Six jours avaient passé. Carter avait réussi à effectuer le plus gros des réparations mais l'hyperespace restait inopérant. Tout au moins parviendraient-ils à se placer en orbite. De leur côté, Jack, Daniel et Teal'c s'étaient employés à explorer la région, avec les plus grandes précautions toutefois : à certaines heures de la nuit, de lointaines rumeurs gutturales laissaient présager de la proximité de prédateurs à la férocité inouïe. Cette hypothèse était du reste renforcée par les découvertes macabres que faisaient fortuitement les trois représentants masculins de SG1 : flaques de sang, lambeaux d'os décortiqués, carcasses abandonnées aux mouches… Néanmoins, ils n'avaient encore aperçu aucun monstre, au grand désespoir d'O'Neill qui avait décidé de s'offrir une tête de tyrannosaure comme trophée de chasse.

-Mieux vaut pour vous que vous ne croisiez pas leur route, disait Daniel. Je ne suis pas sûr que nos armes soient d'une quelconque efficacité contre ces mastodontes.

-Une bonne petite salve de P90 dans les gencives…

-Jack !

-Quoi ?

-De grâce, oubliez le tyrannosaure… C'est vous qui lui servirez de trophée de chasse ! Mais je doute qu'il prenne la peine de vous accrocher au mur de son living !

-Il aura tort : je suis très photogénique ! N'est-ce pas, Teal'c ?

Devant ces discussions quelque peu surréalistes, le Jaffa s'abstenait de répondre.

Au soir du sixième jour, Carter déclara :

-Impact prévu dans huit heures et vingt-deux minutes.

-Major, vous avez la précision d'une montre suisse !

-La comète file sur une trajectoire qui n'a quasiment pas varié depuis que les capteurs du vaisseau l'ont détectée. Par conséquent, il est extrêmement simple de calculer sa vitesse et…

-Je vous crois, je vous crois, Major ! Donc, elle va se crasher à soixante kilomètres de notre position ?

-Selon mes dernières estimations, cinquante sept kilomètres environ. A trois cent mètres près, cela correspond exactement à l'impact du Chicxulub.

-Passons aux bonnes nouvelles, Carter. La comète s'écrase… et les dinosaures meurent aussitôt, c'est ça ?

-Euh… non, pas exactement. Mais je ne suis pas sûre que vous vouliez entrer dans les détails…

-Si, si, je vous en prie. Dites-nous ce qui nous attend.

Sam eut un instant de réflexion durant deux bonnes secondes, puis se lança brusquement :

-Chaque espèce de vie animale ou végétale connaît une durée de vie moyenne de cinq à dix millions d'années, avant de s'éteindre ou de donner naissance, par mutations génétiques, à de nouvelles espèces. La vie sur Terre étant riche de millions d'espèces différentes, cela revient à dire qu'une à plusieurs espèces disparaissent chaque année. Dans le même temps, un nombre pratiquement égal de nouvelles espèces surgit tout aussi régulièrement, assurant ainsi l'équilibre de la biosphère.

-Jusque là, rassurez-vous, tout est clair.

-Tant mieux, mon Colonel. Si l'évolution procédait ainsi de façon continue et équilibrée, aucune transition remarquable ne devrait apparaître parmi les fossiles : le renouvellement progressif devrait se traduire par une fréquence stable de disparitions et d'apparitions d'espèces au fil des couches géologiques. Or, l'analyse de la succession des fossiles démontre au contraire qu'au moins cinq grands événements ont eu lieu dans l'histoire de la vie sur Terre, quand le processus s'est emballé au point de renouveler la moitié des espèces (donc, des millions) en un temps très court (quelques dizaines de milliers d'années, voire moins). Ces cinq grands éléments majeurs constituent ce qu'on appelle des extinctions en masse et n'ont pu être provoqués que par des causes extra-terrestres, en l'occurrence des collisions d'une violence inouïe avec des corps météoritiques et des comètes trop énormes pour être pulvérisés dans l'atmosphère terrestre. La surface de la Lune, constellée de cratères d'impacts, montre avec éloquence la fréquence de l'activité météoritique tout autour de la Terre.

-En effet. La Lune est un vrai gruyère ! Cela me fait penser que le Haut Commandement n'a jamais jugé utile de nous y envoyer…

-La Lune n'a rien d'intéressant pour nous, mon Colonel. Je continue ?

-Mais je vous en prie, Carter, c'est passionnant !

-Je vais passer sur les quatre premières extinctions qui ne nous concernent pas pour en arriver directement à la dernière…

-Merci infiniment !

-Comme vous l'avez remarqué, la Terre du Crétacé est très différente de la nôtre, autant par sa faune et sa flore que par sa géographie, mers et continents connaissant un arrangement différent du fait de la tectonique des plaques. L'océan Pacifique est plus large, l'Atlantique plus étroit et enserré par les continents. L'Europe et l'Amérique sont soudées à la hauteur du Groenland et de la Scandinavie. La Méditerranée est un étroit goulet qui mène directement de l'Atlantique au Pacifique. L'Inde n'est encore qu'une grande île, qui remonte lentement vers l'Asie, et l'Himalaya n'existe pas. Au sud, l'Australie et l'Antarctique se déchirent violemment le long d'une zone de rift. Les mers sont plus hautes d'une centaine de mètres et envahissent les marges continentales. Il n'y a pas de calottes polaires car les océans sont trop loin des côtes pour former une banquise. L'Europe forme un archipel baigné par des eaux peu profondes qui ne laissent émerger que les plateaux et les massifs sous forme d'îles. Ces eaux sont chaudes, presque tropicales, car le continent eurasien est situé 10° plus au sud.

-Et vous avez vu tout ça sur votre écran ?

-Euh… non, pas tout… mais vos comptes-rendus d'exploration m'ont été très utiles et… j'avais déjà des données sur cette période…

-Carter, le SGC devrait penser à assurer votre cerveau… Si, si, je vous assure !

Sam esquissa un sourire.

-L'époque où nous nous trouvons se situe à la fin du Crétacé. Depuis quelques milliers d'années, l'augmentation du volume des bassins océaniques au gré de la tectonique des plaques a provoqué une baisse générale du niveau des mers. Certaines côtes se sont découvertes, la surface des continents s'agrandit, le climat s'est un peu durci. Cette époque est à l'apogée du règne des dinosaures, précédant un lent déclin. Dans l'ordre normal des choses, certaines espèces devaient s'éteindre ou muter, et d'autres se développer. Mais…

-Mais ce n'est pas ce qui s'est produit ?

-Non. Les sédiments du Crétacé indiquent que nombre d'espèces prospéraient jusqu'à un horizon précis où l'histoire de la vie bascule abruptement, niveau matérialisé par une mince couche d'argile qui sépare une époque à la vie riche et multiple d'une époque qui ne contient plus qu'une faune de microfossiles rabougris. Entre ces deux niveaux se situe précisément la cinquième extinction en masse de la vie sur Terre.

-Dont est responsable notre comète ?

-Oui. Ce n'est pas qu'une supposition, mon Colonel. Des analyses chimiques ont révélé dans les couches géologiques des quantités anormales de métaux rares tels que l'iridium ou l'osmium, métaux d'origine météoritique. Leur densité est variable selon la région du monde où l'on se trouve mais le fait est qu'ils sont présents partout.

-Et je donnerais presque ma main à couper que c'est au Mexique qu'il y en a le plus…

-En effet… Plus précisément au Yucatan, autour du cratère du Chicxulub qui est le seul impact météoritique datant de cette époque.

-Le mot « impact » dans votre bouche me fait froid dans le dos…

-Mon Colonel… La comète, en s'écrasant, va libérer une énergie qu'on peut évaluer à environ 100 millions de mégatonnes de TNT, soit 10 000 fois l'arsenal nucléaire de toute l'humanité.

-Joli boum…

-Un choc aussi monstrueux va bouleverser complètement la biosphère, provoquant des cataclysmes effroyables : incendies gigantesques, séismes en chaîne, éruptions volcaniques, tsunamis, pluies diluviennes et incessantes… j'en oublie sûrement ! Des gaz toxiques vont se répandre dans l'atmosphère ; le ciel va rester obscur pendant des milliers d'années ; et le climat va évoluer peu à peu vers une longue ère glaciaire.

-Un véritable petit paradis que vous me décrivez là, Major !

-70 des espèces terrestres vont s'éteindre en quelques milliers d'années et les plus volumineuses vont disparaître encore plus vite. Seuls vont survivre les petits organismes capables de s'adapter rapidement à de nouvelles conditions de vie, y compris les plus rudes.

-Donc les petits dinosaures vont survivre ?

-Non, mon Colonel. S'ils survivent aux conséquences de la comète, ils ne résisteront pas à la glaciation à laquelle ils ne peuvent s'adapter. Les seuls survivants que nous connaissons dans le monde moderne sont le coelacanthe, un poisson des mers profondes qui ressemble à un fossile ; l'iguane ; les crocodiles, qui descendent d'un monstre d'une dizaine de mètres de long ; et quelques reptiles. Et c'est tout.

-Le tableau est charmant. Idyllique. Paradisiaque ! Un véritable Eden ! Où est l'arbre de la connaissance ?

L'expression angoissée de Carter céda brièvement la place à un pâle sourire.

-Oh, mais je crois que je l'ai devant moi ! continua O'Neill avec son éternel sourire en coin. Sauf que ce n'est pas un arbre…

-Mon Colonel, si nous nous plaçons en orbite, il faut que nous partions maintenant afin de calculer la position où l'onde de choc provoquée par l'impact sera trop faible pour réussir à endommager les systèmes du vaisseau.

-Mais il suffisait de le dire, Carter…

Il empoigna sa radio.

-Teal'c, Daniel ! Ramassez vite vos petites affaires, il est temps de rentrer au bercail et de lever le camp ! Le décollage est imminent !

TO BE CONTINUED…