Morgana ouvrit les yeux dans le noir de sa chambre, réveillée par une sensation diffuse d'humidité. Doucement, elle passa une main sous ses couvertures, sur ses draps, sous ses fesses et entre ses jambes. C'était chaud et visqueux et elle vit à la lumière de la lune que c'était foncé. Ce ne fut qu'en se redressant pour allumer sa chandelle que Morgana commença à se sentir mal. C'était une douleur profonde, comme si son ventre était broyé par un étau, qui se répandait dans ses membres et lui faisait tourner la tête. Elle fut prise de vertige un moment, et respira fort de peur d'être prise par des nausées. Autour d'elle, la chambre étrangère devenait oppressante, et Morgana se dépêcha de craquer une allumette de peur de voir les mur commencer à bouger. À la lumière de la flamme la pièce retrouva ses proportions et sa rassurante immobilité, et Morgana sourit un moment soulagée comme après un cauchemar. Puis elle vit le sang sur ses doigts.

Il y en avait un peu partout, des tâches sur sa chemise, sur les draps et les couvertures, et une fois debout, elle sentit une goutte rouler sur sa cuisse et le long de sa jambe avant de venir goutter sur le parquet. Elle courut hors de sa chambre en panique.

Le professeur portait une robe de chambre et un bonnet de nuit quand il entrouvrit la porte de son bureau. Il avait une chandelle allumée à la main, et fut surpris de trouver Morgana échevelée, les yeux mouillés de larmes et la chemise tâchée de sang. En baissant les yeux il vit une petite goutte rouge foncé entre les pieds de la jeune fille.

« Mon oncle ? Qu'est-ce qui se passe ? demanda une petite voix endormie depuis un coin obscur du bureau.

- Ce n'est rien, Merlin, rendors-toi. »

Puis, il se tourna vers Morgana dont le visage était tiré par la peur.

« Mieux vaut que nous allions à la salle d'eau. » dit le vieil homme.

Morgana hocha fébrilement la tête et le suivit sans rien dire. Dans la salle de bain, le professeur alluma la lampe à huile et posa une serviette sur un tabouret pour que Morgana puisse s'assoir.

« Avant toute chose, commença-t-il, est-ce que tu sais ce qui est en train de t'arriver ? »

Morgana secoua la tête sans relever le tutoiement et le professeur poussa un léger soupir.

« Est-ce que quelqu'un t'a déjà parlé des menstruations ? »

Morgana cligna des yeux. Oui, on lui en avait parlé, souvent même. Les différentes institutrices qu'elle avait eu l'avait mentionné d'une année sur l'autre, et les autres filles à l'école en parlait régulièrement en chuchotant et en utilisant des surnoms bizarres. Elle fit oui de la tête et trouva le courage d'ouvrir la bouche.

« C'est ce qui est en train de m'arriver ? »

« Oui, Morgana, c'est exactement ça. Ce qui t'arrive tout de suite est parfaitement normal pour une fille de ton âge. »

Morgana était rassurée de l'apprendre, mais elle avait toujours mal à la tête et partout ailleurs, et sa chemise souillée collait contre ses cuisses et ses mains étaient poisseuses et sans qu'elle sache comment elle avait mis du sang sur une de ses joues.

« Qu'est-ce qui va se passer maintenant ? » demanda-t-elle d'une petite voix.

« Rien de grave, répondit le professeur. Tu vas saigner pendant quelques jours, et à partir de maintenant, tu saignera un petit peu chaque mois. »

« Et ça fera toujours mal ? »

Le professeur eu l'air embarrassé.

« Je ne peux pas te répondre, dit-il finalement. Il vaudrait mieux que tu en discute avec Mrs Macready demain. »

« Et comment je vais faire pour cette nuit ? » demanda-t-elle alors.

Le professeur hésita un moment, avança la main vers son épaule, la retira.

« Je vais laisser la lampe allumée ici. Le mieux, ce serait que tu prennes un bain et que tu changes de vêtements. Pour les saignements, tu peux prendre les serviettes épaisses et les mettre sur ton lit. »

Il lui dit encore quelques banalités, lui souhaita bonne nuit et quitta la salle de bain. Et Morgana se retrouva seule avec les linges et la douleur et le sang.

Elle fut réveillée aux aurores par la désagréable sensation de quelqu'un qui lui secouait l'épaule. Elle ouvrit les yeux pour voir Mrs Macready au-dessus d'elle.

« Debout », dit la harpie d'un ton plus sec encore que d'habitude.

Morgana se leva gauchement en essayant de maintenir la serviette sous elle et s'écarta du lit, sentant le parquet froid sous ses pieds nus.

La gouvernante changea les draps et les couvertures sans dire un mot, les lèvres pincées. Même le matelas avait été souillé. Sur le parquet, les gouttes sang qui étaient tombées quand elle s'était levée la nuit avaient séchées, et Morgana se sentit rougir de honte en pensant qu'elle avait sûrement laissé des tâches semblables tout le long des couloirs entre sa chambre, le bureau du professeur, et la salle de bain. Elle resta hébétée un moment, et, quand elle leva les yeux, Mrs Macready était repartie.

Un instant, elle faillit se laisser gagner par la panique. Que devait-elle faire ? Que diraient les autres ? La Macready allait-elle revenir ou la laisserait-elle mariner jusqu'à ce qu'elle sorte de la chambre ? Et combien de temps cela allait-il durer ?

Elle se sentait sale. Il était tôt, les autres devaient probablement encore dormir. Sur la pointe des pieds, Morgana se rendit jusqu'à la salle de bain. Elle se lava de nouveau, et pris tout une pile de serviettes qu'elle alla ranger dans son armoire. Elle s'habilla, en prenant soin de choisir la robe la moins jolie qu'elle avait emmenée et en mettant une petite serviette dans ses sous-vêtements. Elle en pris une plus grande, la plia en quatre et la posa sur le matelas. Puis elle se remis dans son lit et elle attendit. Elle commençait à avoir faim, mais n'osait quitter sa chambre de peur de se faire surprendre avec son accoutrement improvisé. Et la Macready ne revenait pas. Finalement elle descendit jusqu'à la cuisine dans l'espoir que le petit-déjeuner soit déjà prêt, ou qu'elle trouve une boîte de biscuits dans un placard.

Mais elle ne trouva rien qu'un quignon de pain dans le buffet et une mauvaise poire. Elle croisa la Macready qui s'écria qu'elle n'avait pas à se lever dans son état et la renvoya sans cérémonie dans sa chambre.

« Pourrais-je au moins parler au Pr. Jenkins ? » parvînt à demander la jeune fille entre deux reproches de la gouvernante.

« Le professeur est parti pour la ville il y a une heure », cracha la vieille femme.

« Et pour mon petit déjeuner ? » risqua-t-elle timidement.

« Merlin va vous apporter quelque chose. » dit-elle du bout des lèvres comme si la phrase lui coûtait.

Morgana n'insista pas et regagna sa chambre sans demander son reste. Le professeur avait été bien naïf de lui dire qu'elle pourrait discuter avec la gouvernante. Elle avait beau être une femme, la Macready ne l'aimait guère et n'avait apparemment pas l'intention de changer d'attitude pour une quelconque solidarité du faible sexe. Au contraire, à la façon dont la vieille l'avait traitée, Morgana avait l'impression d'avoir commis une faute assez grave. Mais elle n'y pouvait rien, n'est-ce pas ? C'était arrivé sans prévenir et personne n'avait pensé à lui en parler sérieusement avant.

De nouveau dans son lit, elle entreprit de continuer le livre qu'elle avait commencé la veille. Elle s'était arrêtée au moment où le chevalier au lion approchait de la grotte du dragon. Au bout de quelques pages elle revînt en arrière, craignant d'avoir sauté un paragraphe, et se retrouva à relire le passage plusieurs fois. Après quelques minutes, elle se rendit compte que la douleur était revenue. Incapable de se concentrer, elle reposa le livre sur sa table de chevet.

Quelqu'un toquait à la porte.

« Entrez » dit-elle en se redressant un peu sur son oreiller.

C'était Merlin, portant à bout de bras un plateau bien trop grand pour lui qu'il posa maladroitement sur le lit de la jeune fille. Ce n'était pas grand chose : un bol de porridge avec des toasts et une tasse de thé, mais Morgana avait faim et n'était pas mécontente d'avoir un peu de compagnie, même la compagnie de ce gamin bizarre. Elle le remercia et, comme d'habitude, Merlin haussa les épaules comme si ce n'était rien. Il fit un mouvement vers la porte, se ravisa et finalement, demanda :

« C'est toi qui est venu voir l'oncle Gaius cette nuit ? Tu es malade ? »

Morgana pensa d'abord à répondre non, ce qui était la vérité, mais elle changea d'avis presque immédiatement de peur que le garçon ne lui demande des explications, et finalement fit oui de la tête. Elle prit une gorgée de thé et fit la grimace.

« C'est vraiment du thé ? » demanda-t-elle.

« J'ai mis de la sauge dedans. Monsieur Tumnus dit que la sauge ça soigne tout. »

« Monsieur Tumnus ? »

« Le faune qui vit dans la montagne dans l'armoire. »

Évidemment. Pourquoi avait-elle seulement demandé ? Morgana reposa précautionneusement la tasse sur le plateau, en espérant que Merlin n'ait pas eu la merveilleuse idée d'agrémenter aussi le porridge.

« Tu as besoin d'autre chose ? demanda le garçon avec sérieux. Des couvertures en plus, un gant d'eau froide ? Une bouillotte ? »

« Merci, Merlin, mais... commença-t-elle avant de se reprendre. Tout bien réfléchi, je veux bien une bouillotte s'il te plaît. »

Le garçon sourit jusqu'aux oreilles, comme si rien ne pouvait lui faire plus plaisir que de se rendre utile, et sortit immédiatement dans le couloir.

Plus tard dans la matinée, Gwen entra doucement dans la chambre. Encore une fois, Morgana voulut dire la vérité. Gwen était une fille, elle comprendrait peut-être. Mais dans le doute, la jeune fille préféra parler encore une fois de maladie. La simple idée d'expliquer d'où venaient les tâches de sang séchées lui donnait envie de se cacher sous sa couverture et ne plus jamais ressortir. Gwen fut une amie exemplaire. Elle resta avec elle toute la matinée, puis lui ramena un plateau le midi, et changea plusieurs fois sa bouillotte. Elle parlèrent de tout et de rien, et Morgana en oubliait son mal de ventre. Arthur essaya lui aussi d'entrer dans la chambre, mais la jeune fille le chassa à coup de polochon quand il dit qu'elle ressemblait à une petite vieille avec son châle.

« Il était vraiment inquiet ce matin, lui dit Gwen après avoir refermé la porte. Il n'a pas arrêté de poser des question à la Macready jusqu'à ce qu'elle dise que tu souffrais de maux de tête et que tu devais rester dans ta chambre. »

Morgana fut surprise de constater que le souci que se faisait Arthur pour elle était encore plus agréable que de le battre aux cartes.

C'était le soir. La chambre était plongée dans la pénombre du crépuscule. Morgana ne se souvenait pas de s'être endormie, mais ce devait être ce qui s'était passé : son livre était resté ouvert près de son oreiller. Sur sa table de chevet se trouvait un gros paquet enveloppé et un petit bout de papier que Morgana déplia.

« Chère Morgana, le professeur Jenkins m'a parlé de ta situation, aussi je t'ai préparé une ceinture et des serviettes spéciales, et un petit livret pour apprendre à t'en servir. Bon courage. A. Cooper, pharmacienne. »

Ainsi, le professeur était parti en ville pour l'aider. Bien sûr la Macready avait omis de mentionner ce détail, en plus de la rudoyer et de la laisser seule. La jeune fille devait donc compter sur la sollicitude de la pharmacienne du village qu'elle avait à peine aperçue le jour où Gwen était arrivée.

L'attirail n'était pas bien compliqué à utiliser. Morgana l'essaya, par curiosité d'abord, puis elle se dit qu'elle pouvait sortir et en profiter pour remercier le professeur.

Le vieil homme prenait son repas dans son bureau.

« Excusez-moi, dit la jeune fille, je ne voulais pas vous déranger. »

« Vous ne me dérangez pas du tout, répondit-il. D'ailleurs je vous ai préparé une tisane, j'allais demander à Merlin de vous l'apporter, mais puisque vous êtes-là... »

Il la fit s'assoir sur un petit fauteuil et lui tendit une tasse. Morgana but une gorgée et manqua de s'étouffer avec. C'était le même goût étrange que ce que lui avait donne Merlin tout à l'heure.

« C'est de la sauge, dit le Professeur en remarquant sa grimace. C'est excellent pour les douleurs que vous éprouvez en ce moment. »

« Qui vous a raconté ça ? » demanda Morgana légèrement troublée.

« Mais Madame Cooper, la pharmacienne. Pourquoi cette question ? »

Les joues de Morgana rosirent légèrement. Bien sûr, Merlin avait du entendre parler de ce remède et inventer cette histoire de faune ensuite. C'était si évident, et pourtant ne serait-ce qu'un instant, Morgana avait cru... Oh, comme elle se trouvait ridicule.

« Et bien, répondit-elle avec un sourire amusé pour masquer son embarras, tout à l'heure Merlin a mis de la sauge dans mon thé, et il a prétendu qu'un faune lui avait donné la recette. »

Morgana était sûre que son trouble était passé inaperçu. Mais contrairement à ses attentes le professeur ne rit pas à l'anecdote. Ses traits se figèrent un instant dans un masque de surprise, et il eut l'air las et fatigué, comme la nuit précédente, quand il avait dû donner des explications à Morgana. Peut-être s'inquiétait-il pour Merlin ? Le garçon avait onze ans, déjà, il avait passé l'âge de raconter des histoires pour s'amuser. Et il avait toujours l'air si sûr de lui et si sincère quand il en parlait. Peut-être croyait-il vraiment qu'il y avait des faunes dans l'armoire de la chambre d'ami ?

« Ne soyez pas trop dure avec lui, Miss Morgana... » demanda le professeur en écho à ses pensées.

« Est-ce qu'il est fou ? »

Morgana avait parlé plus vite qu'elle n'avait réfléchi. Un instant elle crut voir le coin des lèvres du professeur se relever en un étrange sourire, mais peut-être n'était-ce qu'un rictus désabusé ou bien son imagination.

« Fou n'est certainement pas le mot que j'emploierai. »