de garder un semblant de sang-froid.
Picard secoua la tête, ignorant la remarque de l'androïde.
- Ils ne veulent négocier qu'avec vous.
Lori ouvrit de grands yeux étonnés, semblant chercher une raison à ce nouveau caprice.
- Ont-ils dit pourquoi ?
- Vous aurez la primeur de leurs explications, commander.
- Et où sont-ils ?
- Dans la salle de conférence. Ils ont refusé de commencer quoi que ce soit tant que vous n'étiez pas présente.
- Je ne me savais pas si importante. Je suis flattée !
Picard sourit sincèrement pour la première fois depuis son réveil.
- Vous ne le serez peut-être pas longtemps…
Il se tourna vers son équipage.
- Numéro Un, conseiller… Allons entamer cette nouvelle journée de négociation. Monsieur Data, la passerelle est à vous.
Après avoir rajusté son uniforme, il entra dans la salle de conférence, précédé par le commander Saint-James. Will et Deanna lui emboîtèrent le pas.
Sans un mot, Data s'installa dans le fauteuil de commandement, en appréciant le confort comme à chaque fois qu'il y avait pris place. Il resta silencieux un instant, puis, se tournant vers LaForge, demanda avec la plus grande innocence du monde :
- Geordi, que signifie « taper dans l'œil » ?
*
* *
Assis depuis bien trop longtemps dans son fauteuil de commandement, Gul Morlach se leva soudain et s'étira lentement avant de promener sa silhouette élancée vers le poste de pilotage.
Les yeux fixés sur l'écran principal, il demanda à la volée :
- Etat des moteurs ?
La voix de l'ingénieur retentit sur la passerelle.
- Ils seront bientôt réparés, Gul. D'ici trente minutes, nous pourrons reprendre la route.
Morlach acquiesça comme si son interlocuteur se trouvait face à lui.
- Faites pour le mieux, Mechor.
Il fit une courte pause avant de reprendre, plus pour lui-même que pour son équipage.
- Le Haut Commandement n'a plus guère d'estime à notre égard pour nous refiler une telle poubelle… Nous allons être en retard… J'ose espérer que les nabots stupides qui sont censés nous aider ne partiront pas trop vite…
Haussant la voix, il s'adressa à ses officiers.
- Soyez prêts dès que les moteurs le permettront. Nous ne pouvons nous permettre un retard plus important.
Il contempla un instant encore les étoiles immobiles qu'affichait l'écran principal, puis retourna s'asseoir dans le plus grand calme possible.
Il n'échouerait pas.
*
* *
Lori recula au fond de son siège.
- Ambassadeur, comprenez bien que nous aimerions vous satisfaire. Mais tant que nous n'avons pas toutes les informations dont nous avons besoin pour prendre une décision, nous serons tous dans une impasse totale. Informations que vous refuser de nous délivrer…
Numak eut un sourire des plus hypocrites.
- Ces informations dont vous parlez ne sont pas encore en notre possession. Soyez cependant assurée, commander, que dès que nous pourrons en disposer, vous serez la première personne au courant…
Le commander Saint-James leva les yeux au plafond. Inspirant profondément, elle répondit :
- Ambassadeur, je n'aime guère votre ton mielleux. Je connais suffisamment les Cardassiens pour savoir que vous nous cachez volontairement le plus important. Vous faites traîner les négociations. Pourquoi ?
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, commander…
- Ce que le commander Saint-James veut dire, Ambassadeur…
Le regard noir que lança Numak au capitaine rappela à celui-ci la requête qui avait été faite le matin même. Picard n'avait donc d'autre choix que de laisser la jeune femme mener les négociations. C'était sans regret aucun ; Saint-James était extraordinairement douée pour régler tout ce qui pouvait, de près ou de loin, concerner les Cardassiens. Elle les connaissait mieux que n'importe quel officier de Starfleet, et son aide était des plus précieuses. Malheureusement, l'Ambassadeur Numak se révélait au fil des jours être un adversaire coriace et redoutable. Toute l'habileté du jeune commander ne suffirait peut-être pas.
Quoiqu'il en soit, la situation semblait au point mort, et il apparaissait clairement que les Cardassiens ne concèderaient rien de plus aujourd'hui… Quand je pense que ce sont eux qui ont demandé à négocier…songea Picard. Saint-James avait raison, ils cherchaient à gagner du temps. Mais pour quelle raison ?
Lori partageait de toute évidence le même point de vue. Se levant, elle dit d'une voix forte :
- Ambassadeur, je crois que continuer ne nous apporterait rien. Aussi je propose de continuer les négociations lorsque vous serez en mesure de nous fournir les informations que nous désirons et qui, pour le moment, semblent vous être inconnues. Néanmoins, je vous imposerai un délai. Je vous laisse trois jours, Ambassadeur. Passés ces trois jours, les négociations seront closes. Podrim sera considérée comme appartenant à la Fédération.
Elle vit Numak grimacer. Elle avait donc touché une corde sensible. Les Cardassiens avaient besoin de temps, et maintenant que ce temps leur faisait défaut, ils pouvaient commettre des erreurs…
- Nous tiendrons compte de ce délai, commander. Peut-être qu'un jour de plus…
- Trois jours, Ambassadeur. La Fédération me donne tout pouvoir, et j'entends bien en profiter.
Elle embrassa l'assemblée du regard avant de prendre congé dans le plus grand silence.
Elle mène cela comme une Cardassienne, remarqua Will. Je comprends l'intérêt de Numak pour elle…
*
* *
Le Daimon Nok, un nabot famélique, passant régulièrement pour tel même parmi ses congénères ferengis, arpentait nerveusement la passerelle du Latinum Five (le nom original de Latinum ayant été précédemment donné dans un grand élan d'intelligence à quatre autres vaisseaux coexistants), jetant de nombreux coups d'œil répétés au responsable des communications.
- Ils devraient être là depuis longtemps… Nous perdons du temps…
Il marmonna une des 285 Règles d'Acquisition qui complétait parfaitement sa pensée et s'arrêta face à l'écran de contrôle, montrant son impatience en se balançant d'un pied sur l'autre.
Un court signal sonore lui fit brusquement tourner la tête en direction du poste de communication.
- Daimon, un vaisseau cardassien en approche. Ils veulent nous parler.
- Ce n'est pas trop tôt… Ouvrez un canal.
Au même instant, un visage cardassien démesuré apparut sur l'écran principal. A sa vue, tous les Ferengis amorcèrent un mouvement de recul, rebutés par cette laideur insoutenable qui était le propre de toutes les races autres que la leur.
Nok entama la conversation.
- Cardassien, je suis le Daimon Nok. Nous vous attendons depuis quatre heures…
Le Cardassien lui coupa la parole avec fermeté.
- Il suffit, Ferengi ! Nous n'avons pas à justifier notre retard.
Il se tut un instant avant de continuer, plus posément.
- Je suis Gul Morlach. Etes-vous au courant de la raison de votre présence ici, Daimon ?
Nok exhiba une dizaine de dents en pleine déchéance en un large sourire aussi vicieux que cupide.
- Tout ce que je sais, c'est que Cardassia me paie très bien.
- Mais savez-vous pourquoi exactement ?
Le Ferengi acquiesça, vexé que le Cardassien semblât le prendre pour un imbécile.
- Nous devons vous aider à vous emparer d'un minerai situé sur une planète de la Fédération.
- Exact, Daimon. Nous allons vous fournir les coordonnées de notre prochaine rencontre.
Nok le vit tourner la tête vers l'un de ses officiers et opiner sèchement. Avisant de nouveau le Ferengi, il reprit :
- Il est inutile, je pense, de vous prévenir que tenter de nous doubler serait fort mal vu par le Haut Commandement...
Le Ferengi prit un air faussement innocent.
- Vous doubler ? Ce ne serait pas dans notre intérêt, soyez-en assurés…
- Je l'espère pour vous, Daimon. Vous avez les prochaines coordonnées ; nous nous y retrouverons dans deux jours.
Au grand soulagement du frêle équipage du Latinum Five, le visage de Morlach disparut de l'écran principal pour laisser voir le vaisseau cardassien manœuvrer avant de s'éloigner à vitesse de distorsion.
- Ces chiens n'auront jamais le minerai.
Nok se tourna vers l'endroit d'où provenait la voix.
- Ce ne sera peut-être pas si facile, commandant N'Vak, avança le Ferengi.
Le Romulien, émergeant de l'ombre, dévisagea le Daimon avant de répondre.
- Daimon, j'ai le meilleur équipage de Romulus et la mission de ramener ce minerai. Je le ferai, avec ou contre vous. Mais rappelez-vous, Ferengi, que quelle que soit la somme que Cardassia vous paie, Romulus la doublera si vous nous aidez.
Nok se mordilla les lèvres, pensant fortement à la trente-troisième règle d'Acquisition stipulant qu'il n'y aucun mal à lécher les bottes du patron, et décida de l'appliquer. Du moins, pour le moment.
- Nous vous aiderons, commandant.
- Vous faites le bon choix…
N'Vak se tourna vers l'écran, sur lequel on pouvait voir un Oiseau de Guerre romulien se désocculter.
- Vous faites le bon choix, répéta-t-il avec un léger sourire aux lèvres.
*
* *
- Au fond, commander, vous nous avez alloué trois jours de congés supplémentaires…
Will Riker affichait un sourire incroyablement satisfait.
- Exact, commander. Vous allez pouvoir vous remettre au théâtre…
- Je suis sûre que vous êtes jalouse et que vous mourrez d'envie de vous joindre à nous…
- Vous lisez dans mes pensées, commander…
Picard vint interrompre la joute sarcastique des deux officiers.
- Commander Saint-James, puis-je vous parler ?
C'était plus un ordre qu'une question… Retrouvant son sérieux, Lori acquiesça et suivit le capitaine dans son bureau.
Riker jeta un coup d'œil sur la passerelle. Voyant Data se lever du fauteuil de commandement, il l'interrompit d'un geste.
- Restez à votre poste, monsieur Data. J'ai quelque chose à faire.
- Bien, monsieur.
L'androïde se rassit avec précaution, comme si ce mouvement était un privilège qu'il devait savourer.
*
* *
Une fois dans son bureau, le capitaine Picard alla s'asseoir dans son fauteuil, invitant le commander Saint-James à faire de même. Il garda le silence un long moment, fixant la jeune femme dans les yeux.
Enfin, il parla d'un ton froid.
- Commander, dois-je vous rappeler qu'à bord de mon vaisseau, aucun ordre n'est donné sans mon consentement ? J'aurais aimé être informé de votre décision…
Lori soupira.
- Capitaine, je regrette de vous avoir mis dans l'embarras. La situation n'évoluait pas à notre avantage, aussi ai-je du improviser.
- Depuis quand avez-vous les pleins pouvoirs de la Fédération ?
- Je vous l'ai dit, j'ai du improviser… Croyez-moi, capitaine, je pense avoir agi au mieux. Il fallait imposer une limite aux Cardassiens. Pour négocier avec eux, il faut être comme eux…
- Dorénavant, commander, tachez de ne pas outrepasser vos fonctions.
Elle secoua la tête, non convaincue.
- Sauf votre respect, capitaine, j'aimerais continuer à mener les négociations. De plus, oserais-je vous rappeler que les Cardassiens ne veulent traiter qu'avec moi ? Laissez-moi faire, capitaine. Je les connais mieux que personne. La Fédération n'aura pas à le regretter, je vous le certifie.
Picard acquiesça lentement.
- Vous nous avez donné trois jours de répit. Mettons-les à profit pour découvrir ce que veut nous cacher l'Ambassadeur… Bien, je vous laisse faire. Après tout, vous avez raison, vous êtes notre meilleure spécialiste.
Il lui sourit faiblement.
- Ce sera tout, commander.
- Merci, capitaine.
*
* *
Numak resta assis un long moment dans la salle de conférence, faisant bruyamment pianoter ses doigts sur la table à laquelle il s'était nonchalamment accoudé. Le cliquetis régulier de ses ongles martelant le métal résonnait dans toute la pièce. Bizarrement, cela l'aidait à réfléchir.
Ce jeune commander- cette jeune femme, rectifia-t-il- était décidément bien plus dangereuse qu'il ne l'avait cru au premier abord. Elle avait une telle assurance, un tel charisme…Des traits de caractère inhabituels chez les humains…
Il songea que le commander avait dû beaucoup apprendre des Cardassiens… Dans un sens, il se sentait flatté de voir que son peuple était encore capable de former de jeunes esprits en harmonie avec ce qu'il considérait comme l'idéal cardassien. Si Lori avait été cardassienne, elle aurait sans aucun doute fait partie des espoirs de l'Empire. Mais, dans l'immédiat, Numak avait la désagréable impression que tout ce en quoi il croyait se retournait contre lui. Cette jeune femme incarnait l'idéal cardassien et, comble de l'ironie, elle œuvrait contre ceux qui, précisément, croyaient en cet idéal…
Le paradoxe amusait Numak autant qu'il l'effrayait. Lori l'attirait de plus en plus. Elle était si froide et distante avec lui qu'elle ne pouvait qu'éprouver les mêmes sentiments à son égard, il en était persuadé. Après tout, elle était presque Cardassienne, et elle ne pouvait pas ignorer ce qu'un tel comportement sous-entendait…
Le Cardassien avait toujours aimé l'idée qu'avant d'avoir une femme, il fallait la vaincre… Et, de la même façon qu'il avait vaincu toutes les autres, il vaincrait Saint-James.
Il sortit de la salle de conférence en prenant bien soin d'éviter la passerelle et ses pitoyables officiers humains, et décida de se rendre dans le seul endroit relativement agréable qu'il connaisse : le Ten Forward.
*
* *
Lori franchit les portes du Ten Forward et jeta un œil soupçonneux aux alentours du bar. Elle avait appris que le lieu était tenu par une El Aurienne, et cette nouvelle l'avait rendue méfiante. Cette race d'écouteurs pouvait se révéler plus sournoise qu'il n'y paraissait… Elle se souvenait d'une rencontre en particulier avec un El Aurien au cours de ses années d'étude à l'Académie… Il l'avait si bien embobinée qu'elle aurait pu, sur sa demande, lui raconter sa vie entière. Elle avait su juste à temps qu'en bon escroc, il avait déjà fait chanter un nombre incroyable de personnes dont il connaissait les moindres secrets. L'histoire commençait à dater, mais Lori s'était jurée de ne plus jamais tomber dans un piège si évident, et sa confiance était devenue difficile à mériter.
Malgré les louanges dont jouissait cette Guinan de la part de tout l'équipage, et bien qu'elle sache qu'un cas isolé n'est pas forcément généralisable à un peuple entier, elle ne pouvait s'empêcher de se méfier…
Elle se dirigea vers le bar, essayant de remarquer tout ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler à une paire d'oreilles ambulante… Une femme noire sans âge, avenante et au sourire aussi large que le chapeau violet qu'elle semblait exhiber avec un naturel que la plupart des gens ne possèderont sans doute jamais, trônait derrière le comptoir. A sa vue, tous les préjugés de Lori s'envolèrent en fumée, sans vraiment qu'elle comprit pourquoi. Cette femme inspirait une confiance naturelle qu'il n'y avait aucune raison de remettre en doute…
Elle s'accouda au bar, rendant son sourire à l'El Aurienne.
- Guinan ? Je suis le lieutenant commander Lori Saint-James.
La tenancière acquiesça, semblant entendre une affirmation à laquelle elle s'attendait.
- Tout le monde à bord m'a déjà parlé de vous, Lori…
Elle se rapprocha pour murmurer :
- Ils vous adorent…
Puis, reprenant sa posture initiale, elle reprit.
- Permettez-moi de vous offrir un verre.
Lori pesa rapidement le pour et le contre, et, ayant avisé qu'elle ne prenait certainement aucun risque en acceptant ce verre, elle opina.
- Volontiers… (elle ajouta à mi-voix ) mais, pitié, pas de cette merde ferengie qui a la prétention de remplacer l'alcool…
Sans un mot, Guinan versa plusieurs liquides à l'apparence merveilleuse dans un verre immense et le tendit à Lori.
- Avant de le boire, puis-je vous suggérer d'y saupoudrer ceci ?
Elle désigna un récipient qui contenait une poudre argentée aux reflets multicolores. Avec une légère moue d'indécision, Lori en versa quelques grains dans son verre, pour voir avec surprise le liquide bouillonner avant de prendre une couleur parfaitement indéfinissable.
Elle regarda Guinan, comme pour obtenir la permission de boire. Rassurée par l'approbation de l'El Aurienne, elle trempa légèrement ses lèvres dans le liquide doux et sucré qui semblait s'évaporer au simple contact de sa langue.
- C'est fabuleux ! lâcha-t-elle, stupéfaite.
- Spécialité maison, dit simplement Guinan. Et j'en ai plusieurs dizaines à vous proposer…
- Je vous aime déjà…
Sous le regard bienveillant de Guinan, Lori se replongea entièrement dans les délices de son breuvage merveilleux, songeant que s'il y avait un dieu, il devrait venir plus souvent en ce lieu d'enchantements…
*
* *
Le capitaine Picard rajusta la tunique de son uniforme, un geste qui fit légèrement sourire son premier officier. Picard avait beau porter cet uniforme depuis cinq ans, Riker le soupçonnait de ne jamais s'être habitué au fait que la tunique remontait lorsque l'on se levait d'une chaise. Avec le temps, le mouvement de Picard était plus devenu un tic qu'une réelle nécessité, mais il ne manquait pas de fasciner tout le monde à bord, surtout les jeunes enseignes, adeptes depuis le premier jour de ce qu'ils avaient appelés dans un élan d'ironie « la manœuvre Picard ». Riker se demanda si son capitaine était au courant des spéculations qui couraient quant à son tic ( qui commençait par ailleurs à devenir contagieux, ce dont Will prit conscience après avoir lui-même tiré un coup sec sur son uniforme. Indéniablement, cette tunique remontait… ) … Un jour, peut-être, lorsqu'ils auraient de nouveaux uniformes, se décidera-t-il à lui en parler. Pour le moment, il préférait ne pas vexer son capitaine et ainsi risquer de frustrer le reste de l'équipage en le privant de son spectacle favori…
- Dites-moi, Numéro Un, que pensez-vous de notre nouveau lieutenant commander ?
- Permission de parler franchement, monsieur ?
Picard le regarda fixement.
- Bien sûr, Will.
- Capitaine, je pense que si une personne peut contrer Numak, c'est bien elle. Vous avez vu de quelle façon elle a mené la réunion de ce matin… L'Ambassadeur lui-même en a été surpris.
- C'est ce qui m'effraie. Je commence à me demander si elle n'est pas aussi imprévisible que les Cardassiens… Elle a pris une décision importante sans me consulter, ce matin, et la situation aurait pu mal tourner… Je ne suis pas sûr que l'amiral Nechayev l'aurait approuvée.
Riker hocha la tête, compréhensif.
- Capitaine, si je puis me permettre, vous étiez le premier à la défendre lorsqu'elle est arrivée à bord de l'Enterprise. Je crois que nous devons continuer à lui faire confiance ; n'oubliez pas qu'elle est avant tout un officier de Starfleet. Un excellent officier.
- Recommandée par l'amiral, Numéro Un, et j'ai appris à me méfier des officiers recommandés par l'amiral, ils en savent souvent plus qu'ils ne veulent le laisser croire…
- Je crois que nous devrions attendre de voir comment la situation va évoluer, capitaine. Rien ne nous prouve que tous les officiers ayant un lien avec les affaires cardassiennes et l'amiral Nechayev sont forcément peu dignes de confiance. Comme vous l'avez dit, nous devons lui laisser sa chance.
- Vous avez probablement raison, Will.
Picard leva les yeux sur son premier officier et lui lança un regard inquisiteur.
- N'auriez-vous pas un faible pour le commander, Numéro Un ? demanda-t-il, moqueur.
Will sourit mystérieusement.
- Je ne vois pas ce qui peut vous faire dire ça, capitaine…
Jean-Luc se gratta le peu de cheveux qu'il avait sur le crâne et sourit.
- Quant au comportement de monsieur Data, j'imagine qu'il n'a échappé à personne…
- Si vous me permettez, monsieur, elle n'a pas tapé que dans l'œil des Cardassiens…
- Cela jouera peut-être en notre faveur, qui sait ?
Un large sourire s'épanouit sur le visage de Will Riker.
- Voulez-vous insinuer que la suite des négociations pourrait dépendre des capacités de séduction de Data, capitaine ?
- Tout arrive, Numéro Un… Mais, en toute franchise, si nous devons en arriver à cette extrémité, c'est que la situation sera déjà sérieusement compromise…
Will acquiesça, se remémorant les différents essais de l'androïde dans ce domaine.
- Data m'étonnera toujours, murmura-t-il.
Il vit du coin de l'œil son capitaine approuver en soupirant.
- Moi aussi, Numéro Un.
*
* *
- Bonjour, commander…
Surprise par le ton de cette voix qui n'avait jusque là manifesté que du mépris ou, au mieux, de l'indifférence, le commander Saint-James leva son regard vert. La première chose qu'elle vit fut le sourire éclatant de l'ambassadeur cardassien.
Vive l'Ultra Brite, songea-t-elle, peu convaincue elle-même du calme qu'elle voulait se conférer par ce genre d'humour.
- Ambassadeur…
Le ton était bref, cinglant. Discuter avec un Cardassien, surtout celui-ci, était bien au-dessus de ses forces en ce moment, et elle n'avait guère envie de faire un effort.
Le sourire de Numak n'avait pas failli. Il semblait avoir tout son temps… contrairement à Lori. Elle voulait en finir au plus vite, la solitude la tentant dans ce genre de situations plus que n'importe quelle compagnie.
- Que puis-je pour vous, Ambassadeur ?
Avec une élégance toute cardassienne, Numak s'assit lentement en face de la jeune femme, la fixant de ses yeux gris pétillant d'orgueil. Le temps aidant, Lori avait appris à ne plus être impressionnée par le charisme indéniable que dégageaient les représentants de cette race.
Numak se taisait toujours, visiblement guère pressé d'entamer la conversation. Le jeune commander commençait à perdre patience, se demandant où le Cardassien voulait en venir… Avec un soupir, elle répéta sa question.
- Que puis-je pour vous, Ambassadeur ?
- Nous avons tout le temps de parler, commander…
- Vous, peut-être… Parler de quoi ?
- Oh… de choses et d'autres…
Il s'avança légèrement.
- Tout ce qui peut nous éloigner de ces pénibles négociations… Qu'en dites-vous… Lori ?
Elle écarquilla les yeux, ayant trop peur de comprendre la situation… Le Cardassien la draguait…
Elle se renfrogna et recula au fond de son siège. Il pouvait toujours rêver… Suivant son mouvement, Numak s'avança plus encore au-dessus de la table. Sa main s'empara de celle de Lori avec une rapidité déconcertante. La jeune femme amorça un mouvement de recul que le Cardassien contint avec fermeté. Sa prise se resserra.
Relevant la tête, elle soutint son regard avec un mépris incroyable.
- Lori… quel regard noir. A croire que vous me détestez… Je n'ai pourtant rien fait pour mériter une telle antipathie.
Il plissa les yeux en un semblant de clin d'œil.
- Pour le moment…
Lori articula clairement :
- Je vous connais depuis deux jours. Cela me suffit.
Il secoua la tête, moqueur.
- Vous changerez d'avis.
Lâchant sa main, il se leva avec la grâce d'un félin. Il salua d'un signe de tête avant de sortir du Ten Forward. Lori le regarda s'éloigner sans un mot, encore stupéfaite par son audace… Elle n'avait jamais pensé que l'on pouvait haïr à ce point. Au fil des jours, elle s'apercevait que, malgré tous ses efforts, elle vouait une réelle antipathie à l'Ambassadeur ; le récent comportement de ce dernier n'arrangeait bien évidemment pas ses sentiments à son égard. Elle commençait lentement à comprendre que, n'étant pas vulcaine, elle ne pourrait pas toujours éviter de mêler ses émotions et son travail ; cela bouleversait sa façon de penser… L'idée qu'elle n'était pas maître de ses émotions la terrifiait.
Dès son arrivée à bord de l'Enterprise, elle avait été séduite par le commander Data. Elle savait maintenant pourquoi : l'androïde n'éprouvait pas de sentiments, il ne pouvait par conséquent pas être distrait par eux ; inconsciemment, c'était peut-être ce qu'elle-même recherchait… Elle songea que parler avec Data lui ferait sans doute du bien au point où elle en était. L'androïde était, à bord du vaisseau, celui qui se rapprochait le plus d'un ami à ses yeux…
Sans un mot, elle se leva et sortit du Ten Forward pour prendre la direction des quartiers de Data. Elle sourit tristement en pensant que Numak avait finalement réussi à ranimer les vieux démons qu'elle essayait vainement d'éloigner depuis son enfance. Le Cardassien avait dû prendre son mépris pour une tentative d'approche de sa part. Les mœurs amoureuses de ce peuple ne cessaient de la surprendre, mais ces quiproquos qui l'amusaient tant autrefois lui laissaient aujourd'hui un goût amer dans la bouche. Une fois encore, elle se rendit compte qu'elle ne devait cette rage qu'à Numak. D'une façon ou d'une autre, se dit-elle, il devra éteindre le feu qu'il a allumé.
Lorsqu'elle se souvint qu'elle était à l'origine partie pour retrouver Data, elle s'aperçut qu'elle s'était arrêtée juste derrière les portes du bar. Elle soupira profondément. C'est le bouquet, maintenant, je ne peux même plus marcher tout en réfléchissant…Je suppose que cela aussi, je le dois à Numak… Son sens de l'humour plus ou moins retrouvé, elle se dirigea enfin vers les quartiers de l'androïde.
*
* *
- Spot ! Tu m'empêches de travailler.
Data saisit le chat roux qui avait bondi pour la troisième fois en cinq minutes sur sa console et le déposa à terre.
- Reste là, Spot.
L'animal se frotta un instant aux jambes de l'androïde, puis, ayant pris de l'élan, entreprit de sauter une fois de plus sur la console. Data anticipa son mouvement et le cueillit au vol. Spot dans les bras, il se leva et se dirigea vers le réplicateur.
- Supplément pour félin numéro 125, annonça-t-il.
Data prit le bol qui venait d'apparaître et, se baissant, le posa au sol. Il lâcha Spot, qui, depuis quelques secondes, miaulait avec insistance. Le chat fondit sur la nourriture, poussant le bol à chaque bouchée qu'il avalait. L'androïde le regarda avec satisfaction avant de retourner s'asseoir à sa console.
- Peut-être me laisseras-tu tranquille quelques minutes, de cette façon.
Au moment où il se replongeait dans son travail, un tintement se fit entendre. Relevant la tête, Data se demanda s'il ne commençait pas confusément à comprendre la notion d'agacement.
- Entrez.
Il se leva, légèrement surpris, en voyant le commander Saint-James entrer. Il ne souvenait pas d'un rendez-vous, et ne trouvait aucune raison à cette visite inattendue.
- Commander ?
- Je m'excuse Data… Je vous dérange ?
Data hocha légèrement la tête.
- A vrai dire oui. (la franchise dénuée de tact de Data fit sourire la jeune femme). Le capitaine Picard m'a demandé de parcourir toutes les données de la Fédération concernant la planète Podrim.
- Je vois.
Comme s'il avait compris sa brusquerie, l'androïde se radoucit soudain.
- Je peux faire quelque chose pour vous ?
Lori secoua la tête.
- Cela peut attendre, Data. Quand aurez-vous terminé ?
L'androïde baissa les yeux pour les relever moins de deux secondes plus tard. Avec un demi-sourire, il répondit :
- A peu près dans une heure.
Lori lui rendit son sourire avant de continuer.
- Dans ce cas, monsieur Data, que diriez-vous de venir dîner chez moi lorsque vous aurez fini ?
- Volontiers, commander.
- A tout à l'heure, Data.
Il la regarda sortir et se remit au travail. Il était en train de se rendre compte par lui-même que la Fédération disposait vraiment de très peu d'informations sur la planète lorsque Spot, rassasié, bondit sur ses genoux et s'y coucha. Data haussa les épaules, comprenant qu'il était inutile autant qu'illusoire de tenter de convaincre Spot de rester à terre pour une petite heure, et préféra allouer son énergie à la mission qui lui avait été confiée.
*
* *
Lori achevait de se préparer quand la sonnette de sa porte retentit. Elle jeta un énième coup d'œil au miroir qui lui rendait invariablement le même reflet depuis une bonne dizaine de minutes, puis, jugeant sa tenue correcte, elle alla accueillir son visiteur.
La porte s'ouvrit sur Data, agrippé à un bouquet de fleur. Se courbant légèrement en un semblant de révérence, il le lui tendit doucement.
- Vous êtes adorable, Data…
Elle prit les fleurs qu'il lui offrait et le fit entrer. Data s'arrêta peu après avoir passé le pas de la porte, le regard rivé sur la jeune femme. Elle portait une robe noire qui ne cachait rien de ses formes. Un instant, le souvenir de Tasha Yar revint hanter sa mémoire. S'il avait éprouvé des émotions, il aurait trouvé la situation pénible ; dans le cas présent, il ne pouvait que faire un parallèle… La robe du commander était, selon les critères humains, superbe. Le commander aussi… Data était en train de chercher le compliment le plus approprié quand Lori s'inquiéta de son silence.
- Data ? Qu'y a-t-il ?
L'androïde se tourna vers elle et pencha la tête sur le côté.
- Vous resplendissez, commander, rond-de-jamba-t-il, très XVIIème siècle.
- Quelle courtoisie, Data… Vous ne cesserez de m'étonner…
- Mes programmes sont très variés, répondit l'androïde avec un sourire anormalement grand.
- Vous allez pouvoir me montrer ça, dit la jeune femme en l'invitant à s'asseoir.
Data prit place sur le divan que lui désignait Lori et allongea ses jambes sous la table, d'une façon stylée et nonchalante. Immédiatement après, une expression intriguée se peint sur son visage et, alors que Lori avait l'impression de retrouver le Data qu'elle connaissait, il dit :
- J'ai une question, commander. Mes études du comportement humain lors de relations comme la nôtre, ont montré que, à la réception du cadeau traditionnel, la femme prétend toujours que l'homme n'aurait pas dû lui offrir quoi que ce soit. Pourtant, il est établi qu'un cadeau fait plaisir.
- Où voulez-vous en venir, Data ? demanda Lori, amusée par les problèmes que parvenait à se poser l'androïde.
- Lorsque je vous ai offert les fleurs, vous m'avez dit merci sans me préciser que je n'aurai pas dû vous faire ce présent. Aurais-je mal interprété mes données ?
- Qu'auriez-vous préféré, Data : que je vous dise qu'il ne fallait pas tout en sachant pertinemment que vous saviez que cela me fait plaisir ou que j'abrège en vous avouant immédiatement que j'ai trouvé ça très gentil de votre part ?
L'androïde ouvrit de grands yeux paniqués.
- Les situations inter relationnelles sont-elles toujours aussi compliquées ?
- Nous ferons tout pour simplifier ça, Data… (elle le regarda avec insistance) Et puisque nous en sommes à tout simplifier, puis-je vous suggérer de m'appeler par mon prénom ?
L'androïde acquiesça.
- Bien sûr, Lori.
Elle approuva en hochant la tête.
- Voilà qui est mieux.
Elle se leva et s'approcha de la table sur laquelle étaient disposés des couverts pour deux personnes.
- Voulez-vous passer à table, Data ?
- Volontiers.
L'androïde se leva à son tour et rejoignit la jeune femme. Passant derrière elle, il recula sa chaise, la priant de s'asseoir.
- Permettez…
- Une autre facette de vos programmes ? s'enquit Saint-James, impressionnée par la galanterie de son compagnon.
- Je vous l'ai dit : ils sont très variés.
- J'ai hâte d'en voir plus…
Les deux officiers prirent place et, tout en parlant, commencèrent à manger. Data ne savait pas exactement comment il devait se comporter avec une femme. Ses précédentes expériences n'avaient pas été, à ses yeux, des plus convaincantes, et il se rendait doucement compte que l'humour n'était certainement pas ce qu'il y avait de plus étrange dans le cerveau humain. La psychologie féminine était, à son avis, bien placée dans le hit-parade de la complexité. Dépourvu d'émotions, il avait du mal à comprendre le concept de flirt ainsi que le plaisir qu'en retiraient les humains.
Tout ce dont il était sûr en ce moment, c'était que la compagnie du commander Saint-James (Lori, corrigea-t-il mentalement) etait des plus agréables et qu'il souhaitait que ce moment se prolongeât encore un peu. Dans un sens, il espérait que le sentiment était réciproque. Peut-être était-ce cela que les humains appelaient « triquer pour une gonzesse » ? Il avait déjà entendu le commander Riker employer cette expression, sans vraiment comprendre ce à quoi il faisait allusion sur le moment. A l'occasion, il demanderait à Geordi. Le jeune noir ne s'était jamais moqué de sa naïveté et Data pensa qu'il apprécierait sûrement de parler de femmes avec lui, comme tous les mâles hétérosexuels avaient l'habitude de le faire entre eux.
*
* *
Après le dîner, Lori et Data s'étaient installés dans ce que la jeune femme appelait avec un brin de moquerie le « coin salon » des quartiers de fonction. Ils sirotaient tous deux un délicieux Brandy, gracieusement offert au jeune commander par Guinan comme cadeau de bienvenu. L'androïde racontait à la jeune femme de quelle façon il avait rencontré l'El Aurienne en 1879 lors d'une mission qui l'avait propulsé dans le Far West terrien.
- Et vous avez réellement plumé des tricheurs professionnels au poker ?
- J'ignorais qu'il s'agissait de tricheurs. Ce détail ne m'a été révélé que plus tard, par le groom de l'hôtel.
Lori eut un léger rire.
- Finalement, Data, vous savez presque tout faire…
L'androïde hocha la tête.
- Je suis fonctionnel dans beaucoup de domaines.
- Par exemple ?
Il baissa les yeux un court instant, signe qu'il mettait de l'ordre dans ses données.
- J'ai toutes les capacités d'un ordinateur. En outre, je sais piloter, lire, écrire, jouer du violon, élever un chat…
- Et séduire une femme…
Data releva la tête, surpris.
- Mes fonctions sexuelles sont pleinement opérationnelles.
- Je parlais de séduction, commander.
- Mon programme inclut de nombreuses techniques de flirt.
Il s'interrompit un instant.
- Une fois, j'ai même crée un programme spécial ; mais je ne m'en suis guère servi. La séduction requiert un comportement complexe que je ne maîtrise pas encore totalement.
Lori eut un sourire malicieux.
- En êtes-vous sûr ?
Elle s'approcha lentement de l'androïde, qui, hésitant, reculait au même rythme.
- Auriez-vous peur, monsieur Data ?
- La peur est un sentiment qui ne m'est pas accessible.
- Alors pourquoi vous dérobez-vous ?
- Je ne me dérobe pas…
Il s'arrêta, laissant la jeune femme venir près de lui. Sans un mot, il activa les programmes qu'il avait mis de côté pour pallier à ce genre de situations et qui devaient l'aider à comprendre un peu plus le mystère insondable que représentait la psychologie féminine…
Guidé par les données qui s'accumulaient dans son cerveau positronique, il prit Lori dans ses bras et, approchant son visage de celui de la jeune femme, l'embrassa doucement, sentant ses mains se poser sur la peau synthétique de sa nuque. Le contact de ses lèvres était doux et tiède, presque sucré. Lori se colla contre lui et, rapidement, il sentit sa langue dardée s'insinuer entre des dents qu'il avait jusqu'ici gardé serrées. Immédiatement, il lui rendit son baiser et ferma les yeux, tentant de se concentrer le plus possible sur les évènements qui, il n'en doutait pas, résulteraient de son acte et, ce faisant, il se rendit étrangement compte que la situation, loin d'être désagréable, lui plaisait de plus en plus.
Il tourna légèrement la tête.
- Ordinateur, éteins les lumières.
Il sentit Lori se hisser pour nicher son visage dans le creux de son cou. Elle lui mordilla doucement l'oreille.
- Je savais que vous étiez un parfait gentleman, monsieur Data…
Se gardant de répondre, l'androïde souleva la jeune femme sans aucun effort et se dirigea vers le lit.
*
* *
Lori posa une main sur le torse glabre et lisse de l'androïde et fit courir ses doigts le long de la peau qui, toute synthétique qu'elle fut, était aussi chaude et douce qu'une peau de bébé… Sous sa main, elle pouvait sentir les mouvements imposés par le rythme de la respiration régulière de Data. Il dormait... Il rêvait, même... Il lui avait avoué qu'il était depuis peu doté d'un programme onirique conçu par son créateur. Lori essaya d'imaginer quels pouvaient être les rêves d'un androïde. Sans doute n'étaient-ils guère différents des siens ; après tout, lui aussi avait le droit de rêver de moutons mécaniques… Quels qu'ils furent, l'expression de Data ne changeait pas. Il semblait… désactivé. Seuls sa respiration et les mouvements oculaires qu'elle devinait sous les paupières attestaient encore de sa fonctionnalité. Et les battements simulés de son cœur, remarqua-t-elle en déplaçant sa main vers la gauche. Il a toutes les caractéristiques physiologiques d'un être humain…
Convenant qu'il était grand temps qu'elle aussi commence à dormir et à rêver, elle s'étira, puis, se lovant contre le corps tiède de l'androïde, ferma les yeux et s'endormit presque aussitôt, ne pouvant s'empêcher de louer le génie indéniable du professeur Soong…
*
* *
Lori fut réveillée par une agréable odeur de café chaud. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle aperçut Data qui préparait la table pour un petit déjeuner qui s'annonçait copieux. Elle se leva et rejoignit l'androïde.
- Tu as décidé de m'engraisser ? demanda-t-elle, souriante.
Data lui lança un regard interrogateur avant de comprendre qu'elle devait sans doute faire référence à la quantité de nourriture amoncelée sur la table. Il décida de n'expliquer que le début de la démarche qui l'avait conduit à agir de cette façon.
- Je ne savais pas ce que tu aimais prendre en te levant.
- Café et croissant, répondit-elle en baillant.
Data se pencha sur la table, puis se retourna, tenant un plateau chargé de viennoiseries.
- Voilà ! dit-il avec la plus grande simplicité.
Il servit à son amie un bol de café et s'assit en face d'elle.
- Il me semble que c'est également vers ce menu que va la préférence du capitaine Picard…
- Un homme au goût certain, approuva Lori en trempant un croissant dans son café.
Elle mangea lentement, imitée par Data, qui n'avait jamais lu nulle part que l'on avait le droit de tremper son croissant dans le café. Il décida d'essayer et en conclut que cela donnait au croissant un goût de café. Les manger séparément reviendrait au même… Il songea que les habitudes alimentaires des humains pouvaient se révéler elles aussi très complexes. Il remarqua également que, par cette méthode particulière, la pâte du croissant ramollissait, ce qui n'avait rien d'agréable.
- Dis-moi, Data…
L'intéressé leva la tête, suspendant son geste.
- Tu n'éprouves vraiment aucune émotion ?
- Oui. Je ne suis pas programmé pour cela. Néanmoins, poursuivit-il, j'ai passé une nuit très agréable.
La jeune femme baissa la tête, rougissante.
- C'est gentil… Ton croissant goutte sur la table…
Data avala prestement la partie de son croissant qui était imbibée de café et essuya maladroitement les taches qu'il avait faites. Puis il reporta son attention sur Lori.
- Tu n'as jamais ressenti aucune émotion ?
Sa dernière rencontre avec son frère Lore était récente, et elle avait occasionné chez l'androïde plusieurs sensations dont il n'avait pas envie de parler. Il décida pour le moment d'oublier Lore et la puce à émotion. Raconter toute l'histoire prendrait trop de temps, et il doutait que son amie ait envie de l'écouter parler de sa propre définition de la colère pendant les prochaines heures.
- Non, mentit-il. Jamais.
- Tu n'as jamais eu peur ?
- Ce sentiment ne m'est pas accessible.
- Tu me l'as dit hier soir. Je croyais que tu plaisantais.
- Je suis incapable de plaisanter. Comme je suis incapable d'avoir peur.
Data ne voulait pas décevoir la jeune femme, mais il ne pouvait se résoudre à lui faire connaître ce qu'il considérait encore comme une part obscure de sa personnalité. Lui-même comprenait mal certains de ses comportements, et il refusait d'en parler tant qu'il n'aurait pas la solution. Lore avait bouleversé son existence, et il ne savait plus avec exactitude s'il voulait vraiment ressentir des émotions. Il ne voulait pas perdre de nouveau le contrôle de ses actes…
Peut-être était-ce cela, après tout, la peur ?
- Serais-tu prêt à faire une expérience ?
Data regarda Lori, curieux.
- Quel genre d'expérience ?
- C'est une surprise, répondit la jeune femme, mystérieuse. Après le petit déjeuner, nous irons au Holodeck. Quand prends-tu ton quart ?
- Dans quatre heures et vingt-six minutes, dit l'androïde avec sa précision habituelle.
- Bien… Je ne pense pas que Numak s'avoue vaincu avant demain… Nous avons donc tout le temps nécessaire.
- Nécessaire pour quoi ?
Lori lui fit un clin d'œil et continua à manger. Conscient qu'elle ne lui en dirait pas plus, Data se résigna et repêcha le croissant qui avait largement eu le temps de se noyer dans son bol.
