« Aah ! »

« Oups, désolée. Je ne t'ai pas fait trop mal ? »

Quelle maladroite je suis. J'ai appliqué le désinfectant un peu trop brutalement.

« Non. Une Chiridirelle ne connaît pas la douleur. » Répondit Raven.

Le genre de propos que sortent les guerriers sournois. Sans transition, l'étape de guérison s'était déroulée dans un silence quelque peu gênant. Personne n'osait parler. Après le désinfectant, nous avons recouvert la plaie de Raven avec du bandage. La plupart du temps, cette dernière gardait toujours les yeux rivés sur moi. Bon sang ce qu'elle m'embarrassait. J'évitais de croiser son regard, tout en me demandant à quoi elle pouvait bien penser.

« Et voilà. Le bandage est fini. » Dit Alice.

La Chiridirelle ne nous fit aucun remerciement. Malgré ça, nous avons préféré nous garder de toute protestation.

« Alors euh… Raven, comment es-tu arrivée ici ? » Demanda Sam.

Elle hésitait à répondre, soit parce qu'elle croyait que nous risquions de ne rien comprendre, soit parce que c'était plus confidentiel que ça. Raven rapprocha ses jambes contre sa poitrine et prit la parole.

« Mes sœurs, les Chiridirelles, m'avaient envoyée en mission de reconnaissance avec une partenaire sur l'île des Galinas, une race d'hommes-oiseaux contre qui nous sommes en guerre. Depuis peu, nous les soupçonnions de préparer un nouveau plan d'attaque à l'aide d'une amulette magique. »

« Une amulette dis-tu ? »

« Quel genre d'amulette ? »

« Un machin en forme de plaque carrée avec un pictogramme gravé dessus. On ignore exactement de quoi est capable cette chose. Les Galinas l'auraient rapporté d'une expédition. Toute cette histoire nous a inquiétées, alors notre reine nous a envoyées pour en apprendre plus sur cet objet et sur ce que les Galinas comptaient faire avec. Hélas, ils se doutaient déjà que nous allions venir. C'est arrivé tellement vite. Ma partenaire s'est fait tuer. Et moi, seule et blessée, j'étais contrainte de fuir. Mais les Galinas n'ont pas voulu me laisser partir si facilement. Je les ai donc affrontés. Durant le combat, nos énergies se sont croisées par accident, créant une anomalie. Voilà comment j'ai atterri sur votre monde. Au début, j'ai cru être encore sur l'île des Galinas. J'ai donc essayé de retrouver mon chemin, mais je n'ai fait que me perdre davantage. Puis j'ai fini par tomber d'épuisement. »

Il y eut un nouveau silence. Le temps qu'il nous fallait pour digérer tout ce récit.

« Eh bien, en voilà une histoire. » Dit Zoé, aussi étonnée que nous.

« Maintenant vous comprenez pourquoi je dois absolument retourner sur Alysia, le monde d'où je viens, prévenir mon peuple de ce dont j'ai été témoin. »

Tout était clair pour nous, à présent que nous savions toute l'histoire. J'examinai de nouveau le bandage de Raven.

« C'est donc un Galina qui t'as fait ça ? » Lui demandai-je en désignant sa blessure bandée.

« Oui. Et il ne m'a pas manquée, cet imbécile. »

Je me suis tout à coup mise à éprouver un sentiment de pitié pour ce que cette Chiridirelle avait enduré. Ça me rappelait des mauvais souvenirs. Une volonté d'agir s'est ensuite manifestée au fond de moi. Plus qu'une volonté, une détermination.

« Tu peux compter sur nous pour t'aider, Raven. » Lui dis-je en posant une main rassurante sur la sienne.

Au moment du contact, son regard changea, comme si une drôle de sensation venait de la traverser. C'est en tout cas ce que j'ai cru constater.

« Hum hum. Pardon les amis, serait-il possible qu'on discute en privé ? » Dit Nora en nous faisant signe de nous regrouper un peu plus loin.

Quoi que cela puisse être, elle voulait apparemment éviter que Raven puisse nous entendre. Nous nous sommes donc éloignés de plusieurs mètres de Raven, qui ne nous quittait pas des yeux, toujours aussi méfiante. Vu la distance qui nous séparait d'elle, on ne risquait pas d'être entendus. Une fois rassemblés autour d'un cercle, Nora nous chuchota :

« Écoutez, je n'ai rien contre Raven, mais la question est que va-t-on faire d'elle ? »

« Ma foi, c'est simple : on la ramène avec nous au ranch. » Dit Zoé.

« Quoi ? Il n'en est pas question ! »

« Nora, réfléchis un peu. À moins que tu ne connaisses un meilleur endroit, où pourra-t-on lui offrir asile ? » Dis-je.

« C'est de la folie ! Imaginez comment ça risque de tourner si mon oncle la découvre ?! Je regrette, mais je ne peux pas accepter ça. C'est trop risqué. »

« Allons, il doit bien y avoir un coin où ni ton oncle, ni Mike n'ont l'habitude d'aller ? » Dit Sam.

« Eh bien… à part le grenier, je ne vois pas- »

« Ça fera l'affaire ! Comme ça, Raven aura un abri, le temps qu'elle se remette entièrement de ses blessures et qu'on trouve une solution pour la ramener sur Alysia. » Dit Alice.

Baissant la tête en lâchant un énorme soupir, Nora finit par céder. L'affaire réglée, nous retournions ensuite auprès de la Chiridirelle.

« Raven, nous- »

« Hors de question que je passe encore une nuit dans cette forêt ! » M'interrompit-elle sèchement.

« En fait on allait te proposer de venir avec nous. Nora connaît un bon endroit où tu seras à l'abri de tout danger. »

Cette dernière leva les yeux au ciel, montrant bien son désaccord.

« Par contre, pour t'y emmener, il faudra attendre qu'il fasse noir. Parce que là, en plein jour, ce n'est pas pratique d'y aller sans se faire remarquer. » Dit Zoé.

« Voilà ce qu'on va faire : retrouve-nous ce soir, au lac. Nous reviendrons te chercher. » Dis-je.

« Qu'est-ce qui me prouve que vous n'allez pas me laisser tomber ? » Demanda Raven.

« On vient de te soigner. Ce n'est pas un signe de confiance et d'amitié pour toi ? » Répondit Alice.

Raven ne répondit pas tout de suite. L'hésitation se lisait dans ses yeux.

« Très bien. Ce soir, au lac. » Dit-elle.

« Mais en attendant qu'on revienne, où vas-tu te cacher ? » Demanda Sam.

« Je trouverai bien. »

Sur ce, nous avons repris nos affaires et sommes rentrés au ranch. J'adressai un dernier salut à Raven avant de la perdre de vue. Ça me dérangeait de la laisser ici toute seule, mais on ne pouvait pas faire autrement si nous voulions éviter le maximum de risque. Je m'efforçais de me répéter que tout allait bien se passer. Plus tard, dans l'après-midi, Ernest nous a proposé de faire de l'équitation. Je chevauchais une adorable jument aux couleurs caramel. J'entendis les autres discuter :

« J'me disais, et si c'était Raven le fameux monstre qui rôdait dans la forêt depuis 10 ans, comme dans l'histoire de Mike et Ernest ? » Demanda Zoé.

« Ça m'étonnerait. Raven affirme être arrivée seulement hier soir. Ça ne peut donc pas être elle. » Répondit Nora.

« Avons-nous bien fait de faire comme si on ignorait tout d'Alysia ? » Demanda Alice, peu sûre d'elle.

« Je pense, oui. Si nous voulons gagner sa confiance et l'aider, il vaut mieux continuer à garder le secret. » Répondis-je.


Pendant ce temps, dans la forêt

Point de vue de Raven

Hier encore, j'étais auprès des miens. Aujourd'hui, je suis perdue dans un autre monde peuplé uniquement d'humains. Et je suis là, planquée sous un ponton, au bord d'un grand lac, les pieds et le postérieur trempés depuis plusieurs heures. Si mes semblables me voyaient, j'aurais l'air stupide. Tant que j'y pense, vont-elles au moins faire quelque chose pour me retrouver ? C'est peu probable. Encore faudrait-il qu'elles parviennent à venir jusqu'ici, sur cette… Terre. Et d'ailleurs, puis-je vraiment faire confiance à ces jeunes humains ? Je devrais pourtant me méfier d'eux. Ils sont partis en disant qu'ils reviendraient. Mais si ça se trouve, ils m'ont abandonnée et ne reviendront jamais. Voyons s'ils tiendront promesse.

Songer est la seule chose que je pouvais faire pour passer le temps, en plus de contempler le lac, les arbres et la montagne. Il y a deux choses qui m'occupaient l'esprit. La première, c'était le puissant Galina que j'avais combattu l'autre nuit, et à cause de qui je me suis retrouvée ici. Il y avait quelque chose d'anormal chez lui ; comme s'il était possédé par une force étrange dont il n'avait aucun contrôle. Voilà un mystère à résoudre. Je suis presque sûre que l'amulette de ces maudits volatiles y est pour quelque chose.

Enfin, la deuxième, c'est cette fille qui a soigné ma blessure. En plus d'avoir apaisé ma douleur, elle a apaisé ma crainte… Qu'est-ce que je viens de penser là ? Non ! Une Chiridirelle ne possède aucune crainte ! Je n'ai pas le droit d'avoir peur ! Mais cette jeune humaine, pourquoi occupe-t-elle tant mes pensées ? Pourquoi ai-je autant hâte de la revoir ?