Et voilà le dernier chapitre mes agneaux ! POV Maki (et le plus long, parce que quand il s'agit de Maki, plus c'est long, plus c'est bon. Ne me dites pas de sortir, je vais prendre la porte toute seule comme une grande.)

Bonne lecture!


Maki

.oOo.

Le bureau était tellement calme, quand ils n'étaient pas là…

Assis sur le siège à roulettes d'Aoki, les mains posées sur les accoudoirs, Maki contemplait le plafond, en écoutant le silence. En cet instant, la cérémonie devait avoir commencé, non ? Yukiko devait avoir glissé sa main sur le bras d'Aoki, et ils étaient certainement en train de faire leurs vœux dans un silence religieux. Et lui, il était seul dans cette pièce à lire le cerveau d'un cadavre qui avait eu la gorge tranchée et qu'on avait éventré. C'était préférable. La lumière convenait aux êtres de lumières ; mais un type aussi sombre et tordu que lui, il valait mieux qu'il reste dans l'ombre.

Il ne s'en plaignait pas, de toute façon. Il avait désespérément cherché une excuse pour ne pas assister à ce mariage qui lui faisait horreur. Et Aoki, bon sang, il était tellement aveugle. Comment pouvait-il s'imaginer que ça lui aurait fait plaisir d'y assister ? Il aurait préféré se trancher les veines plutôt que de les entendre se dire oui à l'un et à l'autre pour l'éternité.

Yukiko, elle, avait paru avoir des soupçons. Elle semblait avoir eu peur que Maki ne trouble la bonne marche de son mariage. Craintes totalement infondées, d'ailleurs ; ça faisait depuis longtemps, depuis Suzuki, que Maki avait appris à rester à sa place. Il n'attendait rien, il n'espérait rien. Il se contentait de ressentir, parce que de toute façon, il ne pouvait pas interdire à son cœur d'aimer ou de haïr – même s'il aurait aimé en avoir le pouvoir.

Parfois, bien sûr, les sentiments étaient trop forts pour qu'il conserve le masque impassible qu'il posait toujours sur son visage. Comme cette fois affreuse où il avait cru Aoki blessé, et qu'il s'était précipité dans sa chambre d'hôpital, et qu'il s'était effondré dans ses bras. Comme il regrettait cet instant… Lui qui s'était juré, avec sa volonté de fer, qu'il serait mort plutôt que d'avouer à Aoki les sentiments qu'il éprouvait pour lui, il suffisait d'une toute petite blessure et il perdait tout contrôle sur lui-même. C'était pitoyable.

Depuis ce jour, il avait maintenu tant bien que mal le masque en place. Il avait passé ses journées les yeux fixés sur des dossiers, et ses nuits dans les bras d'inconnus, les yeux bandés ; il avait tout fait pour penser à autre chose, il n'y avait pas trop mal réussi. Petit à petit, la carapace qui se formait autour de son cœur était de plus en plus épaisse, et un jour, elle n'aurait plus du tout de failles, il se l'était juré.

En étouffant un soupir, il reporta son regard sur l'écran principal, où défilait la vie de la victime dont on lui avait remis le cerveau quelques heures auparavant. Aussi lumineuse que sa fin avait été brutale. Un mari aimant, une fille adorable, et tout ça pour finir égorgée dans une ruelle, le ventre déchiré. Qui aurait pu avoir foi en la vie en regardant ce genre de choses ? Si Maki n'avait pas déjà perdu tout espoir lorsqu'il avait tiré sur Suzuki, son boulot aurait suffi à terminer le travail. Quelque part, il admirait Aoki, et Okabe, et les autres enquêteurs, qui parvenaient à ne pas se laisser envahir par le désespoir alors qu'ils contemplaient chaque jour la noirceur de l'âme humaine au travers des crimes les plus sanglants.

Et maintenant, où en étaient-ils ? Est-ce qu'Aoki était en train d'embrasser la mariée ? Et comment réagissait Yukiko ? Est-ce qu'elle pensait à Suzuki, en cet instant ? Ou est-ce qu'elle avait réussi à établir une barrière entre les deux, malgré leur ressemblance ? Il aurait bien aimé le savoir.

Enfin, de toute façon, il n'aurait pas réponse. Ça faisait depuis longtemps que tout semblant de communication avait cessé d'exister entre eux, et de toute façon, il ne tenait pas particulièrement à recréer de nouveaux liens avec elle. Elle n'arrivait pas à oublier que c'était lui qui avait tué Suzuki, et lui, il ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir de toujours lui voler les personnes qu'il aimait. C'était presque comme si elle le faisait exprès. D'abord Suzuki, et puis Aoki – et à chaque fois, elle était là. À chaque fois, elle s'emparait de leur cœur, et il en réduit à les regarder de loin, dans l'ombre.

Tant pis. C'était l'ombre qui lui convenait le mieux.

Il aurait juste voulu, rien qu'une fois…

Non – il s'interdit de penser à la suite. L'espoir, ça ne servait à rien. Et surtout pas le jour d'un mariage.

Il but une gorgée de café et reporta son attention sur le moniteur, qu'il ne quitta plus du regard jusqu'à ce que des pas précipités se fassent entendre dans le couloir, et que la porte du bureau s'ouvre dans un grand fracas, qui manqua de le faire sursauter.

- Directeur !

Sous les yeux écarquillés de Maki, Aoki venait d'entrer dans la pièce, à bout de souffle, les joues rouges d'avoir couru, tout resplendissant dans son costume de marié.

Son costume de marié. Mariage qui était censé avoir lieu là, en ce moment-même ! Par quelle blague cosmique se trouvait-il là, dans le bureau, dans la même pièce que lui ? Sa première pensée fut qu'il était arrivé un malheur à Yukiko. Mais si c'était le cas, il aurait appelé, non ? Il n'aurait pas fait tout ce chemin, et perdu tout ce temps…

- Aoki, bon sang, que se passe-t-il ? Un problème ?

Les mains sur ses genoux, Aoki tentait tant bien que mal de reprendre son souffle, et Maki devait se retenir pour ne pas le prendre par les épaules et le secouer comme un prunier pour en tirer des réponses.

- Désolé… monsieur Maki…

- Désolé ? Pourquoi désolé ? Aoki, qu'est-ce que t'as encore fait ?

- Je voulais… juste vous parler… Je n'ai pas beaucoup de temps… J'ai quitté… la cérémonie, mais… ils m'attendent…

- Ne me dis pas que tu t'es échappé de ton propre mariage…?

Qu'est-ce que c'était que ce bordel ? Au nom du ciel, qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? Il s'était enfui de son propre mariage !

Quelque part, cette simple pensée arrivait à tripler son rythme cardiaque. Et… Et si jamais…

Non. Pas d'espoir. Interdit.

- Je ne me suis pas… échappé… Je suis juste venu… vous parler…

- Tu pouvais me parler plus tard ! Après la cérémonie !

- Non, c'était maintenant…

Lentement, le brun se redressa, le souffle court, et arrêta son regard sur Maki, qui se sentit inspecté des pieds à la tête.

- Vous avez vraiment eu une affaire urgente ?

D'un geste sec, Maki lui désigna le film qui défilait derrière lui.

- Tu crois que je suis en train de me faire une rétrospective des meilleures scènes de crime qu'on ait jamais eues ? lança-t-il d'un ton glacial.

Contre toute attente, Aoki se mit à sourire, et Maki haussa un sourcil. Pourquoi il souriait ? Ce n'était pas drôle. Pas du tout.

- Alors vous aviez vraiment du travail… Ce n'était pas juste parce que vous ne vouliez pas venir… pas vrai ?

- J'espère que tu n'as pas fait ce chemin juste pour me dire ça, Aoki. Parce que sinon, c'est que tu es vraiment un irrécupérable crétin.

- Vous ne comprenez pas, directeur… J'aurais tellement voulu que vous soyez là ! Plus que n'importe qui d'autre.

Voilà. Voilà pourquoi c'était beaucoup plus dur de fréquenter Aoki en cachant ses sentiments que ça ne l'avait été pour Suzuki. Parce que Suzuki avait eu beau être un type adorablement gentil, il n'avait jamais laissé planer aucun doute, aucune ambiguïté : Maki n'était qu'un ami, un collègue, un type dont il était très proche au final, mais rien de plus. Il l'appréciait, mais il ne le vénérait pas…

Pas comme Aoki, qui paraissait prêt à tout foutre en l'air si ça pouvait sauver son supérieur, et qui laissait toujours échapper des phrases, des mots, qui faisaient sonner à toute volée la cloche de l'espoir dans le cœur de Maki, une cloche qu'il avait bien du mal à arrêter ensuite – et pourtant, il le fallait, il le fallait absolument. L'espoir était interdit.

Bon sang, il était fiancé… Il allait se marier.

- Tu t'en remettras, répondit-il rapidement.

- Je ne sais pas…

Aoki avait les yeux perdus dans le vide, et Maki leva vers lui un regard stupéfait.

- Comment ça, tu ne sais pas ? Bon sang, Aoki, tu n'as pas besoin de moi à ton mariage pour qu'il fonctionne.

Au contraire, il ne ferait que le gâcher, s'il était présent. Il valait mieux pour tout le monde qu'il reste dans son coin.

- Alors maintenant, tu vas arrêter de perdre ton temps, et de me faire perdre le mien par la même occasion, et tu vas retourner là d'où tu viens, tout de suite.

- Non.

- Pardon ?

- Non, répéta Aoki, buté. Ça n'a pas de sens si vous n'êtes pas là.

Est-ce qu'il s'écoutait parler, là ? C'était ce qu'il disait, qui n'avait aucun sens ! Bon sang, et ce cœur qui ne voulait pas se calmer…

- Aoki, reprit-il d'un ton dangereusement calme. Sors d'ici tout de suite.

- Uniquement si vous venez avec moi…

- C'est impossible, je suis en pleine enquête !

- C'est pratique. Soga-san et Okabe-san avaient raison, finalement… Elle vous arrange, cette enquête. Ça vous donne une excuse en or. Vous auriez pris n'importe quoi, si ça avait pu vous empêcher de venir…

- Content que t'aies enfin compris ! Alors maintenant, tu peux t'en aller !

Maki regretta son mouvement d'humeur dès qu'il aperçut l'expression sur le visage de son subordonné, pas différente, à tout prendre, de celle qu'il aurait eue s'il l'avait giflé. Ah, cet imbécile ! Mais qu'est-ce qu'il espérait ? Parfois, Maki aurait presque aimé qu'il se rende compte de toute la complexité des sentiments qu'il éprouvait pour lui, ne serait-ce que pour qu'il lui lâche enfin la grappe. Là, il lui rôdait autour sans cesse, il le considérait comme le centre de son monde, et c'était presque encore pire que de l'indifférence.

- Monsieur Maki… Vous me détestez, c'est ça ? Tout autant que le docteur Miyoshi.

Allons bon. Et où est-ce qu'il allait chercher ça, encore ? Pourtant, ils se connaissaient depuis un certain temps, maintenant, il aurait dû savoir que Maki n'était pas du genre à se montrer amical, et que ça ne voulait pas dire pour autant qu'il détestait les gens. Il avait bien frappé Okabe, une fois, parce qu'il lui avait rendu un torchon en guise de rapport… Il était ce genre de type – et il n'y pouvait rien. Mais il pensait qu'Aoki aurait un peu mieux compris sa personnalité, après tout ce temps passé à travailler ensemble.

- Pourtant, continuait Aoki, Soga et Okabe disaient que j'étais votre chouchou, mais…

Ah – mince, ça se voyait donc tant que ça, que même les autres membres du bureau s'en étaient rendus compte ? Zut. À l'avenir, il faudrait qu'il fasse attention.

- Aoki, le coupa-t-il. Arrête de te prendre la tête sur des détails futiles. Pendant que tu te demandes si je te déteste ou pas, c'est ta future femme qui est en train d'attendre que tu la mènes à l'autel. Elle doit être probablement morte d'inquiétude.

Il eut besoin de toutes ses forces pour réprimer le sourire qui voulait à tout prix percer sur ses lèvres à la fin de sa phrase. Yukiko… Elle devait être dans un état…

- Ce ne sont pas des détails futiles ! s'exclama Aoki, qui n'avait visiblement rien écouté de la suite de la phrase. C'est important pour moi ! Si vous me détestez, monsieur Maki, je… Je…

Sans que Maki s'y attende le moins du monde, Aoki lui saisit les mains, et les serra contre les siennes avec force, sans remarquer que le visage de son supérieur venait de pâlir un bon coup.

- Et puis ça n'a pas de sens ! s'exclama brutalement Aoki, sans faire preuve de la moindre cohérence dans ses phrases. Si vous me détestiez, à l'hôpital, vous ne m'auriez pas…

Il fut incapable de terminer ce qu'il disait, et les joues de Maki, de livides, étaient passées à une jolie teinte cramoisie. Bon sang, est-ce que ce souvenir allait encore les hanter longtemps ? Ils ne pouvaient pas juste oublier ? Et puis ses mains étaient toujours prisonnières de celles d'Aoki, et ça lui donnait beaucoup plus de mal à ordonner ses pensées, incapable qu'il était de se concentrer sur autre chose que sur la chaleur qu'elles dégageaient.

- Aoki…

Il essaya de retirer ses mains, mais Aoki les serrait fermement, les yeux fixés sur lui avec une intensité qui arrivait presque à le mettre mal à l'aise – lui, Maki ! Lui qui changeait les gens en pierre d'un seul regard furieux, lui qui paraissait toujours sûr de lui, mal à l'aise !

Le pire, ce n'était pas tant les mains, ou le fait qu'il se sente mal à l'aise. Le pire, c'était qu'Aoki se rapprochait, et qu'il y avait beaucoup de choses qui se rapprochaient avec lui : son visage, et ses lèvres – et aussi l'odeur de son after-shave, qui était toujours la même que ce soit un jour de boulot ou un jour de mariage.

- Pourquoi avez-vous fait ça, directeur Maki ? Pourquoi est-ce que vous m'avez serré dans vos bras, à ce moment-là ?

- Sans raison, répliqua Maki d'un ton sec.

- Si, il y a une raison ! C'est parce que vous étiez inquiet ?

- Oui, j'étais inquiet…

- Mais si ça avait été Soga ou Koike à ma place, vous n'auriez jamais agi de la même façon.

Oui enfin en même temps, le jour où Soga ou Koike atteindraient la même place que celle d'Aoki dans le cœur de Maki, ça se saurait. C'était ce qui faisait toute la différence, et c'était ce que voulait savoir le brun, mais Maki s'était juré d'emporter son secret dans la tombe.

- Alors, c'était parce que c'était moi ?

- Aoki, va-t-en !

- Pas avant d'avoir ma réponse… C'est parce que c'est moi, c'est ça ? C'est parce que vous m'aimez plus que les autres ?

Peut-être que dans sa bouche, le verbe "aimer" prenait un sens différent de celui qu'il revêtait pour Maki. Ce qui n'empêcha pas le directeur de se maudire en sentant ses joues flamber, et cette fois, si peu observateur qu'il était, Aoki fut obligé de le remarquer.

Il y eut un silence affreusement gênant, où les secondes passèrent aussi lentement que des siècles, puis Aoki murmura d'une voix presque imperceptible :

- Directeur Maki…

Wow, wow. Un instant. Stop. Depuis quand il était capable d'avoir une voix aussi sensuelle ? Son murmure avait fait courir des frissons le long de l'échine de Maki. Il tenta une nouvelle fois de dégager ses mains, vaguement conscient qu'il commençait à céder à la panique, mais Aoki les tenait encore plus fermement.

- Lâche-moi, Aoki !

Son visage était proche. Si proche, que ça devenait vraiment difficile de réfléchir… Merde. Mariage. Yukiko. Mariage. Espoir interdit.

- Monsieur Maki…

Il pouvait sentir le souffle d'Aoki contre ses lèvres, et l'odeur de son parfum s'infiltrer dans ses poumons à chaque inspiration – et là, en cet instant, il avait terriblement envie de se laisser aller, de se montrer égoïste, de subtiliser cet homme qui était sur le point de se marier, et de le serrer contre lui , d'enfouir son visage dans son cou, de respirer l'odeur de sa peau jusqu'à saturation… Rien qu'un peu, juste assez pour avoir un souvenir assez heureux, qui lui permette de repousser les nuages noirs qui l'assaillaient quand il était seul.

Mais il ne s'attendait tout de même pas à ça. Il ne pensait pas qu'Aoki le ferait vraiment. Et pourtant, ce fut le cas – sans qu'il sache à quel moment ça avait eu lieu, leurs lèvres s'étaient touchées, et Aoki – bon sang – Aoki l'embrassait.

Aoki. Le type qui allait se marier. L'homme auquel il ne fallait pas toucher. L'espoir interdit. Non – il avait beau essayer, il n'avait pas assez de volonté pour le repousser de lui-même, et quelque part, ça lui paraissait aberrant. Il faudrait remédier à ça, plus tard…

Plus tard. Parce que là… Il voulait juste profiter, un peu. Juste un tout petit peu. Rien que quelques minuscules secondes, qui s'écoulèrent aussi vite qu'elles avaient paru longues au moment où Aoki l'avait vu rougir. Le brun avait glissé ses doigts entre les siens, et il l'embrassait avec avidité, comme s'il avait passé dix minutes en apnée et que ce baiser lui fournissait tout l'air dont il avait besoin pour vivre. Maki avait l'impression que ses entrailles s'étaient liquéfiées.

Il aurait voulu arrêter le temps, pour pouvoir continuer en toute impunité pendant des siècles et des siècles, mais la raison finit par reprendre le dessus, et il rassembla ses dernières miettes de volonté pour détacher ses lèvres de celle d'Aoki.

L'instant qui suivit lui sembla glacial, et terriblement solitaire. Il ne leva pas les yeux vers Aoki, et ne prononça aucune parole, simplement parce qu'il ne savait pas quoi dire. Quelle phrase pouvait bien convenir à une pareille circonstance ? "Oublie ta fiancée, et choisis-moi" ? Impossible. "Retourne à ton mariage, maintenant que tu viens de t'appliquer à me foutre en l'air !" Il n'aurait pas pu se résoudre à dire ça. "Et maintenant ?" Ça semblait encore la meilleure des choses à dire. Et maintenant…

Et maintenant, qu'est-ce qu'ils allaient devenir ?

- Est-ce que vous m'aimez ? murmura subitement Aoki.

- … Pardon ?

- Vous m'aimez ? Monsieur Maki… Si vous dites que vous m'aimez… Je…

- Tu quoi ? Tu n'y retourneras pas ? Et si je te dis l'inverse, tu te dépêcheras de filer avant d'être en retard pour de bon à la cérémonie ? Quel type égoïste !

Leurs doigts restés entrelacés se séparèrent, et Maki recula d'un pas, pour plus de sureté. Aoki fixait le sol, les joues écarlates, et il y eut un long silence avant que le directeur ne reprenne :

- Va-t-en, Aoki.

- Non.

- Va-t-en ! Sors d'ici !

Il fut heureux de constater qu'il avait récupéré sa voix glaciale, celle qui donnait des ordres indiscutables, et Aoki leva les yeux vers lui, l'air de lutter pour ne pas lui obéir – pour lui qui avait l'habitude d'exécuter la moindre de ses paroles, ça ne devait pas être simple.

- Sors d'ici tout de suite. Tu m'entends ? Retourne à ton mariage !

Cette fois, la tête d'Aoki se courba, en signe de défaite, et il sortit de la pièce lentement, avant de refermer la porte derrière lui – et Maki s'effondra dans le fauteuil de bureau, stupéfait de constater qu'il avait les mains tremblantes.

Aoki l'avait embrassé…

S'il avait su que ça lui ferait un tel effet, il ne l'aurait certainement pas laissé faire. Il aurait trouvé une solution, n'importe laquelle, il se serait débattu avec plus de vigueur quand l'autre lui avait attrapé les mains, il l'aurait frappé, peu importe. Maintenant, il lui faudrait vivre avec cette image en tête, et il savait par avance qu'elle ne risquait pas d'entrer dans les bons souvenirs. Le baiser avait eu un goût de défaite trop important à ses yeux : le seul et unique qu'il avait pu partager avec l'homme qu'il aimait, et c'était le jour de son mariage avec une autre.

- Imbécile, grinça-t-il.

Il fut surpris de sentir une boule dans sa gorge, et songea que s'il devait en plus se mettre à pleurer comme une fille pour un malheureux baiser, et pour un amant perdu, on n'était pas rendus. Le travail. Le travail. C'était le meilleur moyen de tout oublier. De ce point de vue là, son boulot ne l'avait jamais trahi. Chaque fois qu'il avait besoin de repousser ses souvenirs, il y avait toujours une foule de papiers à remplir ou d'enquêtes à résoudre.

Malgré sa décision de s'y remettre aussitôt, il resta assis sur la chaise d'Aoki pendant une bonne demi-heure, immobile, à contempler le plafond. Ses mains avaient arrêté de trembler, mais ses pensées continuaient à tourner en rond, et ça le rendait fou.

Agacé, il se leva en repoussant brutalement la chaise, et se dirigea vers la porte, et le bruit de ses pas sur le sol lui fit brusquement remarquer une chose à laquelle il n'avait pas prêté attention quand Aoki était sorti : il n'avait pas entendu ses pas résonner dans le couloir. Il n'avait rien entendu d'autre que le son de la porte se refermant.

Se pouvait-il qu'Aoki ait délibérément désobéi à son ordre, et soit resté là tout ce temps qu'il avait passé à réfléchir, immobile sur son fauteuil ? Non, c'était impossible, n'est-ce pas ? C'était probablement juste que le directeur n'avait pas prêté attention à son départ, trop perturbé par ce qu'il venait de se passer. N'est-ce pas ?

Lentement, il ouvrit la porte – à ses pieds, Aoki, assis par terre, levait les yeux vers lui, comme un bon petit toutou qui attendait son maître. Il y eut un long silence plein de non-dits avant que Maki ne trouve le courage d'ouvrir la bouche.

- … Tu n'es pas parti ?

- Non… Je ne peux pas y retourner…

- Si tu t'inquiètes des conséquences de ce baiser, j'ai déjà oublié.

Lentement, Aoki se releva, et observa Maki avec un calme que le directeur était plutôt étonné de trouver sur le visage de celui qui était en train de rater son propre mariage.

- Ce n'est pas de ça que je m'inquiète. Je m'inquiète de ce qui se passera si j'épouse une personne qui n'est pas celle que j'aime vraiment.

Le cœur de Maki se mit à cogner fortement dans sa poitrine lorsqu'il entendit ces paroles, mais il fit de son mieux pour garder une expression impassible, et répondit :

- Un peu tard pour te demander ça, tu ne crois pas ?

- Non. Mieux vaut tard que jamais.

- Aoki…

- C'est vous que j'aime, directeur Maki… Je ne peux pas me marier avec Yukiko-san.

- T'avais l'air pourtant bien décidé, hier encore !

- Hier, je ne vous avais pas embrassé…

- Ah. Et maintenant que tu m'as embrassé, tes yeux se sont ouverts, et tu t'es brusquement rendu compte que celui que tu aimes, c'est moi ? Arrête tes bêtises, Aoki.

- Monsieur Maki, je vous ai toujours vénéré…

- Ça n'a rien à voir avec de l'amour, coupa Maki.

- Justement. C'est pour ça que je ne me suis pas méfié. Je pensais que ça n'avait rien en commun. Je croyais… Mais il a suffi que je vous embrasse, et toutes mes certitudes ont volé en éclat. Parce que c'était complètement différent d'avec Yukiko-san. J'ai eu envie de ne jamais vous lâcher… De continuer à vous embrasser jusqu'au moment où on mourrait tous les deux. J'avais ces coups de poignards dans le ventre chaque fois que j'inspirais votre odeur, et vos doigts entre les miens, et votre langue –

- Stop ! Ça suffit ! s'exclama Maki, les joues rouges. J'ai compris l'idée.

- Je vous aime. C'est pour ça que je ne peux pas y retourner. Je vous aime. Je ne demande rien en échange, monsieur Maki… Juste de pouvoir continuer à être à vos côtés, comme avant. Si ma déclaration vous dérange, vous n'avez qu'à l'oublier. Si elle vous arrange… il suffit de me le dire. La seule chose que je veux, c'est pouvoir rester à vos côtés…

- Aoki, espèce d'imbécile…

Son cœur battait comme un tambour, et il n'avait pas pu empêcher sa voix de se faire un peu plus douce.

- Tu n'y retourneras vraiment pas ?

- Non… Quoi que vous disiez. C'est irrévocable.

Maki le fixa en silence, ébloui par son calme et par son air tranquille – et par toute cette luminosité et cette chaleur qu'il dégageait. Est-ce qu'on le pardonnerait, lui, une créature de l'ombre, de subtiliser un être de lumière ? Est-ce qu'on lui pardonnerait son égoïsme, s'il le gardait pour lui seul ?

- Je vois, murmura-t-il…

Il attrapa la main d'Aoki et l'attira vers l'intérieur de la pièce avant de refermer la porte derrière lui et de lever la tête vers ses lèvres.

- Reste, alors.

Est-ce que Yukiko lui pardonnerait de lui voler une fois de plus l'homme qu'elle aimait ?

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FIN

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Et voilà mes bichons, j'espère que ça vous a plu !

A la prochaine !