Claquant des dents, Jess se demanda comment Ivan, ouvrant la marche, pouvait être aussi insensible à la morsure du froid. Etait-ce parce qu'il n'avait que de la glace dans les veines ? En tout cas le géant russe ne semblait pas plus incommodé que ça par les flocons qui tombaient de plus en plus drus, réduisant considérablement leur champ de vision. Une mission de repérage dans ses conditions n'allait pas être une partie de plaisir… Et pourtant, Ivan s'arrêta soudain net, Jess lui rentrant aussitôt dedans. Pour une fois, il sembla ne pas en prendre ombrage et se contenta de lui désigner la ligne d'horizon derrière les arbres.
- « Là-bas, lui montra-t-il. A deux heures. »
Jess leva ses jumelles et sourit. Ivan avait raison, et au vu du drapeau qui flottait sur le fronton du chalet qu'ils avaient découvert, ils avaient fait mouche.
- « C'est celui de l'équipe d'Alfred et Berwald, s'enthousiasma-t-elle. »
Ivan hocha la tête et activa son émetteur pour transmettre leur position à Roderich, qui relaya l'information à leurs autres équipiers. La voix de Len grésilla dans l'oreillette de Jess une seconde plus tard.
- « Beau travail boss, la félicita-t-elle. C'était le dernier qui nous manquait, on les a tous identifiés maintenant.
- La zone d'action s'étend donc sur presque vingt kilomètres carrés, résuma Roderich. Et les bungalows qui nous intéressent sont seulement à quatre kilomètres l'un de l'autre. J'ai placé de points lumineux sur vos cartes GPS.
- Les cartes sont à jours, annonça la voix calme de Kiku. Tout est uploadés sur vos data pads.
- Je crois qu'avec la tempête de neige qui s'annonce, peu d'autres équipes ont tenté un repérage si complet dès ce soir, lança la voix d'Antonio. Il fera nuit dans deux heures et la plupart n'ont sûrement même pas fini d'installer le matériel. On a l'avantage.
- Ne sous-estime pas mon frère, répondit Len. Berwald ne va pas avoir pitié de son équipe pour quelques flocons…
- Vous êtes des malades, maugréa Jess.
- Parfait on passe à la phase 2, ordonna Ivan.
- Ouais, et dépêchez-vous, parce qu'ici on s'ennuie, geignit tout à coup la voix de Gilbert dans le transmetteur. Nous aussi on veut s'amuser.
- Ton tour viendra Gilbert, promit Jess. Si tout va bien, demain on fera péter des trucs.
- Pas littéralement, se sentit obligé de préciser Len. Roderich, les indications ?
- Les conditions météorologiques jouent en notre faveur pour la discrétion, vous n'aurez pas à couvrir vos traces. Len et Antonio, vous êtes les plus proches du chalet de Yao et Elizabetha. C'est votre cible prioritaire.
- Parfait, reçu, acquiescèrent Len et Antonio simultanément.
- Matthew et Arthur, vous n'êtes qu'à deux kilomètres de Jess et Ivan. Vous pouvez les rejoindre en quinze minutes.
- Une attaque de nuit, ce n'est pas un peu fourbe ? demanda la voix timide de Matthew.
- C'est le but, lui signala Jess. On est la pire équipe du jeu. Si on ne la joue pas un peu fourbe, on n'y arrivera jamais.
- Bravo, c'est comme ça qu'on motive ses troupes, ironisa la voix d'Arthur. Tu es un leader né Jess Sark.
- Je t'emmerde Kirkland, rétorqua Jess. Allez, au boulot ! »
Le plan était effectivement un peu fourbe, même si Jess estimait qu'il ne s'agissait que de pure stratégie et qu'il n'y avait rien qui interdisait de pousser les autres équipes à s'entretuer.
Ils avaient planifié de prendre un maximum d'avance sur les autres pour pallier à la faiblesse de leur équipe désunie et si peu harmonieuse. Ils avaient hérité des pires têtes de mules de l'Académie ou des plus ahuris. Pour ce faire, Len avait établi un plan d'attaque qui plaisait beaucoup à Jess. Ils allaient semer le chaos, et ça c'était sa compétence phare. On pouvait même dire que leur équipe avait été bénie par des génies du chaos… Entre elle, Arne, Gilbert et Feliciano
Personne ne les prenait vraiment au sérieux et c'était tant mieux, car ils ne les verraient pas arriver. L'équipe d'Alfred et Berwald était donnée largement gagnante, suivie par celle de Ludwig et Francis. Venait ensuite, dans les paris, l'équipe de Tim -le néerlandais- et Vasch -suisse de son état- pour la connaissance des lieux de celui-ci. Même l'équipe Herakles et Felix -respectivement grec et polonais- étaient donnés avant eux, ce qui vexait profondément Jess au vu de l'incapacité notoire de ces deux clowns. Elle allait leur montrer.
La phase un du plan constituait simplement en une délimitation de la zone et un repérage des installations des autres équipes, ce qui était encore relativement facile malgré la météo qui se dégradait de minute en minute. La phase deux s'annonçait plus complexe et il fallait surtout ne pas se faire prendre, car l'intégralité de la suite du plan reposait sur cette étape et leur réussite. Len et Antonio, rapides et furtifs, allaient prendre pour cible le bungalow de Yao et Elizabetha -chinois et hongroise. Leur équipe était supposée être la cible prioritaire de l'équipe d'Alfred et Berwald, et le but était de mettre l'attaque sur leur dos pour générer un retour de bâton rapide et répandre la poudre à laquelle ils mettraient feu plus tard.
Pendant ce temps, Ivan et Jess allaient occasionner une diversion bruyante pour attirer l'attention sur eux pendant que Arthur et Matthew trafiqueraient les systèmes de surveillance de l'équipe Alfred-Berwald.
Alors qu'ils attendaient leurs équipiers, Jess trouva le silence entre elle et Ivan particulièrement pesant. Il ne semblait pas décidé à lui adresser un mot de plus que nécessaire, et même si elle n'en avait pas vraiment envie non plus, elle aurait préféré au moins se disputer avec lui que d'attendre là, en silence, dans le froid et la neige. Quelle mission pourrie…
- « Alors, comment on procède ? finit-elle par demander.
- On improvise, se contenta de répondre Ivan. Avec ta propension à causer des dégâts, ça devrait être facile pour toi. Reste toi-même. »
Même si Jess devait reconnaître que c'était un peu vrai et que Len le lui avait déjà reproché assez souvent quand elle se plaignait de ses trop nombreuses heures de retenues, elle n'aimait pas l'entendre dans la bouche d'Ivan.
- « Désolée, j'ai besoin d'inspiration pour être au summum de mon art. Et ton énergie négative m'empêche d'être créative. Mais si tu veux on peut parler de pourquoi tu me détestes autant, Braginski.
- Tu es une emmerdeuse, répondit laconiquement Ivan. Tu empêches le monde de tourner rond.
- Ce n'est pas parce que le monde ne tourne pas comme dans ta mère patrie qu'il ne tourne pas rond, rétorqua Jess. Je sais que l'ordre et la discipline de ta dictature communiste adorée te manquent, mais le reste du monde est un peu moins organisé, il va falloir t'y faire.
- Tu as conscience que mon pays est une démocratie capitaliste depuis près de vingt-cinq ans, n'est-ce pas ? répliqua le grand russe, agacé.
- Ouais, ça c'est ce que vous dites pour tromper l'ennemi.
- Et tu te demandes sincèrement pourquoi je ne t'aime pas ? grogna Ivan. »
Jess remarqua qu'il maîtrisait admirablement bien sa colère pour une fois, et elle-même se demandait pourquoi elle était soudain aussi bravache alors qu'il n'y avait pas meilleur endroit pour la pulvériser et enterrer son corps dans les bois ensuite. Mais elle était tellement tendue qu'elle en oubliait toute prudence.
- « Tu te rappelles cette fois où tu as fait exploser une grenade de peinture dans la salle de sport ? reprit-il soudain.
- Une grenade de… Ah oui ! s'illumina Jess. C'était pendant l'entraînement d'Alfred. Une petite vengeance pour le sale coup qu'il m'avait fait à Halloween. Il avait… »
Elle rencontra le regard glacial du russe et s'interrompit.
- « Quoi ? Il a pris cher, tu devrais être content non ?
- Non. C'est moi qu'ils ont envoyé en retenue et qui ai dû nettoyer le gymnase de fond en comble parce que tout le monde m'avait vu me disputer avec Alfred juste avant son entraînement et ils ont cru que c'était moi.
- Ah… Euh… oups ? »
Jess se rappelait très bien de son coup d'éclat. Alfred lui avait joué un sale tour à Halloween, qui lui avait valu un sévère cuite et des réprobations d'Arthur pendant des jours, et le pire c'est qu'elle avait été de corvée pour nettoyer le chaos de la grande salle après. Tout ça par sa faute. Elle avait voulu se venger dans une juste mesure et avait fait exploser une grenade de peinture dans le gymnase en plein pendant l'entraînement d'Alfred, espérant qu'il aurait à nettoyer aussi une fois qu'il aurait réussi à se débarbouiller de l'encre indélébile qu'elle avait rajouté dans sa petite bombe artisanale et bien inoffensive. C'était brillant sur le papier, et des fois elle se disait qu'elle privait le public de ses talents de chimiste en ne concoctant pas plus de merveilles de se ce genre. D'après ce qu'elle avait entendu dire, son plan avait fonctionné parfaitement… jusqu'à la phase de la punition, où Alfred, persuadé d'être la victime d'un complot communiste visant sa glorieuse personne et l'intégrité de son pays, avait accusé Ivan d'être responsable. Jess ne s'était pas trop intéressée aux conséquences de cette histoire à l'époque et avait juste savouré sa vengeance en contemplant le visage d'Alfred resté rouge de peinture pendant plusieurs jours. Et après ça, elle avait juste oublié cette histoire… jusqu'à maintenant, où elle commençait à comprendre pourquoi Ivan la détestait si ouvertement et qu'il était si hostile depuis plusieurs semaines.
- « Attend… comment tu as su que c'était moi ?
- C'est vraiment tout ce que tu trouves à dire ?
- Bah… j'aimerais bien savoir avant de mourir, oui. »
Contre toute attente, la réplique parut amuser Ivan, qui se fendit d'un sourire. Ou plutôt d'un rictus tordu que Jess préféra interpréter comme un sourire.
- « Len m'a aidé à nettoyer le gymnase, répondit-il finalement.
- Quoi, tu veux dire que Len m'a balancée ? s'exclama Jess, profondément choquée. A toi en plus ? Mais c'est pire que de me dénoncer à la direction ! Elle veut ma mort ou quoi ?
- Non, c'est toi qui t'en vantais auprès de Len dans les couloirs et je t'ai entendue. Elle l'a vu et quand tu es rentrée en classe elle m'a proposé son aide en échange de ne pas te faire la peau directement. »
Jess éprouva une bouffée de gratitude pour son amie aussitôt remplacée par un vague agacement de n'avoir rien su de cette histoire avant. Pourquoi Len ne lui avait jamais raconté qu'elle avait dû nettoyer ce fichu gymnase avec Ivan à la place d'Alfred ? Ça avait probablement été un enfer en plus… Jess s'imaginait mal coincée pendant des heures avec ce sale type à récurer de la peinture dans un gymnase sans craquer complètement.
- « Je suppose que c'est le moment où j'implore ton pardon et ou t'en fiches et me tue quand même ?
- On verra quand on aura gagné cette foutue compétition. Si tu ne gâches pas tout, je pourrais peut-être envisager de t'épargner. »
Un remerciement soulagé failli franchir les lèvres de Jess, mais la méfiance la rattrapa soudain.
- « Pourquoi tu ne m'as pas dénoncé à la direction pour te tirer d'affaire à l'époque ?
- Ça aurait été ta parole contre la mienne, répondit Ivan en haussant les épaules. Je n'avais aucune preuve et tout le monde sait qu'Alfred et moi avons un passif. Et je préfère régler mes affaires moi-même. Crois-le ou non, les russes ne sont pas très portés sur la délation…
- Et pourquoi tu me racontes tout ça maintenant alors ? Tu as préparé une vengeance c'est ça ? paniqua Jess. C'est le moment où le méchant dévoile son plan au gentil avant de passer à l'action ?
- Le méchant ? s'offusqua Ivan. C'est moi qui ai essuyé tes conn…
- Vous avez déjà lancé le plan de diversion ? les interrompit la voix pincée d'Arthur. Parce que vous êtes si bruyants que vous allez rameuter toutes les autres équipes… »
Jess lui jeta un regard torve mais s'abstint de commentaire. Au moins maintenant il y avait des témoins pour empêcher Ivan de mettre à exécution son plan vindicatif, quel qu'il fût. Même si ça voulait dire endurer le regard froid d'Arthur à la place.
- « Quoi ? demanda-t-il, acide, quand leurs yeux se croisèrent.
- Rien. Mais quand tu auras fini de me fusiller du regard on pourra s'y remettre.
- J'arrêterais peut-être quand toi tu arrêteras de fuir.
- Ça va Kirkland, lâche-la deux-minutes, intervint alors Ivan, à la grande surprise de Jess. »
La jeune fille dû avoir l'air au moins aussi choquée qu'Arthur, car le géant russe se renfrogna.
- « Vous résoudrez vos problèmes personnels plus tard. On a besoin que tout le monde soit concentré sur la mission, ok ?
- Ok…, répondit Arthur sans songer à répliquer, encore trop surpris.
- Ok, approuva Gia sur le même ton.
- Ok, acquiesça Matthew au cas où.
- Parfait. On y va. »
Jess avait toujours su que l'orgueil et la prétention d'Alfred étaient supérieurs à ses capacités intellectuelles, mais là, c'était au-delà de ses espérances. Elle avait du mal à croire qu'il marche à ce point. Elle avait feint de s'être perdue en fuyant Ivan après une dispute qui avait dégénéré et prétendu s'être égarée prêt de leur chalet à cause de la tempête de neige. Faire de l'esbroufe et crier fort était la spécialité de Jess, qui avait scandé des injures si fortes qu'Alfred et deux de ses coéquipiers, -Eren le bulgare et Laura la belge- l'avaient retrouvée là, à plus de cinq cent mètres de leur campement, alors qu'elle avait prétendument été rattrapée par Ivan avec lequel elle se disputait bruyamment à propos de leur équipe de « dégénérés » selon le russe et son commandement « totalitaire et despotique » selon Jess. Avec menaces au pistolet à peinture pour prétendre vouloir se disqualifier mutuellement et avoir la paix, bien sûr. Très théâtral et très dramatique, précisément ce qu'adorait Alfred.
Elle était secrètement satisfaite que ce ne soit pas Berwald qui se soit montré, il aurait été bien plus perspicace qu'Alfred, connaissant suffisamment Jess et ses aptitudes autant que les plans tordus de sa sœur. Mais Antonio et Len avaient manifestement bien fait leur travail, car le reste de leur équipe semblait occupé ailleurs. D'après le message que Roderich avait envoyé dans son émetteur, leur duo avait très bien fonctionné. Ils avaient fait éclater une bombe de peinture sur le territoire de Yao et Elizabetha et prenant la fuite, Antonio avait déguisé sa voix pour crier à un prétendu Berwald de l'attendre. Et le tempérament volcanique d'Elizabetha avait fait le reste, celle-ci poursuivant aussitôt ses présomptueux agresseurs pour leur montrer de quel bois elle se chauffait.
Et pendant que Jess et Ivan déclenchaient leur esclandre, Berwald et les autres étaient partis défendre leur ligne. La jeune fille entendait leur dispute furieuse et les coups de fusil à peinture échangés, pendant qu'Alfred, peu inquiet, semblait beaucoup s'amuser de voir Jess tenir tête à Ivan de la sorte.
- « Je vais te dénoncer à la direction pour harcèlement moral ! beugla Jess.
- Harcèlement moral ? répéta le russe de son accent encore plus roulant quand il s'énervait ou feignait de le faire. Crois-moi je n'ai même pas encore commencé !
- Je ne peux pas faire équipe avec un type comme toi ! La moitié de l'équipe a déjà menacé de déclarer forfait à cause de toi !
- Ah, ça, ça ne m'étonne pas vraiment, commenta Alfred d'un ton guilleret.
- Oh toi la ferme, gronda Ivan. Et toi, tu rentres au camp avec moi ! On va régler ça entre quatre-yeux.
- Vous ne voulez pas vous rendre tout de suite plutôt ? proposa Alfred.
- Et pourquoi pas, tiens ? ragea Jess. De toute façon avec un type comme lui, ça ne peut finir que d'une façon ! On n'a qu'à en finir au plus tôt, ça nous évitera l'humiliation ! »
Ivan serra des poings, menaçant, et jura en russe avant de cracher dans la neige. Jess se trouva secrètement satisfaite de savoir qu'il faisait semblant, car autrement, la colère du russe lui aurait fait froid dans le dos.
- « Quoi, tu vas me cogner aussi maintenant ? le provoqua-t-elle néanmoins.
- Ne me tente pas.
- Tu seras envoyé en retenue jusqu'à la fin de ta vie si tu n'es pas renvoyé tout court, ricana Jess.
- Au moins cette fois, je l'aurais mérité, rétorqua Ivan, acerbe. »
Jess sentit le vent tourner brutalement, réalisant que la fausse dispute menaçait d'en devenir une vraie. Il n'allait quand même pas oser… ?
- « Pas comme quand tu as fait exploser cette foutue grenade de peinture dans le gymnase ! »
Si, il avait osé. Le fourbe ! C'était ça, alors, qu'il préparait depuis le début ?
- « Quelle grenade ? sourcilla Alfred.
- Sale enfoiré ! cracha Jess. Tu n'as vraiment pas de face ! Je vais te démolir !
- Tu peux essayer, grinça Ivan dans un rictus mauvais.
- Attend, la grenade ? demanda l'américain. »
S'ils les avaient suffisamment distrait pour les empêcher de leur tirer toutes leurs billes de peinture dessus jusque-là, Jess craignait qu'Alfred n'apprécie pas vraiment la révélation et que lui et ses coéquipiers ne décident d'en finir. Elle fut sauvée par le gong quand la voix de Roderich se manifesta à nouveau dans son oreillette.
- « Arthur et Matthew ont terminé, ils évacuent la zone. Vous pouvez battre en retraite.
- Très bien ! improvisa Jess pour ne pas laisser le temps à Alfred de comprendre. Tu veux régler ça en face à face Ivan ? On rentre au chalet. Et ce soir, un de nous deux déclarera forfait !
- Parfait ! Réglons ça là-bas alors.
- Je te prends à n'importe quoi !
- Attendez, voulu les interrompre Alfred. C'est quoi cette histoire de…
- Oh la ferme Alfred, lâcha Ivan, agacé. On se revoit sur la ligne d'arrivée.
- C'est ça, ricana l'américain. Quand tu pleureras de déception et d'humiliation ! »
Jess dût reconnaître l'habileté de la manœuvre. Dévier la conversation en ramenant Alfred aux sujets les plus importants pour lui -à savoir sa personne et sa victoire potentielle- était la meilleure façon de le faire oublier le reste. Eren et Laura, complètement dépassés et déconcertés par la tornade qu'ils avaient occasionnée, ne semblaient pas en mener large. Si bien que personne ne chercha à les retenir alors qu'ils s'éloignaient peu à peu, continuant d'échanger des noms d'oiseaux et des menaces en l'air, Alfred scandant derrière eux qu'il avait hâte de voir Ivan venir célébrer sa victoire avec lui.
- « C'était génial ! s'enthousiasma Len en se délestant de son équipement. On a fait un travail incroyable ! »
Elle et Antonio étaient les derniers à être rentrés en s'assurant que personne ne les avait suivis et n'avait pu remarquer leur implication dans la rixe qui avait été déclenchée entre deux bungalows. Jess était plutôt d'accord sur le principe. Le plan avait bien fonctionné. Mais elle n'aurait pas été jusqu'à qualifier leur opération de géniale, surtout dans le sens où elle avait passé le trajet de retour à réellement se disputer avec Ivan… au sujet de leur dispute imaginaire. Et maintenant, ils s'étaient renfrognés chacun de leur côté, laissant l'atmosphère s'appesantir peu à peur malgré les efforts du souriant Feliciano et des deux guignols Gilbert et Arne.
- « Vous faites une super équipe, les félicita cependant Len, ignorant leurs visages sombres. Les rumeurs de l'effondrement de notre équipe vont se répandre très vite.
- Notre offensive sera encore plus remarquable, approuva Antonio dans un sourire satisfait. On a peut-être nos chances finalement.
- On peut peut-être fêter la réussite de cette première opération, non ? lança Arne, ravi. »
Ce disant, il sorti de son bagage une grande bouteille pleine de vodka, ce qui rameuta aussitôt presque tous les autres.
- « Excellente idée, approuva Antonio en souriant.
- Ouais, ça ne peut pas faire de mal, grogna Arthur.
- Pourquoi pas ? admit Roderich, plus mesuré. C'est vrai que ce n'était pas gagné.
- Mais pas trop, recommanda Kiku. Demain il faut être prêts à l'aube pour l'offensive.
- C'est vrai, approuva Matthew. Mais on l'a bien mérité.
- Ouiiiiiiiii ! s'emballa Feliciano, aux anges. Enfin on est une vraie équipe !
- A notre équipe de bras cassés complètement awesome, scanda Gilbert en s'emparant du premier verre. »
Les autres, suivirent le mouvement et trinquèrent à leur tour, l'ambiance s'allégeant d'un seul coup. Même Ivan daigna boire avec eux, mais Jess n'avait pas vraiment le cœur à s'enivrer pour l'instant. Antonio ne lui avait pas adressé un seul regard, son co-leader la détestait ouvertement, Arthur, son ami de toujours, lui en voulait très clairement, et la neige n'arrêtait pas de tomber. Cette journée était interminable.
Arne lança de la musique et le cœur de Jess se serra en voyant Antonio passer une main dans ses boucles brunes, esquissant quelques pas experts et enthousiastes sur les premières notes. Cela n'aurait pas dû la toucher autant, mais elle avait du mal à nier les sentiments qu'elle avait commencé à développer à son insu pour lui. Elle appréciait les moments que leurs bandes d'amis respectives passaient ensemble, les déjeuners communs et les fêtes, mais elle appréciait encore plus les rares moments de solitude qu'ils avaient tous les deux, quand ils se croisaient parfois à la salle de sport, à la bibliothèque de l'université et qu'il lui enseignait quelques mots d'espagnol autour d'un café entre amis. Et puis il y avait eu cette soirée où il lui avait appris la salsa et le tango, si bien qu'elle n'avait plus quitté ses bras, amorçant un imperceptible rapprochement dans les semaines qui avaient suivi… et maintenant ça.
- « Hé… ça va ? lui demanda soudain Len par-dessus son épaule.
- Hein ? Oui bien sûr !
- Tu sais que tu n'as jamais réussi à me mentir, n'est-ce pas ? sourit son amie. »
Jess haussa les épaules en poussant un grognement qui n'engageait à rien.
- « C'est cette histoire avec Antonio et Arthur qui te tracasse ? chuchota Len en l'entraînant un peu à l'écart. Ils vont finir par s'en remettre tu sais…
- Le problème c'est que je ne sais pas de quoi ils vont se remettre, signala Jess, irritée. Parce que personne n'a daigné me dire ce qu'il s'était passé et que je ne m'en souviens qu'à moitié moi-même.
- Oh, je croyais que tu avais eu le temps de te remettre de la suite dans les idées depuis ce matin…
- Eh bah non, pas vraiment. Ce n'est pas comme si j'avais eu d'autres choses à faire… »
Len sourit et l'entraîna à sa suite dans la minuscule cuisine du chalet, où elle sortit deux tasses et de quoi préparer du chocolat chaud. Le cœur de Jess se réchauffa un peu rien qu'à cette perspective, mais elle protesta quand même pour la forme.
- « Pourquoi pas de la vodka comme les autres ?
- La soirée d'hier constitue un élément essentiel de la réponse à cette question. »
Ce n'était pas faux. La jeune fille laissa son amie préparer les tasses et faire chauffer le lait pendant qu'elle sortait des placards garnis de vivres un paquet de muffins.
- « Ce sont les mêmes que ceux de la cafétéria, lui fit remarquer Len dans un sourire. Pas mauvais, mais pas extra. Ça ne vaut pas tes pancakes. »
Les pancakes était la spécialité culinaire absolue de Jess et elle était même plutôt réputée pour ça dans son cercle d'amis.
- « Si on gagne, j'en ferais pour tout le monde, garantit-elle. Même pour cet enfoiré de Braginski.
- Je peux savoir ce qui s'est encore passé ? soupira Len.
- Il me déteste tout à fait injustement et passe son temps à me le rappeler, voilà ce qu'il se passe. Tout ça pour une toute petite grenade de peinture… Tiens ! Puisqu'on en parle ! Pourquoi tu ne m'avais jamais raconté ça ? demanda Jess d'un ton accusateur.
- Quoi, ça ? Que j'ai empêché Ivan de te démolir tu veux dire ? ironisa son amie en versant le lait dans les tasses. De rien, je t'en prie.
- Je suis sûre que j'aurais très bien pu gérer ça toute seule si tu m'avais un peu fait confiance, rétorqua Jess avec autant de conviction que de mauvaise foi.
- Et si on parlait de la vraie raison qui te met de si mauvaise humeur ? Pas ta dispute avec Ivan, l'autre raison. Arthur et Antonio. »
Len lui fourra sa tasse dans les mains avant de prendre la sienne et de s'asseoir sur le comptoir de la cuisine tandis que son amie se renfrognait.
- « Je me souviens juste de l'action ou vérité, finit-elle par lâcher après un court silence durant lequel elle trempa ses lèvres dans le chocolat encore brûlant.
- C'est un bon début, mais tu manques l'essentiel. Deux garçons t'ont déclaré leur flamme hier Jess. Même ivre, tu pourrais faire un effort pour t'en souvenir… Pas étonnant qu'ils t'en veuillent autant. »
Jess resta interdite un moment, comme si son système avait planté.
- « Quoi ?
- J'en étais sûre. L'alcool ne t'a jamais réussi, c'est clair, ta capacité à t'enterrer dans le déni, c'est ça le vrai problème. Tu te rends compte que tu te sers de l'alcool comme d'un black-out volontaire pour éviter de te confronter au problème, n'est-ce pas ?
- Non mais je… Oh mon dieu. »
La jeune femme se prit vaguement à regretter que son chocolat chaud ne soit pas de la vodka, mais elle réalisa soudain que cette pensée allait dans le sens de ce que disait Len. C'était plus facile d'avoir une excuse pour oublier et faire comme si rien n'arrivait. Elle avait toujours été une championne pour ça, ignorer ce qui la perturbait et prétendre que ça n'était jamais arrivé. Un réflexe de protection qu'elle avait mis en place inconsciemment, avec les années, pour faire rempart au déficit d'attention de ses parents, par exemple, mais aussi de son incroyable manque de confiance en elle quand on en arrivait aux garçons. Jess ne s'était jamais vraiment rendue compte de son potentiel en la matière, au grand désespoir de Len. Persuadée qu'elle ne plaisait à personne de toute façon et qu'elle s'en contentait très bien, Jess avait toujours du mal à envisager qu'elle puisse être la jeune femme rayonnante, drôle et passionnée que les autres voyaient pourtant en elle. Alors autant dire qu'elle n'avait jamais imaginé qu'une situation pareille puisse lui arriver.
- « Arthur et Antonio, lâcha-t-elle finalement. Oh mon dieu. C'est une catastrophe.
- Pas tant que ça, essaya de dédramatiser Len. Si tu vois le bon côté des choses, ils se sont quand même battus pour toi… Même si tout ce que tu as trouvé à faire c'est t'enfuir et aller vomir puis les ignorer complètement le lendemain matin.
- Je… Oh mon dieu, je crois que je me souviens, murmura Jess d'une voix blanche.
- Arrête de répéter « Oh mon dieu » Jess…
- Mais tu ne rends pas compte ? s'écria son amie, affolée.
- Si, très bien. Tu n'as plus qu'à régler ça avec eux maintenant.
- Mais comment ? Qu'est-ce que je vais leur dire ?
- La vérité. A propos d'hier et de ce que tu ressens. Qu'est-ce que tu ressens d'ailleurs Jess ? J'imagine qu'Arthur sera déçu mais Antonio… Tu l'as toujours apprécié. »
Oui, ça c'était un fait, Jess appréciait Antonio, un peu plus qu'elle n'aurait dû à son avis d'ailleurs. Mais la perspective qu'il se soit battu avec Arthur pour elle était juste au-delà de ce que son esprit pouvait assimiler. Et pourtant, petit à petit, des images, invitées par les évocations de Len, se rappelaient à son bon souvenir.
- « Arthur a été défié par Arne d'avouer s'il avait une attirance secrète pour une fille de l'Académie, continua de l'éclairer son amie. Et comme il a dit oui, Francis l'a ensuite défié de se déclarer… Et c'est ce qu'il a fait, en t'embrassant. »
Jess se souvenait maintenant, du baiser d'Arthur qui l'avait pris par surprise. Un baiser trop appuyé, qui l'avait laissé incapable de réagir et qui n'avait pas plu à Antonio.
- « Antonio n'a pas apprécié, confirma Len. Il a réagi plus vite que toi et a tiré Arthur en arrière, mais comme ils étaient bourrés tous les deux, ça a dégénéré en bagarre. On les a séparés et toi tu t'es enfuie. »
Même si elle se détestait un peu, là tout de suite, Jess avait encore besoin d'explications avant d'aller s'enterrer dans la neige et de s'y laisser mourir.
- « Et le suçon ? marmonna-t-elle.
- Antonio t'a couru après… Et Arthur aussi. J'ai voulu te retrouver avant eux alors j'ai emmené Arne et Francis pour te chercher et s'excuser, parce que c'était quand même leur faute si on en était arrivé là. Quand on est arrivé, Antonio était en train de t'embrasser et Arthur, qui est arrivé en même temps que nous, lui a sauté dessus en criant qu'il abusait de toi. On les a séparés tous les deux avant que ça ne dégénère à nouveau et je t'ai emmené te coucher parce que tu m'avais l'air complètement dépassée.
- Il y avait de quoi quand même, grogna Jess.
- D'un point de vue extérieur, c'était plutôt drôle, avoua Len avec une franchise lapidaire. Surtout tes réactions. Et si tu veux savoir, depuis hier, tout le monde parie sur qui tu vas choisir.
- Vous… QUOI ? »
Outrée, Jess en lâcha presque sa tasse. C'était elle l'organisatrice des paris d'habitudes, pas la victime. Non seulement c'était inadmissible qu'on lui vole son business, mais en plus elle ne voulait absolument pas que sa vie privée devienne un jeu pour les autres… même si elle ne se gênait généralement pas pour faire la même chose quand elle n'était pas concernée. Mais ce n'était pas pareil. Et la situation devait être franchement invivable pour Arthur et Antonio… pas étonnant qu'ils se soient montrés si froids et tendus toute la journée.
- « C'est Francis qui organise les paris, l'informa Len, l'air de rien. Et si tu veux savoir, Arthur est donné gagnant parce que tout le monde te voit toujours avec lui.
- Mais c'est complètement dingue ! Je ne vais pas sortir avec Arthur ! Il est trop… Arthur quoi !
- Je sais. Mais je pense que c'est auprès de lui et d'Antonio que tu devrais clarifier la situation, quelle qu'elle soit.
- Je vais tuer Francis, pour commencer, maugréa Jess. Et ensuite je les enverrais tous balader, espagnol et anglais inclus ! Ils ont tous les deux abusé de ma faiblesse !
- Les choses se sont mal goupillées, admit Len. Mais ils sont quand même sincères envers toi je crois. Ils n'avaient pas prévu ni l'un ni l'autre d'en arriver là, ni même de se déclarer je crois… Mais c'est arrivé. Et c'est à toi de régler ça. Essaie d'être diplomate pour une fois Jess. Ils t'aiment vraiment.
- Alors pourquoi ils n'ont jamais donné d'indices avant ? C'est lâche de me prendre par surprise comme ça ! Comment tu veux que je fasse moi ?
- Je sais que c'est compliqué à gérer pour toi mais… tu as eu des indices, et pas qu'un. Arthur ne s'assoit jamais à côté de personne d'autre que toi en classe et le grincheux qu'il est ri à tes blagues Jess. Il rit. Antonio vient toujours te chercher le samedi pour aller prendre un café en ville alors qu'il a entraînement de hockey à la même heure normalement.
- Et comment tu sais ça ?
- Peut-être parce que je suis dans la même équipe de hockey que lui ? »
Cette fois Len marquait un point. Effectivement, elle était peut-être passé, plus ou moins volontairement, à côté de quelque chose.
- « Ecoute, reprit son amie. Je sais qu'ils s'y sont mal pris mais… Quoi que tu décides de faire, fais ça proprement, d'accord ? »
