Reinhardt s'installa à sa table, sortit un cahier d'un tiroir et commença à écrire. Il était bien l'un des rares à encore utiliser le papier, alors que tout le monde écrivait sur tablette ou ordinateur. Certains prétendraient que c'était parce qu'il ne s'adaptait pas à son époque. Et bien oui, il était vieux, et alors ? Ça ne l'empêchait pas d'inventer des histoires. Qu'importait le support, si on se plaisait à les lire ? Il était toujours aux anges quand ses petits-enfants étaient regroupés autour de lui, les yeux brillants alors que leur grand-père leur lisait des aventures rocambolesques et fantastiques. Pour le vieil allemand, c'était un moment de pur bonheur.
Sentant une présence derrière lui, il se retourna et surprit Fourmi, qui l'observait, cachée derrière la porte de la chambre.
- E-entschuldigung, s'excusa t-elle en s'empourpant. Je ne voulais pas…
- Sprichst du Deutsch ? / Tu parles allemand ? demanda Reinhardt, un brin intrigué.
- J-ja, aber nicht sehr gut. Parlo anche un po italiano, mais je ne connais que quelques phrases dans ces deux langues.
- Est-ce Talon qui t'a enseigné ?
- Non. C'était les langues maternelles de Numéro 2 et Numéro 3. Lorsqu'on nous laissait seuls, on s'occupait comme on pouvait.
Elle se tut, et Reinhardt comprit qu'elle n'irait pas plus loin. Mais apparemment, elle ne semblait pas être la seule expérience de Talon. Il préféra changer de sujet :
- Puis-je savoir pourquoi tu épiais ?
- Je ne voulais pas être impolie ! Mais je n'avais jamais vu quelqu'un écrire sur du papier, et ça avait l'air de vous plaire, alors ça m'a intrigué. Si je peux vous demander, qu'est-ce que vous faisiez ?
- J'écris des histoires.
Fourmi fronça les sourcils.
- Je croyais qu'il n'y en avait qu'une…
- Non, la corrigea l'Allemand dans un rire, pas l'Histoire avec un grand H ! Celle-ci relate le passé de l'humanité, et il est important de la connaître. Ce que j'écris, comme tant d'autres le font, ce sont des fictions, des récits imaginaires.
- Et à quoi cela sert-il ?
- Une démonstration vaut mieux que des longs discours. Assieds-toi et laisse-moi faire.
Fourmi obéit, et Reinhardt piocha un livre dans sa petite bibliothèque, Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive. Ce récit farfelu et aventureux avait bercé son enfance, et il le relisait encore aujourd'hui avec plaisir. Le visage de Fourmi, d'abord sans expression, s'illumina au fur et à mesure de la lecture. Lorsqu'il s'arrêta, bouche sèche, au sixième chapitre, il remarqua l'air déçu de l'enfant. Il comprit ses pensées et parla avant qu'elle n'ouvre la bouche :
- Ça ne s'arrête pas là, ne t'inquiète pas. Tu sais lire, non ? Alors découvre la suite par toi-même, dit-il d'un ton doux tout en tendant le livre.
Fourmi le saisit avec délicatesse, comme par crainte de le briser. Mais sitôt qu'elle plongea son regard entre les lignes, ses yeux brillèrent d'avidité, dévorant le livre à une vitesse qui amusa l'Allemand. Il continua d'écrire, dans un silence réconfortant, uniquement interrompu par le froissement des pages tournées et le crissement du stylo sur le papier. Il laissa l'enfant découvrir la littérature, celle qui pouvait vous embarquer en haut des montagnes ou en pleine mer. Celle qui emmenait loin dans les paysages, les sentiments et les personnalités. Celle qui faisait rire et pleurer, qui faisait battre les coeurs et accrocher à une intrigue qu'on ne voulait en aucun cas lâcher. La littérature, créatrice de rêves qui influençaient notre vie réelle. De doux songes qui valaient plus que toutes les leçons du monde.
Enfin, il entendit le son caractéristique du livre qui se fermait. Il tourna la tête, croisant le regard de Fourmi, qui ne voulait dire qu'une chose.
C'est beau.
Pourtant, il distingua un éclat de gêne.
- Il est spécifié que l'auteur est allemand. Je suppose que le livre ici est une traduction, mais si l'histoire existe dans la langue natale de l'auteur, est-ce que ça ne serait pas plus fidèle à son récit ?
- Il faudrait déjà que tu saches lire l'allemand, klein Kind.
- Dans ce cas, est-ce que vous accepteriez de me l'apprendre ?
Il hésita à peine pour répondre.
- Très bien, accepta t-il en tirant une chaise à côté de lui.
Une partie de son esprit lui criait que c'était faux. Qu'il ne fallait pas la laisser approcher. Qu'elle n'avait pas payé pour ses crimes. Que justice n'avait pas été rendue. Il balaya ses pensées d'un simple souffle. Puis se tourna vers Fourmi, qui, de taille, arrivait tout juste à son épaule. Il ne vit aucune hostilité dans ses yeux, rien de négatif, simplement de la curiosité.
Ayant appris quelques bases, ce ne fut pas trop difficile pour elle de commencer. Mais au fur et à mesure, cela se compliqua. Elle se concentra de plus belle, plissant le front pour assimiler les règles de temps, de grammaire, de vocabulaire, de conjugaison, adverbes, prépositions, adjectifs… Ils restèrent à étudier toute la matinée, et ce fut l'estomac grondant de Reinhardt qui interrompit la leçon.
- Ça suffira pour aujourd'hui. Tu n'es pas surdouée, mais tu progresseras vite et bien avec un entraînement régulier.
Fourmi hocha la tête, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Il était franc, et doux. Comme un grand – comme un géniteur des gens qui l'avaient conçu. Elle pesta intérieurement. Encore un peu et elle aurait activé son blocage cérébral.
Sur le chemin du réfectoire, l'Allemand croisa Tobjörn. Fourmi le salua et continua sa route, mais l'ingénieur stoppa le croisé.
- Je t'ai entendu lui enseigner l'allemand, Rein.
- En quoi cela pose t-il problème ?
- Ce n'est pas un problème en soi. Mais je te connais, mon ami. Tu t'attaches facilement aux enfants. Et c'est bien la dernière chose à faire avec Numéro 4.
Reinhardt croisa les bras.
- Je ne lui fais pas plus confiance que toi, Tob. Mais apprendre une langue ne va pas lui permettre de nous tuer par-derrière.
- Elle est un membre de Talon, ayant tué plus d'une cinquantaine de personnes. Pourquoi déciderait-elle de tourner le dos à son organisation, juste grâce à quelques rencontres avec l'autre tas de ferraille ?
- Tu as vu toi-même ce qu'ils lui ont fait subir. Et son… Reaper la méprise. Elle n'est pas exempte de fautes, mais un enfant-soldat est la plus malléable des armes. Tu te souviens, pas vrai ? Combien de ces enfants combattants nous avons croisé, victimes de la crise des Omniums. Drogués, violents, puant le sang, complètement instables. Est-ce que, pour autant, notre organisation a baissé les bras ? Nombreux sont ceux qui répétaient qu'ils étaient irrécupérables. Et pourtant… Et pourtant nous avons réussi à les aider, à les sauver. Pourquoi serait-ce impossible avec elle ? Certes, nous devons rester extrêmement vigilants ; mais si elle demande à être secourue, alors j'accepte de l'aider.
Tobjörn poussa un grognement en haussant les épaules.
- Très bien, fais comme tu veux. Ne compte pas sur moi pour jouer aux gentils profs.
Reinhardt poussa un soupir. Il savait que son ami ne changerait pas d'avis à propos de Fourmi. Pourtant, il aurait dû observer son visage quand elle étudiait : calme et concentré, celui d'un enfant en apprentissage, pas le faciès d'une arme de destruction. Ou était-ce juste de la comédie ? Il aimait croire que ce n'était pas le cas.
- Une dernière chose, Tob, ajouta le croisé alors qu'il allait entrer dans le réfectoire.
Il se tourna vers son ami et appuya ses mots :
- Elle s'appelle Fourmi.
O*O*O*O*O
- Ich habe, du hast, er/sie/es hat, wir haben, ihr habt, sie/Sie haben. Ich habe, du hast, er/sie/es hat, wir… Oh, j'en ai marre, grommela Fourmi en basculant en arrière, allongée sur le tapis.
Apprendre l'allemand était peut-être intéressant, mais essayer de retenir les conjugaisons commençait à devenir lassant. Dire qu'elle devait ensuite retenir quels verbes on conjuguait avec l'auxiliaire avoir au parfait… Elle avait déjà révisé toutes les déclinaisons du verbe être, quand est-ce qu'il fallait utiliser tel ou tel temps dans telle ou telle situation… Elle se demanda un instant si elle ne devait pas s'arrêter là. Puis elle secoua la tête. Reinhardt lui avait demandé d'apprendre les verbes principaux, elle se devait d'obéir.
Alors qu'elle allait se lever, une tête jaillit brutalement dans son champ de vision.
- Ciao !
Elle sursauta et se releva brusquement, prête à répliquer. Puis elle se rendit compte que "l'assaillant" n'était qu'un jeune enfant, à l'air amical. Celui-ci écarquilla justement les yeux en remarquant les quatre bras de la grande petite fille, puis un immense sourire excité fit le tour de sa figure. Il babilla un langage proche de l'italien, puis se mit à tourner en courant autour de Fourmi, sautillant, inspectant du regard chaque détail du corps atypique. Puis il vit les écailles sur ses joues et s'écria :
- Serpente ! Serpente quattro mani !
Fourmi fronça les sourcils, essayant de déterrer les quelques mots de vocabulaire italien enfouis dans sa mémoire. Puis son visage s'illumina. Serpent quatre mains ! Amusée d'un tel surnom, elle gratifia le petit d'un sourire. À son grand étonnement, celui-ci fila. Fourmi ne put s'empêcher de se sentir déçue, croyant qu'elle avait effrayé l'enfant. Elle qui était si contente d'en voir un non terrifié par son apparence…
Elle leva la tête en entendant des exclamations, et le garçon déboula à nouveau dans la salle de repos, tirant derrière lui Ago. L'infirmier semblait ignorer pourquoi l'enfant était aussi excité, au point de lui déboiter le bras. Puis il remarqua Fourmi, désignée par le doigt du bambin.
- Visto ? Serpente quattro mani ! / T'as vu ? Un serpent quatre mains !
L'italien poussa un soupir, mi-amusé mi-fatigué.
- Si, ho visto, Niccolò. Ma non è un animale o un oggetto, è una ragazza come te. E ha piuttosto delle squame di formica… / Oui, j'ai vu, Niccolò. Mais elle n'est pas un animal ou un objet, c'est une jeune fille comme toi. Et elle a plutôt des écailles de fourmi…
- Non sono una ragazza ! / Je ne suis pas une jeune fille ! s'écria le garçon en tapant du pied. Ed è un serpente, un bello serpente ! / Et c'est un serpent, un joli serpent !
Il se précipita vers Fourmi et tendit les bras vers elle en sautillant.
- Alle braccia, alle braccia !
Elle jeta un regard d'incompréhension vers l'adulte.
- Il veut que tu le prennes dans tes bras, expliqua t-il doucement.
Ignorant comment prendre correctement quelqu'un, elle saisit le garçon sous les aisselles avec sa première paire de mains et derrière ses cuisses avec l'autre. Elle le souleva lentement, à bout de bras, tandis que l'enfant gloussait. Puis il sauta brusquement et atterrit sur le torse de la demoiselle, enroulant ses bras autour de son cou. Elle manqua de tomber en arrière à cause de l'impact, mais retrouva rapidement son équilibre. Une fois stabilisée, elle disposa ses bras autour de Niccolò comme une chaise, et celui-ci plongea ses yeux dans ceux de l'autre. Elle remarqua une lueur de déception dans les iris verts.
- Non ha gli occhi rettiliani, fa schifo ! / Elle n'a pas les pupilles fendues, c'est nul !
- J'ai fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? demanda t-elle à l'attention d'Ago.
Celui-ci pouffa légèrement et lui expliqua qu'elle n'était pas assez "reptilienne" au goût de son fils. À l'entente du mot, elle tenta de fermer son esprit, en vain. Des souvenirs commencèrent à refaire surface, et aussitôt son blocage se déclencha. Une vague de douleur parcourut son crâne et elle tituba, tentant de ne pas lâcher le garçon toujours accroché à son cou. Quand les larmes quittèrent enfin son champ de vision, Lorenzo avait saisi l'un des bras de la fille, le regard inquiet.
- Ce n'est rien, coassa t-elle. C'est…
- C'est comme au réfectoire, je suppose ?
Elle hocha la tête, et Ago poussa un soupir de soulagement. Il s'en voulut d'avoir craint, pendant un instant, pour la sécurité de son fils. D'avoir assimilé l'image de son enfant et celle des soldats, gémissants sur la table d'opération, aux os réduits en miettes. Sa peur était injustifiée…
Il aida Fourmi à s'asseoir sur le canapé. Niccolò, lui, ne l'avait toujours pas lâchée. Il déposa soudain ses lèvres sur les écailles de Fourmi, avec un bruyant "mouah !" exagéré.
- Baccio magico ! Così stai meglio ! / Bisou magique ! Comme ça tu vas mieux !
Ago se demanda s'il devait rire du visage confus et interloqué de Fourmi. Puis Niccolò se tapota la poitrine du doigt, répétant à voix haute son nom. Il refit le même geste sur le torse blindée de Fourmi, demandant son nom. Cette fois, Lorenzo n'eut pas besoin de traduire. Elle prononça le surnom donné par Genji, plusieurs fois, espérant l'imprimer dans la mémoire de l'enfant. Celui-ci la regarda étrangement, puis posa son doigt sur la joue écailleuse.
- Squame.
Elle fit facilement le lien. Squame, écailles. Puis le garçon pointa son oeil, occhio. Elle répéta le terme, puis le prononça en anglais. Ensuite l'italien saisit une mèche de cheveux, capelli, et Fourmi recommença le même rituel de tout à l'heure. Lorenzo les écouta traduire chaque partie du corps, d'abord étonné, puis il se mit à sourire. Peut-être bien que cette enfant allait devenir polyglotte.
Pendant que Niccolò continuait de débiter d'autres mots de sa langue natale, Fourmi jeta un coup d'oeil vers Ago, puis de nouveau vers Niccolò. Tous les deux avaient de beaux yeux verts et une peau claire constellée de taches de rousseur, mais les cheveux de l'adulte étaient d'un brun sombre, tandis que ceux de l'enfant tiraient vers le roux. Il avait le même nez fin que celui de son… du mari de celle qui l'avait enfanté. Le visage de l'enfant était rond et joufflu, alors que celui de Lorenzo était plus oblong. Chacun avait des points communs et des différences. Niccolò avait hérité de certains traits de Lorenzo, mais pas tous. Lesquels étaient hérités de la femme de l'italien, lesquels étaient ceux, uniques, de l'enfant ?
Elle ne savait pas, pour elle. Elle ignorait tout de la femme qui l'avait portée. Elle avait vu, sur une photo, l'apparence de Reaper, avant qu'il ne devienne un un mort-vivant, quand il était encore humain.
Elle s'était retenue de déchirer la trace du passé en morceaux.
Elle lui ressemblait trop. Elle ressemblait trop au monstre.
Il n'y avait rien, à part ses yeux bleus, qui la démarquait de l'assassin.
Il n'y avait rien, à part ses iris qu'elle pouvait uniquement voir dans une glace, qui pouvait lui rappeler cette femme. Rien auquel elle pouvait s'accrocher, à part ses yeux dans le miroir, qui lui renvoyaient l'image de son corps monstrueux.
La seule preuve d'une vie avant Talon, elle ne pouvait pas la voir d'elle-même.
Elle eut brusquement une grosse envie de pleurer. Elle enfouit sa tête dans l'épaule du garçon, ravalant ses larmes. D'abord surpris, il entoura ensuite le cou de la géante avec ses bras, offrant une douce étreinte.
- Grazie, bambino…
Au départ, ce chapitre devait uniquement se concentrer sur Reinhardt, mais j'ai trouvé ça un peu court donc j'ai rajouté la partie d'Ago et de son fils. Et si vous vous demandez ce que la dernière phrase de Fourmi signifie, Reverso est votre ami ;) (c'est pratique d'être bilingue. Par contre l'allemand était plus dur à apprendre, ouch).
En tout cas, j'espère que ça vous a plu ! Connaître votre avis me ferait très plaisir :D
À bientôt,
Cao
