Molly

Un homme à l'expression sévère passa la porte coulissante de la clinique londonienne. Le grincement de ses chaussures en cuir neuves contre le lino désinfecté, sa chemise d'un blanc royal et son luxueux complet étaient centre de toutes les attentions à l'instant même où il traversa, tête haute, les nombreuses salles d'attente de l'établissement. Quelques minutes, Molly pouvait distinguer la stature d'homme d'état de Mycroft Holmes, au fond du couloir immaculé, où elle attendait depuis maintenant cinq heures, un verdict concernant l'état de son ami, John Watson.

Mycroft se positionna face à elle et à Madame Hudson qui l'accompagnait. L'absence de son cher et tendre frère lui sauta immédiatement aux yeux. Molly avait retiré sa blouse de médecin, Madame Hudson n'avait toujours pas repris de couleurs. Quand elle leva la tête vers lui, il brisa le silence :

« - Toutes mes condoléances, Molly, Madame Hudson.

- Il n'est pas encore mort. S'offusqua la légiste après quelques secondes de réflexion. »

Mycroft leva le menton et rangea ses mains dans son dos. L'homme s'assit à côté de Madame Hudson, et Molly reprit sa position initiale, coudes plantés sur ses genoux, ses mains englobant son front humide. Le gentleman jeta avec hésitation un regard discret dans la poussette où s'était assoupie Rosamund Mary Watson. Pauvre enfant, songea-t-il en plissant le front.

« - Où est Sherlock ? » Cette simple phrase lui démangeait la gorge depuis son arrivée. Molly soupira, cet homme n'était clairement pas venu pour les soutenir, il s'inquiétait plus pour son frère que pour John dont le cerveau devait, à l'heure actuelle, embrasser l'atmosphère avec une quinzaine de neurochirurgien et réanimateur s'alarmant autour de lui. La jeune femme consulta la petite montre accrochée à son poignet dans un soupir d'exaspération : « À cette heure-ci, il devrait être entre la pédiatrie et le service d'oncologie. » Mycroft haussa les sourcils, un poil surpris. « Ça fait trois heures qu'il fait le tour de l'hôpital. » précisa-t-elle. Mycroft acquiesça et reposa sa nuque contre le dossier de son siège. Son visage prit une expression soudain plus rassurée ce qui eut le don d'irriter encore plus la jeune femme.

Sherlock

Quand ledit Sherlock finit par réapparaitre dans le couloir de la mort (c'était comme ça qu'il l'avait nommé parce que les patients qui s'y trouvaient avaient plus de chances de regagner la morgue que leur chambre), il ne fut pas surpris d'y trouver son grand frère qui avait l'horrible manie d'apparaître dans les pires situations, ce qui rendaient celles-ci encore moins supportables. Molly était debout, elle parlait avec un médecin qui venait tout juste de passer les deux portes battantes dont la pancarte indiquait expressément « interdit au public ». Le bloc opératoire, déduit-il. Le chirurgien posa une main sur l'épaule de sa collègue et disparu derrière ces grandes portes. Sherlock s'approcha de la jeune femme, visage inexpressif, en ignorant son frère qui venait de se lever de sa chaise dans un effort pitoyable.

« - Ils ont arrêté l'hémorragie encéphalique, commenta la brune. Il est dans le coma, ils ne savent pas encore mesurer la gravité des lésions que la balle a provoquées... »

Molly effaça d'un coup de manche une larme qu'elle venait d'échapper et retourna s'asseoir auprès de Madame Hudson qui s'empressa de s'accrocher au bras de la jeune femme. Sherlock plongea ses mains dans les grandes poches de son manteau et fit marche arrière.

« - Sherlock. Siffla Mycroft.

- Je t'en prie Mycroft, je vais bien, soit sympas pour une fois et fou moi la paix. Cracha-t-il sans respirer.

- Où est-ce que tu comptes aller ? Questionna-t-il sévèrement.

- Chez moi. »

Personne ne l'arrêta. Molly en avait perdu la force, Madame Hudson était encore sous le choc et Mycroft savait très bien qu'il était impossible de gérer Sherlock dans une telle situation. Il savait pertinemment que son petit frère s'était jusque-là tenu à l'écart de toutes relations humaines un tant soit peu « ordinaire » pour esquiver, justement, ce genre de problème. Les émotions étaient un problème pour Sherlock. En général, son côté sociopathe faisait qu'il était simplement incapable d'en ressentir ou même de les interpréter. Seulement, il restait humain, et John comptait beaucoup pour lui, malgré tout, et Mycroft ignorait totalement la façon dont Sherlock allait réagir à cette agitation nouvelle, à sa propre douleur psychologique.

221B Baker Street, ordonna-t-il au chauffeur de taxi. Une fois déposé devant chez lui, ou plutôt, devant la « scène de crime », il enjamba les banderoles jaunes de la police et ne fut absolument pas surpris de trouver le Yard dans son salon. L'inspecteur Lestrade stoppa un de ses hommes qui s'apprêtait à accoster le détective :

« - Sherlock, je… Je suis désolé. Marmonna-t-il, en essayant de mettre son malaise de côté.

- Passez-moi les condoléances d'usage Lestrade.

- Vous ne pouvez pas… être ici Sherlock, négocia-t-il.

- Ah non ? C'est encore chez moi, ? Le détective leva les yeux au ciel, agacé.

- C'est une scène de crime…

- Une « scène de crime » ?! S'exclama Sherlock en mimant un air surpris. C'est un suicide, Lestrade, vous êtes vraiment idiot à ce point ?

- Sherlock, sans vouloir vous vexer, quand ça vous concerne, les affaires sont toujours… Spéciales.

- Lestrade, c'est un suicide. »

Appuya Sherlock en se plaçant au-dessus du policier. Son œillade agressive et sévère transperça l'inspecteur si bien qu'il en fut déstabilisé pendant quelques secondes.

Quand il reprit ses esprits, Sherlock était passé derrière lui et avait traversé le salon sans prendre la peine d'éviter les tâches de sang imbibé dans la moquette, et fit voler à coup de pieds les balises des enquêteurs.

« Sortez de chez moi. »

Ordonna-t-il en frottant son visage comme pour retenir ses nerfs. Il entra dans sa chambre et claqua la porte si fort qu'un tableau du salon se décrocha sous l'effet de la fibration. Il garda quelques secondes, dos et tête appuyés contre son bois, jusqu'à entendre Lestrade indiquer à ses hommes de quitter les lieux.

Au dernier grincement des escaliers, Sherlock retourna dans le salon. Ses traits jusque-là si éteints, traduisaient rage et colère. Sa cage thoracique se gonflait dans un rythme trop anarchique. Le détective emmêla frénétiquement les doigts dans ses cheveux noirs qu'il n'hésita pas à tirer de toutes ses forces -peut-être pour essayer d'étouffer les cris intérieurs qui brouillaient son cerveau-.

Il renversa le fauteuil en cuir de son meilleur ami, l'attrapa et le lança au sol. Un des pieds du meubles se détacha, une latte de parquet se craqua. Son crâne fétiche subit le même traitement. Puis la lampe du salon. L'arme avec laquelle John s'était perforé la cervelle avait disparu, sinon, il l'aurait bien utilisée pour trouer la tapisserie. Il s'acharna ensuite sur le matériel de chimie, les tasses en porcelaine que John utilisait, le pull moche qu'il lui avait offert à Noël, les petits jouets de Rosie qui s'étaient glissés sous les meubles renversés.

Au bout d'une dizaine de minute il s'arrêta finalement, observant l'ampleur de sa destruction. Son cœur n'avait toujours pas retrouvé un rythme normal et ses poumons absorbaient l'air avec peine.

Totalement éreinté par son accès de colère, il se laissa tomber sur ses genoux. Sa poitrine le faisait terriblement souffrir. Jamais de sa vie il n'avait connu une douleur comme celle-ci. Elle avait déjà été transpercée par une balle, mais là, c'était différent. Elle était différente, elle était plus profonde. C'était donc ça la tristesse ? Non ? La colère ? Un mélange des deux. Il ne savait pas. Il ne savait plus rien. Il voyait flou, pourtant, il ne pleurait pas, enfin, il ne croyait pas. C'était comme une explosion interne. Il resta longtemps dans cette position, comme un enfant perdu.

Il aurait pu s'endormir ainsi… Si son regard n'avait pas croisé une planche du parquet, suspectement déboitée du reste de la structure, et que son cerveau ne lui donnait pas tant l'impression d'être un volcan en pleine ébullition.