Grandeur et déchéance - Chapitre 4
Chryséis fit rouler sous son pouce la molette réglant le débit de la perfusion et le poussa à son maximum. Plusieurs litres du sang du chevalier du bélier étaient déjà passés dans les veines de Kanon, mais rien n'indiquait une amélioration de son état. Deux semaines s'étaient écoulées depuis son retour au Sanctuaire, et il était toujours dans le coma. Mu avait dû procéder à trois autres ponctions, ses poumons se trouvant à nouveau engorgés, et les drains rejetaient sans cesse du sang frais. Soigner une blessure normale était pour le Bélier un jeu d'enfant, mais Kanon avait reçu en pleine poitrine le trident de Poséidon , et tout dommage causé par une arme divine était au delà de ses capacités de guérisseur. Même assourdie par le masque à oxygène plaqué sur son visage, sa respiration rauque et oppressée emplissait la chambre.
- Quoi de neuf ?, demanda Mu en entrant dans la pièce.
Chryséis soupira.
- Rien. Si : il ne reste presque plus de votre sang.
- Ah.
Mu se mordit la lèvre, indécis. Puis après un moment de réflexion, il opta pour l'action.
- Puis-je vous parler, Chryséis ?
Me parler ? Oui, bien sûr ! De quoi ?
Pas ici. Sortons.
Elle le suivit dans le cabinet, intriguée.
- Voilà, je voudrais vous parler de votre attitude envers Kanon, commença Mu.
La jeune femme blanchit.
- J'ai fait une erreur ?
- Non, non, ce n'est pas du tout ça, s'empressa-t-il de la rassurer. En fait, vous vous en occupez très bien. Trop bien, même.
- Comment ça, « trop bien » ?
- Je pense que vous prenez trop votre travail à cœur. Vous restez ici pratiquement nuit et jour, et il faut presque que j'use de la force pour vous faire prendre un peu de repos.
- Je me sens tout à fait bien.
- Je ne crois pas que vous puissiez soutenir ce rythme pendant des semaines. Que se passera-t-il si vous tombez malade ? Les fonctions de Grand Pope intérimaire me prennent beaucoup de temps, et je ne peux pas être au four et au moulin. Et avec Athéna ici, c'est encore pire. Comment ferai-je si je ne vous ai pas pour faire tourner le dispensaire ? J'ai besoin de vous, Chryséis !
Elle rougit et baissa précipitamment les yeux de peur qu'il ne voie le trouble sur son visage. Comme elle aurait aimé qu'il lui dise cela, mais dans un tout autre contexte ! Mais le chevalier du Bélier était un quelqu'un de très professionnel, qui ne s'aventurait jamais au delà de la stricte pratique médicale… Il était tellement correct qu'à la fin , il en était énervant !
- Vous vous impliquez trop, continua-t-il après un soupir. Puis-je me permettre de vous donner un conseil ?
- Oui, bien sûr, répondit-elle.
- Ne vous attachez pas à Kanon, il n'y a rien de bon à attendre de ce côté-ci …
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La douleur était au delà des mots, inexprimable. Elle le traquait, le débusquait, le torturait jusque dans les moindres recoins de son âme. Il avait beau lutter contre elle, elle l'enveloppait, insondable, impalpable. A quoi bon s'épuiser dans un combat perdu d'avance ? Et pour quoi, pour qui se battre ? Il n'avait qu'une envie : se laisser aller, se laisser sombrer vers des profondeurs inconnues qui l'appelaient et semblaient lui promettre l'apaisement.
Et puis, de temps à autre, si le temps pouvait encore avoir une quelconque signification dans ce brouillard irréel, une étrange chaleur irradiait doucement au fin fond de ces ténèbres. Il avait l'impression que quelqu'un venait vers lui.
- Saga ? Est-ce toi ? Oh, Saga, laisse-moi te rejoindre, enfin …
Saga … Son frère … En lui renaissait ce curieux sentiment qu'il croyait mort depuis longtemps. De la chaleur et de l'amertume mêlées, sans qu'il sache vraiment pourquoi. Mais la présence demeura insaisissable.
- Saga !, hurla-t-il mentalement.
Seul l'écho de sa propre voix lui répondit.
Epuisé, désespéré, Kanon laissa les ténèbres l'engloutir à nouveau.
****
- Crataegus monocyna… c'est pas ça. Artemisia annua … non plus ! Bon sang, où est-ce qu'elle a bien pu le ranger ?
Mu, en équilibre précaire sur un tabouret, reposa le pot de faïence qu'il venait de prendre tout en haut de l'étagère, et saisit celui qui se trouvait à côté.
- Hypericum perforatum, encore raté …
Il soupira. Jamais il n'aurait dû demander à Chryséis de mettre de l'ordre dans ses pots à pharmacie : maintenant il ne retrouvait plus rien !
- Saponaria officinalis, agrimonia eupatoria, digit… DIGITALIS PURPUREA ! Ah , te voilà enfin, toi ! Pas trop tôt !
Mu bloqua le pot contre sa poitrine avec une main, tandis qu'il ôtait le couvercle du pot, le posa sur le bois de l'étagère, et plongea la main à l'intérieur. Un petit sourire se dessina sur son visage.
Il extirpa du pot plusieurs billets bleus, rouges et gris.
- Héhé, voilà ce qu'il me faut ! Vingt, quarante, quarante-cinq …. Ca devrait largement faire l'affaire.
- Non mais ne vous gênez pas !, cria une voix féminine derrière lui.
Absorbé par ses recherches, Mu n'avait pas entendu entrer Chryséis. Surpris, il faillit tomber, et lâcha le pot, qui alla s'écraser au sol à grand fracas.
- Encore un de moins, fit-il, tout penaud.
Les pots de faïence qui servaient à stocker les plantes médicinales du dispensaire étaient un sujet douloureux entre eux deux. A chaque secousse sismique significative, bon nombre finissaient leur carrière ( fort longue , pour certains ) en mille morceaux sur le sol de la pharmacie. Après quelques tentatives infructueuses pour recoller ce qui pouvait l'être, Mu avait demandé à la princesse Saori de lui en procurer, mais ne voyant rien venir ( que pèsent des pots à onguents face à la sauvegarde du monde ? ) , Chryséis, moins patiente, avait fini par aller glaner de vieux bocaux dans les cuisines du Palais.
Mais pour l'instant, ce n'était pas la perte d'un de ses précieux pots qui irritait Chryséis. Les poings sur les hanches, sourcils froncés, elle dévisagea Mu d'un air furieux.
- Ce n'est pas ce que vous croyez, Chryséis, balbutia Mu, rouge de confusion, en descendant de son perchoir.
- Ah oui, et qu'est-ce que je crois ?
- Je peux vous expliquer ….
- J'attends ! Quelle bonne raison avez-vous pour piquer dans la caisse ? On avait convenu que ça ne servait que pour aller acheter du matériel médical à Athènes. QUE pour ça . Et je peux vous jurer que nos tiroirs sont pleins.
- J'ai juste une petite course urgente à faire à Paris, et je remets l'argent après, je vous le jure.
La jeune femme ouvrit des yeux ronds.
- A Paris ?
Mu lui expliqua en trois mots ce qu'il comptait faire. Chryséis eut une petite moue.
- Ca ne me paraît pas très moral , quand même.
- Bah, la Croix Rouge le fait bien ! Et c'est pour la bonne cause, non ?
- Bon, si vous le dites, concéda Chryséis avec un soupir. Pas sûr qu'Aldébaran marche dans votre plan, cela dit. Il vous faut combien ?
- Quarante euros devraient suffire.
- Rien que ça ?
- Eh oui, tout augmente ! Mais ne vous inquiétez pas , vous aurez votre part.
Il lui chipa prestement deux billets bleus des mains, les glissa dans la poche de sa tenue tibétaine et se volatilisa.
A suivre ....
