D COMME… DETRAQUEURS

Il était mal en leur présence. C'était pour ça qu'il n'y allait pas, après tout. Même après toutes ces années. Et puis aujourd'hui, il était sorti, il s'était évadé apparemment, alors ça ne servait plus à rien. D'ailleurs, Remus avait bien pu voir dans le Poudlard Express, quand il avait aidé le jeune Harry Potter, comme il était désagréable de rencontrer des détraqueurs. Il ne s'y ferait jamais.

Leur souffle lui glaçait le sang. Lui qui avait tendance à avoir une chaleur corporelle plus élevée que la moyenne se retrouvait congelé comme un vulgaire glaçon. Il sentait le froid s'insinuer dans ses veines, le prendre à la gorge et au cœur, lui tordre l'estomac et faire remonter la bile le long de son œsophage. Il sentait la tristesse et le malheur par tous les pores de sa peau. Il voyait remonter tous les vieux souvenirs de douleur, tout ce qui avait fait de lui celui qu'il était aujourd'hui.

Il revivait l'attaque, encore et encore, les crocs s'insérant dans sa chair et le souffle fétide qui lui soulevait le cœur. Il revivait encore et encore les brimades et les méchancetés, les visages contrits de ses parents, la douleur dans leurs rides et l'horreur de sa propre existence. Il revoyait toutes les premières nuits dans la cabane hurlante, entre ces murs suintant de saleté et de moisissure, entre les débris de meubles qu'il avait arrachés, et la peur des habitants quand ils l'évoquaient.

Il revoyait les lendemains à l'infirmerie, où il se sentait si mal qu'il aurait voulu en crever, si mal qu'aucun os ni aucun muscle ne semblait avoir été épargné, comme s'il avait été écartelé. Il revoyait encore et encore tous ces moments où il s'était senti seul, et celui où enfin, il l'avait été.

Il revoyait la mort de James et Lily, l'imaginait de plus en plus horrible contact après contact, vague de tristesse après vague de tristesse. Il revoyait l'enterrement de Peter, dont on n'avait pu trouver qu'un seul minuscule doigt, et où il avait pleuré sincèrement celui qu'il n'avait jamais suffisamment considéré comme un ami lui semblait-il.

Oui, c'était pour ça qu'il n'y était pas allé, n'est-ce pas ? Pour ça qu'il avait refusé toutes ces années. Il ne supportait pas la vision d'Azkaban, de ces murs élevés jusqu'au ciel, de cette ombre menaçante sur l'eau trouble. Il ne pouvait pas supporter la présence des détraqueurs qui lui glaçaient l'âme. Il ne pouvait pas supporter les souvenirs qui remontaient à la surface quand il avait presque réussi à les enfouir.

Ça n'était évidemment pas parce qu'il ne voulait pas revoir Sirius Black. Ça n'était évidemment pas parce qu'il avait peur de sa réaction, peur de voir la violence qui pourrait couler dans ses veines à sa vue. Peur de voir à quel point la trahison de cet homme l'avait touché. Peur de devenir un être qu'il ne voulait surtout pas être. Il n'avait surtout pas peur de perdre le contrôle non, pas du tout, il avait appris à maîtriser sa force et ses sentiments maitenant, n'est-ce pas ? Il avait appris à faire la part des choses, à refouler la bête en lui pour qu'elle prenne le moins de place possible dans sa vie.

Non, ça n'était pas du tout parce qu'il avait entendu mille fois les rumeurs qui disaient que Black se sentait innocent. Ça n'était pas parce qu'il doutait de sa culpabilité, parce qu'il n'en doutait pas, il ne pouvait pas, il avait tué ses trois amis ainsi qu'une dizaine de moldus innocents, comment en douter ? Non, il ne doutait pas du tout de sa culpabilité, d'ailleurs, il n'avait même pas été au procès, tout était joué d'avance.

Sirius n'était pas celui qu'il croyait et il ne comptait pas retomber dans un espoir stérile qui finirait par le détruire plus sûrement encore que ne l'avait fait sa trahison. Il ne comptait surtout pas croire qu'il ait pu être manipulé ou quelque chose dans ce goût, de toute façon, qui aurait pu faire ça, il ne voyait personne. Non, Sirius avait été déclaré coupable. Et il l'était. Et jamais Remus ne reviendrait sur cette affirmation, il y croyait dur comme fer. Et c'était uniquement à cause des détraqueurs qu'il n'allait pas à Azkaban. Pas du tout parce qu'il avait peur de se retrouver face à celui qui avait un jour été son ami et qui devait être bien changé à présent.

De toute façon, il s'était évadé, la question ne se posait plus. Et quelque part dans sa mauvaise foi manifeste, Remus se disait que si tel était le cas, alors c'était parce qu'il ne croyait pas vraiment en son innocence, sinon il aurait laissé la justice magique agir, elle aurait su le libérer.

Non, c'était les détraqueurs qui l'en empêchaient, et puis de toute façon, il n'y aurait eu aucun intérêt à revoir celui qui avait brisé votre vie, n'est-ce pas ? Même pas pour contempler sa déchéance à son tour, ça n'était pas du tout son genre, même pas pour lui crier sa colère, la rage qui lui prenait les tripes quand il y pensait, la douleur qui l'étreignait des années encore après et sa vie qu'il avait vue réduite à un champ de ruines. Non, ça n'avait de toute façon aucun intérêt d'y aller et il n'avait personne à aller voir. Pas la peine de souffrir pour se prouver quelque chose d'idiot.

Ces créatures étaient vraiment les pires qu'il puisse exister, et il ne comprenait même pas comment on avait pu les laisser agir de telle sorte. Heureusement que le ministère les encadraient. Rectification. Heureusement que le ministère cherchait à les encadrer. Parce que d'après ce qu'il avait vu cette année, ça n'était pas tout à fait ça. Il faudrait absolument qu'il pense à inclure un cours sur eux cette année dans son programme, c'était important. Il fallait que les élèves soient préparés.