Un silence respectueux régnait dans la pièce. Aucun des hommes ne pipaient mots. Il n'y en avait pas besoin, ceux qui venaient de découvrir la vérité encaissait le tout douloureusement, et Ichigo se remémorait la scène où Neliel appuyait sur la détente, en boucle. Chacun était plongé dans un mutisme profond, tous abîmés par la vie, encore une fois. Un nouveau deuil leur était imposé. La mort est une terrible chose, elle survient un jour, sans jamais prévenir. Certains la rencontre pour la première fois, d'autres lui sont familiers. Elle vient, prend la vie d'un proche, détruit tout un univers, une famille, un amour, et repart, froide, sans cœur. Il n'y a plus que le temps pour effacer cette douleur insupportable, et les larmes pour l'exprimer. C'est une fatalité, il n'y a pas d'autres choix que de l'accepter.
Ichigo hésita à parler, ne voulant pas briser ce moment calme, mais se décida tout de même :
« Shiro, je vais devoir inventer quelque chose, n'importe quoi, et rentrer. Le fait que je ne sois pas présent sur les lieux m'innocente malgré mon lien avec l'affaire, mais je suis blessé... M'absenter pourrait paraître suspect.
-Ouais, t'as raison…, soupira son frère. On fera un rapport de notre côté, est-ce que ça te dérange ?
-Non, non…
-Tant mieux, de toute façon on n'a pas vraiment le choix. »
Les quatre hommes se mirent en mouvement, cherchant à rassembler les affaires des autres, nettoyer le possible sang présent de par les blessures du rouquin, s'activant à effacer toutes traces de leur passage. Ichigo les observa faire avec stupéfaction. Leur rapidité à disparaître était effrayante, cela leurs semblait naturel, chaque petit détail était repéré… C'était donc ça, la vie que son frère avait adopté. Une vie de fantôme…
« On te déposera à l'hôpital le plus proche, t'auras le temps de trouver une connerie à raconter ? l'interrogea Grimmjow.
-Ouais, j'ai déjà une petite idée sur la question. De toute façon, vous êtes officiellement inexistants donc mes patrons seront bien obligés d'accepter ma version des faits. Ce qui sera plus difficile, ça sera de justifier que je sois aussi loin de la ville, mais je trouverai bien.
-Alors on y va, on n'a plus rien à faire ici, déclara Shiro. »
A l'instant même où il eut fini sa phrase, une puissante explosion retentit à l'extérieur. Nnoitra se précipita à la fenêtre, et jura.
« Putain ! Notre bagnole vient d'être détruite sur le parking ! Elle flambe, et vu l'incendie et le bruit, les clients de ce vieux motel sont déjà suspendus à leurs téléphones, à essayer de contacter les flics… »
Les hommes présents dans la pièce s'abritèrent derrière les meubles afin que vu de dehors, la chambre semble vide de vie et qu'aucun possible sniper ne les atteigne.
-Qu'est-ce qu'on fait ? s'exclama Ichigo. Vu les circonstances, quelqu'un doit sûrement nous attendre dehors, et je pense pas que leur « bonjour » soit des plus pacifiques… Ils sont sûrement armés.
-Ouais… murmura Grimmjow. Je sais pas qui ils sont, ni ce qu'ils veulent, mais ce qui est certain, c'est qu'ils voulaient notre attention…
-Ecoutez tous, ordonna Shiro. C'est trop dangereux de se lancer tête la première à l'extérieur et de demander poliment qui veut taper la causette avec nous. Si vous le pouvez, attrapez une arme, mais ne vous mettez surtout pas à découvert ! Le sang a déjà bien trop coulé aujourd'hui. »
Ils obéirent, cherchant des yeux ce qui pourrait bien leur servir, se faisant des signes de tête pour communiquer. De l'extérieur, la scène était impressionnante. Chacun agissait en silence, pas un bruit n'était émis, c'était comme s'il n'y avait aucune présence dans la pièce. Apprendre à être silencieux était une chose, mais savoir l'être dans une situation extrême en était une autre.
Au final, chacun avait pu se saisir d'une arme. Shiro et Grimmjow s'en était saisi au moment même où l'explosion avait retenti, ils n'avaient donc pas eu de problème, mais Ichigo et Nnoitra avaient été un peu plus embêtés. Ce-dernier avait repéré son fusil posé près de la porte d'entrée, et s'était glissé lentement jusqu'à lui. Le bleuté avait tenté de lui interdire de bouger, mais parler à haute voix aurait pu signaler aux ennemis qu'il y avait du mouvement. Ainsi, ils avaient dû l'observer sans rien dire, s'attendant à tout moment à ce qu'une balle lui soit décochée en pleine tête.
Pourtant, rien ne se passa. Il avait atteint son objectif sans encombre, mais son stress s'était ressenti lorsqu'il avait soupiré lentement, soulagé. Ichigo, quant à lui, avait aperçu un couteau sur le petit plan de travail aménagé en tant que « cuisine ». Il ne distinguait pas meilleure arme, malgré le fait qu'il aurait espéré le contraire… En effet, ce couteau se trouvait bien trop loin de lui, ou des autres. Il choisit alors de ne pas prévenir ses compagnons, et se mit à ramper sous le lit juste devant lui. Shiro, lorsqu'il comprit l'action désespérée de son frère, voulut lui dire d'arrêter ses conneries et de revenir à sa place initiale, mais un coup de feu se fit entendre. La balle traversa le matelas et se planta devant le visage d'Ichigo.
« Putain d'merde c'est pas ma journée ! chuchota le rouquin. »
Il s'élança dans la pièce, maintenant sûr d'être repéré, se saisit de l'arme blanche et se plaqua contre un meuble, à l'abri.
« Tu fais chier Ichi' ! s'exclama son grand frère. J'avais dit quoi merde ?!
-Au moins maintenant, on est sûrs de leurs intentions… lui répondit-il.
-Et ce sont des pros, ajouta Nnoitra. »
Grimmjow leur intima de se taire, et ils se mirent à réfléchir à un plan. Qu'est-ce qu'ils allaient bien pouvoir faire ? Le but était de les abattre, c'était une certitude, mais pour quelles raisons ? Qui étaient-ils, comment les connaissaient-ils ?
La vitre, brisée par la balle qui avait attentée à la vie d'Ichigo, laissait passer un courant d'air frais. Les bouts de verre, dispersés au sol, semblaient former un piège bloquant la sortie. Ils étaient bloqués ici, cette pièce était un abattoir et les bourreaux n'attendaient plus que le bon moment pour venir effectuer leur horrible tâche.
« C'est peut-être naïf, mais est-ce qu'on pourrait pas essayer d'entamer la discussion avec eux ? proposa Ichigo.
-T'as raison, c'est naïf. Je dirai même complètement con ! rétorqua Nnoitra. T'es pas dans une situation comme tu pourrais en rencontrer en tant que flic bonhomme, tu peux te faire buter en une seconde. Ils ont pas peur de la loi, pourquoi ils hésiteraient ? T'es pas dans ton monde là, mais dans le nôtre.
-Nnoitra a raison, constata Grimmjow. Mais quelle autre solution on a ? Aucune. Pourquoi ne pas leur demander ce qu'ils veulent ? On saura pourquoi on crève au moins.
-Personne va crever ! s'énerva Shiro. »
Son élan de colère fit taire les quatre hommes. Ils étaient tous perdus. Des scènes comme ça, ils en avaient vu plus d'une au cours de leurs vies, mais là, c'était comme… Différent. Comme si c'était la fin. Evidemment, ils avaient déjà pensé qu'ils allaient mourir, mais cette certitude ne les lâchait pas.
Ichigo se tourna vers son frère, le fixa quelques secondes, puis lui dit :
« Ecoute frangin, vu qu'on est à deux doigts d'y passer, je veux te dire… Désolé pour tout ça, tout ce que j'ai pu faire, enfin tout ce qu'on s'est fait…
-C'est pas le moment et puis de toute façon, c'est trop tard, lui répondit-il. Mais Ichi, même si parfois on s'est haït, je sais bien que toi non plus, tu ne m'as jamais réellement détesté. Tout ça, ça n'a jamais été de notre faute. »
Le rouquin sourit tristement à ce qu'évoquait son frère. Grimmjow les observait silencieusement. Shiro ne lui avait jamais expliqué pourquoi est-ce qu'il était en froid avec son frère, ni comment diable un individu extérieur à l'organisation pouvait être au courant de son existence sans avoir été assassiné dans des circonstances affreuses…
Alors que le silence régnait de nouveau dans la pièce, un pressentiment atroce envahit l'albinos. Il se redressa subitement et se jeta sur son frère qui le regardait faire, afféré. Nnoïtra et Grimmjow, lorsqu'ils virent leur collègue se jeter désespérément sur son cadet, comprirent et se jetèrent d'un même élan le plus loin possible de l'entrée. Une explosion souffla la chambre d'hôtel, les projetant violemment en arrière. Ichigo s'écrasa contre un mur, le souffle coupé. Sa peau le brûlait, il avait l'impression d'irradier de partout. Il était incapable d'ouvrir les yeux et il n'entendait plus rien, mis à part des sifflements aigus et continus… Ce coup-ci, s'il n'y avait pas perdu ses tympans, il pourrait s'appeler Superman. Des hommes pénétrèrent dans la pièce. Ils abattirent froidement Nnoïtra qui gisait au sol, son corps parsemé de morceaux de verre. Grimmjow, qui avait subit le moins de dégâts, tenta dans un dernier effort de se saisir à tâtons d'une arme, en vain. Shiro avait été tué sur le coup. On emmena son corps avec ceux des deux autres agents.
Ichigo, inconscient de ce qui se déroulait juste sous ses yeux, cherchait à appeler son frère. Il ne pouvait pas mourir comme ça, pas maintenant… Pas après tout ce qu'il avait vécu. Il n'avait pas pu lui dire…
Dire à son frère aîné qu'ils ne l'avaient pas abandonné, ni lui, ni leur mère. Que ses sœurs n'étaient pas mortes pas sa faute. Que son père n'était pas le salaud dont on lui avait parlé. Qu'il aurait voulu prendre sa place, ne pas les laisser l'emmener ce jour-là… Qu'il était désolé de tous les avoir laissé mourir… Tellement désolé…
Ichigo Kurosaki mourut le même jour que son frère jumeau, le 3 juin 2016, à 18h59. Shiro Kurosaki ne sut jamais qu'il avait une vraie famille. Leur vie, détruite par les gens qu'ils haïssaient le plus, avaient été supprimées par ces mêmes personnes.
La mort, ils l'avaient connue. Ils l'avaient vue, rencontrée, croisée, frôlée. Elle faisait toujours ce même effet, l'impression que son corps tout entier est froid. Ce froid, il part du cœur. La mort n'attaque pas seulement les autres, et lorsqu'elle ne vient pas pour soi, elle supprime une partie du bonheur. Elle ne tue jamais qu'une seule personne à la fois, elle tue tout ce qui entoure sa victime. Elle vient alors que personne ne le veut, et lorsqu'elle tarde trop, certain l'appelle d'eux-mêmes. Ces gens-là se sentent aussi seuls que la mort elle-même. Voit-il en elle une amie ?
Peu importe. Ichigo Kurosaki, ce jour-là, ne voulait pas de la mort. Il l'avait souhaité toute sa vie, et désormais elle était la pire solution pour lui. Il ne lui échappa pas pour autant.
