Les garçons, sans se concerter, se dirigèrent spontanément vers la chambre de Dean. Celle de Sam, avec ses couvertures empilées sur le sol, son lit dévasté, était le lieu des dernières nuits bleues, la présence de Castiel et Mary n'y était pas envisageable. Une fois arrivés, Castiel regarda autour de lui et désigna la lourde chaise en bois le long du mur droit.
« Ça fera l'affaire. Il me faut une corde, quelque chose pour vous attacher. Qui commence ? »
Dean n'eut même pas besoin de chercher confirmation dans les yeux de Sam. Son frère avait été lié à une chaise et torturé pendant trois jours, il était hors de question que, même pour un examen bénin, il se retrouve physiquement dans la même position. Il s'avança vers Castiel.
« Je commence, mais pas sur la chaise. » Il désigna le lit. « Ici, et je te promets que je serai sage, pas besoin de me saucissonner. »
« Dean, tu sais comment ça fonctionne, tu dois rester le plus immobile possible, il en va de ta sécurité. »
Le regard de Dean était intraitable : « Tu ne m'attacheras pas, Cass. »
Sam savait pertinemment ce qui était en train de se jouer : Dean refusait d'être attaché uniquement pour que lui ne le soit pas. Il s'avança vers le lit, les mains levées en signe d'apaisement.
« Ok, stop. Pas de corde. C'est moi qui tiendrai Dean. »
Il plongea son regard dans celui de son frère. À prendre ou à laisser. Dean leva les yeux au ciel : « Ok, ça va, qu'on en finisse ! »
Sam s'assit sur le lit, adossé au mur. Dean, en soupirant comme s'il partait pour le bagne, s'installa contre Sam, entre ses jambes – achevez-moi ! – pour que celui-ci puisse le maintenir immobile pendant la procédure. Sam sentait son frère fulminer et retenait à grand-peine un éclat de rire.
« Hey, Dean, c'est ton premier cours de préparation à l'accouchement. Pense à ton col de l'utérus et respire à fond. »
Dean envoya un coup de coude dans les côtes de Sam qui laissa échapper un grognement de douleur. Mary, extrêmement nerveuse, se demandait comment ses fils pouvaient réussir à chahuter comme des gamins dans ce contexte. Ce qu'elle ne savait pas, c'est que la position que Sam et Dean venaient d'adopter était le reflet exact, inversé, de celle dans laquelle Sam s'était réveillé quelques heures plus tôt, avant de sombrer dans le chaos qui avait appelé la fusion. Alors oui, ils plaisantaient, chahutaient, quand bien même rien dans la situation présente ne s'y prêtait, parce que c'est ainsi qu'ils pouvaient laver le souvenir trop présent de la vague de désespoir qui avait failli les emporter.
Castiel, lui, commençait à s'impatienter.
« Sam, Dean ! Concentrez-vous ! »
La voix de commandement de Castiel fit sursauter les trois Winchester. Sam et Dean étaient maintenant immobiles mais Mary voyait flotter sur leurs lèvres un fantôme de sourire qui n'annonçait rien de bon.
« Les garçons, s'il-vous-plaît, c'est important. »
Le ton de leur mère, sérieux, les calma instantanément. Dean prit une large respiration puis : « C'est bon, Cass, je suis prêt, tripote-moi mais fais vite. »
Castiel s'assit sur le lit près des deux frères.
« Je vais commencer. Sam, maintiens-le, il ne doit pas bouger. Les jambes aussi. »
Toute trace de rire évanouie, Sam bloqua les chevilles de Dean sous les siennes et referma ses bras autour du torse de son frère, l'emprisonnant dans un étau d'acier. Dean grogna. « Sam, je suis sensé pouvoir continuer à respirer, tu sais ? »
Sam resserra brièvement sa prise.
« La ferme. »
Mary, debout près du lit, les bras croisés, nerveuse, observait. Elle vit Castiel relever sa manche droite, Sam assurer encore son étreinte, puis l'ange, lentement, fermement, dirigea sa main vers le ventre de Dean et l'y enfonça. Elle retint un haut le cœur. Une lumière blanche, aveuglante, s'éleva du corps de Dean tandis qu'un long gémissement de douleur s'échappait de ses mâchoires serrées. Le bras de Castiel continuait à s'enfoncer. Dean ferma les yeux, le corps tendu, les poings serrés, et hurla. Ce cri la traversa comme une lance, elle enfonça ses ongles dans ses bras pour retenir le mouvement instinctif qui voulait la précipiter sur Castiel pour l'arrêter. Castiel, imperturbable, continuait à enfoncer son bras toujours plus loin dans le corps de son fils. Sous l'impact de la douleur, la tête de Dean s'était rejetée en arrière, contre l'épaule de Sam.
Le regard de Mary quitta un instant Dean pour se focaliser sur Sam. Les muscles tendus à craquer, il maintenait le corps en révolte de son frère dans une étreinte de fer. Il ne regardait plus Castiel, son visage, à demi dissimulé par ses cheveux, était penché vers celui de Dean. Ses lèvres contre sa tempe, il lui parlait. Mary fut saisie d'une fascination étrange à la vue du contraste entre la fragilité dont elle avait été témoin à peine quelques heures plus tôt et la force brute qui se dégageait de lui à cet instant, enserrant son frère dans un étau sans faille, une force assurée et calme qui transparaissait également sur son visage et dans le murmure qu'il ne cessait de dérouler à l'oreille de Dean. Elle comprit qu'à cet instant, Sam n'avait absolument plus conscience de ce qui l'entourait : elle, Castiel, la pièce autour d'eux, n'existaient plus. La seule réalité qui comptait était Dean. Et, comme elle s'y attendait, elle vit Dean réagir. Hurlant toujours, les yeux clos, le corps arqué de douleur contre son frère, il avait tourné son visage vers celui de Sam, comme s'il cherchait à se rapprocher davantage encore de la source d'apaisement que ses mots prodiguaient.
Au bout de longues secondes, Castiel, lentement, retira son bras. Les hurlements de Dean cessèrent, son corps se détendit. Au bout de quelques secondes, il ouvrit les yeux, légèrement désorienté, le souffle court. Sam n'avait plus besoin de le maintenir immobile, il desserra son emprise mais ne le lâcha pas, attendit qu'il retrouve ses esprits. Dean, sans probablement s'en rendre compte, avait refermé ses bras sur ceux de Sam qui l'entouraient toujours, et enfoui son visage dans le cou de son frère. Sam n'avait pas levé les yeux, la tête penchée vers lui.
Mary ne parvenait pas à détacher son regard d'eux, à la fois gênée et envoûtée par l'intimité incroyable de leur posture. Était-ce ainsi qu'ils avaient passé ces dernières nuits ? Pendant quelques brefs instants, ils restèrent dans la même position. Lorsque Dean se reconnecta à ce qui l'entourait et prit conscience du regard de Mary et de Castiel posé sur lui, il bondit hors des bras de Sam, se racla la gorge en se passant une main sur le visage et lança d'une voix rauque : «C'était délicieux, merci. Verdict ? »
Assis au bord du lit, les coudes sur les genoux, les deux frères fixaient l'ange debout face à eux, tendus. Castiel regarda tour à tour les trois Winchester et un sourire inhabituel illumina son visage.
« Ton âme est comme neuve, c'est impressionnant. La marque de Caïn l'avait teintée, contaminée. Cette souillure a disparu. Entièrement. »
Les deux frères se regardèrent, incrédules, un sourire immense leur fendant le visage. Mary, émue, posa brièvement une main douce sur la nuque de Dean et sentit, pendant ce moment fugace, son fils s'incliner imperceptiblement vers elle, se détendre sous son geste. Mais l'instant de grâce ne dura pas. Dean claqua l'épaule de son frère et s'installa à son tour sur le lit à la manière de Sam quelques instants plus tôt, adossé contre le mur.
« À toi maintenant. »
Mary reprit sa position d'angoisse vigilante, les bras croisés, la mâchoire serrée, et se prépara au second round. Il fut tout aussi éprouvant que le premier, mais pour d'autres raisons, auxquelles elle fit face.
Voir et entendre Dean souffrir l'avait transpercée d'une douleur primaire, instinctive. Maternelle. Elle aurait voulu pouvoir prendre la place de Sam, être celle qui procurait à son fils sécurité, réconfort, apaisement, comme elle l'avait déjà fait, si souvent, tellement longtemps auparavant, pour le petit garçon blond dont elle retrouvait les traits dans le visage adulte du jeune homme qui hurlait face à elle.
Lorsqu'elle vit Sam crier à son tour de douleur dans les bras de son frère, l'angoisse qui la saisit était tout aussi poignante mais pas de même nature : ce qui la déchirait n'était pas la souffrance de Sam en elle-même, mais son incapacité à la ressentir comme elle avait ressenti celle de Dean. Elle se força à se souvenir du bébé qu'elle avait tellement aimé, dont chaque sourire, chaque pleur était pour elle une émotion nouvelle, vive, irremplaçable. Mais le résultat était toujours le même : elle ne reconnaissait pas Sam. Rien, dans le beau visage en souffrance, ne lui rappelait l'enfant qu'elle avait perdu. Ce qui la dévastait n'était pas l'empathie, mais la culpabilité.
Lorsque Castiel arrêta, Dean ne put s'empêcher de passer brièvement sa main sur le visage de Sam pour en chasser les longues mèches brunes. Avant de se dégager des bras de son frère, Sam en souriant murmura à son oreille : « gonzesse. » Pour la peine, Dean le repoussa avec une brutalité feinte, et demanda immédiatement, tourné vers Castiel: « Alors ? »
Les deux frères, toujours assis sur le lit, s'étaient redressés, Dean à quelques centimètres derrière Sam. Castiel leur renvoya le même sourire qui les avait déconcertés quelques minutes plus tôt.
« C'est absolument incroyable. La fusion a effacé le sortilège des hommes de lettres, mais elle a surtout créé autour de ton âme un bouclier de protection qui la rend maintenant inaccessible à toute nouvelle attaque magique ou spirituelle, exactement comme une âme saine. »
L'avant-goût de la victoire, qui les avait soulevés à la vue de l'expression de Cass s'était subitement suspendu, en attente, fébrile. Le regard de Mary allait des uns aux autres, comprenant que quelque chose n'allait pas, même si visiblement l'ange n'en avait pas conscience. Elle vit Dean se rapprocher de Sam, leurs épaules maintenant se touchaient. D'une voix calme mais dont Dean percevait la fêlure, celui-ci demanda :
« Attends, Cass… Qu'est-ce que tu veux dire par : exactement comme une âme saine ? »
« Une âme blessée est à la fois vulnérable et dangereuse : vulnérable aux atteintes extérieures, dangereuse parce qu'elle blesse l'esprit, et fragilise la raison. Ton âme ne peut plus se protéger elle-même : le bouclier créé par la fusion remplit maintenant ce rôle. »
Dans un souffle, incrédule pour quelques secondes, mais déjà gagné par la compréhension, la résignation, Sam murmura: « Alors, mon âme n'est pas guérie, c'est ça ? »
La joie sincère qui illuminait le visage de Castiel s'assombrit lorsqu'il prit conscience de l'expression de ses amis : la pâleur de Sam, la tension fiévreuse de Dean. Il s'assit à son tour et plongea dans les yeux de Sam un regard teinté d'une compassion qui, pour eux, sonna véritablement la fin de l'espoir.
« Non, elle n'est pas guérie, mais la protection dont elle est entourée est irréversible. C'est un miracle, Sam. »
Pendant quelques instants, tout se suspendit, puis Dean se leva brusquement du lit, et explosa.
« Tout ça pour ça ? En quoi c'est un miracle ?! C'est du bricolage, au mieux ! Ce truc, cette fusion, peu importe, est supposé régénérer, tout remettre à neuf. Pourquoi ça n'a pas marché sur Sam comme ça a marché sur moi ? Pourquoi… »
Il s'interrompit, se passa une main sur le visage, visiblement bouleversé. Sam avait entendu la suite non formulée de sa question. Pourquoi j'ai échoué à guérir Sam ? Et non, il ne laisserait pas son frère dévaler une fois de plus la pente de la culpabilité. Il se doutait de la raison de ce semi-échec, mais Dean avait besoin de l'entendre de Castiel, comme on a besoin de l'opinion d'un spécialiste face à un cas médical sévère. Il se tourna vers l'ange.
« Cass, sois précis, ok ? Explique-nous pourquoi la fusion n'a pas eu le même effet sur nous deux. »
Dean était maintenant debout près de son frère, adossé au mur, les bras croisés, le regard empli d'une impatience dure, fixé sur Castiel. Mary, tendue, à côté de Dean, fermait le cercle. Cass soupira.
« Le pouvoir de guérison de la fusion est extrêmement puissant mais il a ses limites. L'âme de Dean a elle aussi été torturée lorsqu'il était en Enfer, mais par des démons, ce que j'ai pu entièrement guérir lorsque je l'ai ramené. Elle était donc intacte. La marque de Caïn ne l'a pas blessée à nouveau mais contaminée. Face à cela, mon pouvoir était impuissant. La fusion l'a purifiée. Elle est donc à nouveau parfaitement saine, et comme telle, inaccessible à toute attaque. L'âme de Sam, en revanche, a été torturée par un archange. Aucun ange n'est en mesure de réparer cela. L'âme ne fonctionne pas comme un corps, les blessures qui lui sont infligées restent à vif, ne guérissent pas avec le temps. Lorsque je suis intervenu il y a cinq ans, je n'ai fait que prendre la douleur supplémentaire que les hallucinations t'infligeaient et qui menaçaient ton esprit, ta raison. Je n'ai pas pu guérir ton âme et je n'ai pas pu la protéger contre d'autres attaques. Que la fusion ait été impuissante à la soigner également n'est pas étonnant. C'est un phénomène d'une puissance inouï, certes, mais il n'outrepasse pas la puissance d'un archange. »
Le nœud qui s'était formé dans la gorge de Sam ne se desserrait pas mais il s'efforçait de rester concentré sur les informations délivrées par Cass et ce qu'elles impliquaient.
« Donc, si je comprends bien, les blessures d'origine restent mais au moins, maintenant, plus personne ne sera en mesure de jeter du sel dessus, ce qui va m'empêcher de finir à l'asile, c'est ça ? »
Le sourire ironique, fragile, avec lequel Sam avec posé sa question crucifia Dean.
Castiel, impassible, répondit : « L'analogie est correcte, oui. »
Le silence s'installa, chargé. Castiel insista, sentant que le regard de Dean toujours fixé sur lui n'avait rien perdu de sa dureté.
« Ne sous-estimez pas ce qui s'est passé cette nuit. La régénération n'est peut-être pas parfaite mais la fusion a accompli ce que personne d'autre n'aurait pu faire. »
Sam s'était ressaisi. La douleur initiale restera mais je la connais, je peux vivre avec. Tant qu'elle n'augmente pas, je peux vivre avec. Et elle n'augmentera plus. C'est bien. C'est immense.
Il regarda tour à tour sa mère et son frère.
« Cass a raison. C'est une victoire. Non ? »
Sa voix était ferme, résolue, mais son regard cherchait en dehors de lui la confirmation, le mot, la certitude dont il avait désespérément besoin pour continuer à croire, continuer à tenir, continuer à se battre. Mary refoula la brûlure salée qui sourdait sous ses paupières, s'approcha de lui, posa une main sur son épaule, lui sourit.
« Absolument. Nous n'avons aucune raison de ne pas nous réjouir. »
Elle porta son regard sur Dean, toujours silencieux et immobile, dont les yeux étaient maintenant fixés sur le sol.
« Dean ? »
Il ne répondit pas, ne bougea pas.
Non, Dean, pas ça. Sam serra brièvement la main de sa mère toujours posée sur son épaule, se leva et fit face à son frère. Dean ne le regardait pas. Les yeux rivés sur lui, Sam, d'une voix sourde, dit : « Laissez-nous deux minutes. On vous rejoint. »
Mary, interloquée, regarda Castiel. D'un hochement de tête, il lui fit signe d'obtempérer. Mary, le cœur serré, après un dernier regard à ses fils, suivit Castiel. Ils quittèrent la chambre. Les deux frères, face à face, silencieux, immobiles, étaient à nouveau enfermés dans cette bulle énigmatique qui excluait tout ce qui les entourait.
« Dean. »
Dean ferma les yeux. Il connaissait chacune des intonations de son nom dans la voix de Sam. Cette inflexion-là était celle qui annonçait le combat, la décision non négociable face à tout ce qu'il pourrait lui objecter, celle qui lui ordonnait de céder. Mais Dean ne pouvait pas. Il ne pouvait pas accepter mon âme s'épuise, il ne pouvait pas accepter ton âme est à vif, il ne pouvait pas accepter rien ni personne n'est en mesure de réparer cela. Il ne pouvait pas accepter d'être guéri alors que Sam ne l'était pas, ne le serait jamais. Il ne pouvait pas.
Et lorsqu'il ouvrit les yeux et les leva vers son frère, Sam reconnut l'ouragan qui couvait : un flot tumultueux, dangereux, de refus, de déni, le besoin violent de lutter, d'agir, de se lancer dans n'importe quelle croisade suicidaire pour réparer ce qui était brisé. Sam, comme à chaque fois, fut bouleversé de constater à quel point la forteresse de béton armé derrière laquelle Dean cloitrait ses émotions depuis son enfance pouvait se fissurer dès que lui, Sam, était en jeu, de constater que les murs qui subissaient l'assaut des pires menaces, des pires dangers, sans trembler, se crevassaient en un instant, en un mot, s'il venait de lui. Depuis toujours, la colère était l'arme et la défense de Dean : contre le désespoir, contre le chagrin, contre la déception, contre la culpabilité. Et cette colère, une fois lâchée, hors de contrôle, l'avait déjà mené aux pires extrémités : vendre son âme, accepter la marque de Caïn, défier Lucifer. L'alliage déchirant d'émotions qui hantaient son regard, fureur, douleur, pulsion de violence, peur, faisait résonner en Sam tous les signaux d'alarme : son frère était une bombe qu'il lui fallait désamorcer, et chaque geste, chaque mot devrait être minutieusement calculé. La logique n'agirait pas, le pragmatisme et la rationalisation seraient immédiatement balayés par l'immense vent de révolte qui grondait en lui. C'est au cœur qu'il devait frapper, et vite.
« Tu te souviens de la rivière Sheenatoga dans les Appalaches. Papa nous y avait emmenés, il y a des années, on devait avoir 10 et 14 ans. »
Ce n'était pas une question. Dans le regard de Dean, Sam vit qu'il attendait la suite.
« Sa source naît au sommet de la montagne, au creux de la pierre. La première partie du cours de la rivière est souterraine, sur des kilomètres, puis elle remonte vers la surface. C'est à cet endroit que nous avons commencé à la suivre : ce n'était plus une rivière, mais un torrent, large, déchaîné, furieux. Le bruit de l'eau était tellement assourdissant que nous devions crier pour nous entendre. Papa nous a expliqué que l'eau avait littéralement taillé son chemin à travers la roche, avait vaincu la pierre et creusé elle-même son lit dans le corps de la montagne. Sa puissance était telle que, plus loin, elle avait détruit une partie du versant de la montagne, créant une cataracte vertigineuse. C'était la première fois que nous voyions une cascade. »
Il fit une pause. Dean n'avait pas brisé le contact de leurs regards.
« La force de la Sheenatoga, c'est ce que j'ai senti en moi cette nuit. J'étais incapable de traduire en mots ce qui était en train de se produire, et cette image s'est imposée, immédiatement, parfaitement juste. La puissance démentielle d'une eau souterraine qui explose à l'air libre, creuse le roc, renverse les arbres, sculpte la terre et broie tous les obstacles qu'elle rencontre. C'est ce qui s'est passé cette nuit. Exactement ça. Et je le sens encore maintenant, en ce moment même. Alors je me fous qu'aucune puissance humaine ou céleste ne soit en mesure d'effacer ce que Lucifer m'a fait, parce que je sais que s'il est la montagne, je suis la rivière, et que quoiqu'il arrive, je gagnerai. »
Au fur et à mesure de son récit, la voix de Sam s'était nourrie d'une exaltation sourde, ses yeux s'étaient élargis, d'un vert clair, minéral, liquide, dans lesquels Dean, bouleversé, totalement déstabilisé, lut quelque chose qui ressemblait à une ivresse, un triomphe. Puis la voix de Sam retomba, calme, sereine, incroyablement sûre d'elle.
« Dean, c'est toi qui as libéré la rivière, ne l'oublie jamais. »
Le cœur de Dean battait à cent à l'heure, sa respiration s'était emballée. L'image que Sam avait convoquée résonnait en lui : tellement parfaite, tellement juste, parce que lui aussi la sentait, lui aussi avait traversé cette expérience inouïe. Pourtant, il ne pouvait pas lâcher prise, la déception était à la hauteur de l'espoir qu'il avait ressenti, immense, déchirante.
« Mais ce n'est PAS SUFFISANT, Sam ! Ce n'est pas suffisant ! Je ne peux pas accepter que Lucifer puisse toujours t'atteindre, je ne peux pas accepter que tu en souffres toute ta vie, je ne peux pas accepter qu'il n'y ait pas de solution!»
À cette détresse, à cette colère, que Dean ressentait depuis des années et qui explosait maintenant, Sam réagit immédiatement. Sa main gauche agrippa l'épaule de son frère au point de lui faire mal tandis que sa main droite se posa sur sa nuque, l'attirant à lui jusqu'à ce que leurs fronts se touchent.
« Dean. »
Cette nuit était encore bleue. Écoute-moi, je t'en prie.
Dean reconnut l'intonation de la voix de Sam. Ses mains s'élevèrent et se refermèrent sur ses épaules.
Je t'écoute.
Sam s'écarta et s'assit sur le lit, Dean s'assit face à lui. Ils n'étaient séparés que de quelques centimètres mais cette distance leur paraissait subitement insupportable. Depuis la fusion, toutes les sensations étaient démultipliées : la puissance, la joie, l'inquiétude, l'espoir, la révolte, le besoin. La jambe de Sam bougea. Genou et tibia collés contre ceux de son frère. Un point de contact, suffisant pour l'instant, il devait rester concentré sur ce qu'il avait à dire, ne pas quitter Dean des yeux.
« Je veux que tu comprennes ce qui s'est passé pour moi cette nuit, et en quoi elle a tout changé. »
Dean, imperceptiblement, hocha la tête.
« Je peux vivre avec les souvenirs de la Cage, comme toi tu vis avec les souvenirs de ton propre séjour en Enfer. C'est douloureux mais gérable. »
Dean secoua la tête. S'ils devaient avoir cette discussion, il ne laisserait pas Sam euphémiser la réalité de ce qu'il vivait.
« Sam, je vois ce que ces souvenirs te font, je vois les moments où ton regard se perd, où tu as froid, où tu as mal. Crois-moi, ça n'a rien à voir avec la façon dont mes souvenirs à moi reviennent. Les miens ne sont rien d'autre que des souvenirs, je ne dis pas que c'est agréable ou facile à vivre, mais je ne vois pas Alastair en plein jour, je ne ressens pas ce qu'il m'a fait. Je ne dis pas non plus que je ne fais plus de cauchemars mais là encore… ce sont juste des cauchemars, pas des rediffusions à l'identique qui me font douter du réel. »
« Oui, je sais, mais je peux vivre avec. Je vis avec, depuis des années, et je peux continuer. Dean… Tu n'imagines pas ce qui s'est réellement passé cette nuit. »
Dans le regard de Sam, il y avait comme une lueur d'émerveillement, encore hésitante, incrédule.
« Dis-moi, Sam. » murmura Dean.
« Je… je me souviens de Jess. »
Le cours des choses sembla s'arrêter. Ils se regardaient, hésitants encore, sur la crête entre le doute qui retient et l'espoir qui demande sa délivrance.
« Tu te souviens… »
« Son visage, sa voix, notre rencontre, des bribes de notre vie ensemble… Ça revient. Et pas seulement Jess, papa aussi, Bobby… Je ne sais pas jusqu'où ça va aller, mais il se passe quelque chose, Dean. »
Dean ne le quittait pas des yeux, incrédule encore mais souhaitant tellement y croire.
« Je sais que tu avais espéré autre chose pour moi. Mon Dieu, moi aussi pendant quelques instants j'ai cru à la possibilité du miracle mais ce qui s'est produit est déjà immense, inespéré. Alors oui, il y aura encore des moments difficiles, des cauchemars, des douleurs, mais je peux les supporter. Avec ton aide, je peux les supporter. Si rien d'autre ne s'y ajoute. Si Lucifer arrête de pénétrer mon esprit comme il l'a fait ces derniers mois, si aucun nouveau sortilège ou malédiction ne ravive la douleur initiale. C'est ça qui m'a fait craquer cette nuit, l'accumulation. Mon seuil de tolérance a explosé. »
Sam voyait la tension qui irradiait de son frère, dans ses épaules, dans sa mâchoire serrée, dans ses yeux qui cillaient à peine.
« Mais, cette nuit, ce truc délirant que tu as libéré a déjà réglé la moitié du problème : mon âme est protégée, elle ne peut plus être blessée davantage, par personne. »
« Excepté par Lucifer. Ce danger-là n'est pas écarté. »
« Mais nous pouvons le faire ! Nous pouvons trouver un moyen de l'enfermer à nouveau ! »
Dean voyait à nouveau dans les yeux de Sam cette exaltation, cette énergie pure qui l'avait tellement déstabilisé quelques minutes tôt. La puissance libérée de la rivière. Et une fois de plus, se demanda où Sam trouvait la force de résister à des cataclysmes qui auraient abattu n'importe qui d'autre.
« Il y a de l'espoir Dean, mais j'ai besoin que tu y croies. »
Sam s'empara de la chemise de son frère qu'il serra à poings fermés et attira Dean à lui, leurs fronts unis à nouveau.
« J'ai besoin que tu y croies. » J'ai besoin de toi.
Les yeux clos, les mains enfoncées dans les cheveux de Sam, Dean se laissa gagner par sa présence, sa confiance en l'avenir, l'énergie à la fois exaltée et tremblée qui émanait de lui, ce mélange de force et de fragilité qui l'avait toujours bouleversé. Sa respiration s'apaisa, s'harmonisa à celle de son frère. Sam sentit le changement qui s'opérait. Au bout de quelques secondes, sans le lâcher, il se recula légèrement. Leurs regards étaient rivés l'un à l'autre. Il sourit.
« On a réussi à faire fusionner nos putain d'âmes, Dean. On est rechargés à bloc ! »
Dean laissa échapper un rire bref. L'image de la Sheenatoga ne quittait pas son esprit et il sentait courir en lui, en eux, rugir, le flot délirant qu'ils avaient libéré cette nuit. Si Sam y croyait, il pouvait y croire aussi. Ta force est la mienne. D'un geste brusque, il l'attira à lui et contre son oreille murmura :
« Pardonne-moi. Tu as raison. Je ferai tout pour qu'on y arrive. Je te le promets. »
« Je sais. »
« Mais il faut que tu me promettes quelque chose aussi. » Il resserra son étreinte. Ce besoin presque étouffant de le sentir contre lui, en sécurité, solide, vivant. « Je ne cesserai jamais de chercher une solution pour guérir ton âme. Jamais. Et je me fous que Cass et toute la clique nous assurent sur tous les tons que c'est impossible. Mais j'ai besoin que toi aussi tu y croies, que tu sois avec moi là-dessus, que tu n'abandonnes pas. Promets-le moi, Sam. »
Contre son cou, il sentit les lèvres de Sam former le serment qu'il attendait. « Je te le promets. »
Dès que Sam et Dean entrèrent dans la cuisine, Mary et Castiel virent que la tension étouffante qui régnait entre eux quelques minutes plus tôt avait disparu. Lorsque Mary croisa leurs regards, Sam lui sourit et Dean lui envoya un clin d'œil.
« Tout va bien ? » demanda-t-elle en les regardant tour à tour.
Les garçons s'assirent côte à côte face à eux. C'est Dean qui lui répondit : « Impecc ! », et Sam enchaîna, s'adressant à Castiel : « Par contre, nous aussi nous avons des questions. »
Castiel hocha la tête : « Allez-y. »
Sam continua : « Tu nous a dit que tous les anges avaient perçu l'énergie dégagée par la fusion. Qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça risque, encore une fois, de se retourner contre nous ? »
Castiel haussa les sourcils : « Je ne comprends pas ta question, Sam. Pourquoi cela se retournerait contre vous ? »
Dean enchaîna : « Parce que les âmes sont l'uranium du Paradis et que les nôtres, visiblement, sont capables de se transformer en réacteurs uniquement en se frottant l'une contre l'autre. Ce qui nous replace directement dans le collimateur de tes potes à plumes, voilà pourquoi. »
Une ombre de contrariété traversa le visage de Castiel comme à chaque fois que Dean se faisait un malin plaisir de réduire les actions des anges aux plus triviales des actions humaines.
« Les âmes sont effectivement la ressource la plus précieuse du Paradis, ce qui maintient sa puissance. En d'autres circonstances, en période de guerre, certaines factions auraient pu vouloir exploiter votre capacité à fusionner. De la même manière que, sur terre, pour reprendre ta métaphore, certains États essaient de développer un arsenal nucléaire. Mais le contexte a changé. Le Paradis est en paix. Aucun d'entre nous ne s'en prendra à vous. »
Sam et Dean échangèrent un regard dubitatif : ils étaient bien placés pour savoir que depuis l'Apocalypse avortée, les anges avaient une fâcheuse tendance à la guerre civile, et qu'une période de paix signifiait davantage le cessez-le feu que l'armistice.
Castiel poursuivit. « Par contre, nous avons besoin d'en savoir plus. Cet événement est unique dans l'histoire de l'humanité. Et en tant que vos gardiens, nous devons être éclairés sur ce point. Comment avez-vous fait ? »
Sam détourna le regard, Dean jouait nerveusement avec sa cuillère à café.
« On n'arrivait pas à dormir, on avait fini la dernière saison de Game of Thrones, on a cherché quoi faire, trouvé le bouton fusion, appuyé dessus, black-out, et nous nous sommes réveillés frais comme des roses. C'est tout. »
Sam retint un éclat de rire. Castiel se tourna vers Mary. « Il ment. »
« Oui, Castiel, je sais. » Elle regarda ses fils, sérieuse : « Les garçons, s'il vous plaît. Cass a dit tout à l'heure que la fusion des âmes se produisait en cas de besoin désespéré. Qu'est-ce qui vous est arrivé cette nuit ? »
Deux regards se levèrent alors vers elle, toute trace de rire évanouie, impénétrables. D'une voix posée, mais dont on percevait le ton défensif, Sam répondit : « Un cauchemar, plus sérieux que les autres. Dean m'a aidé à revenir. C'est tout.»
Un échange silencieux et tendu s'installa entre Mary et Sam.
Sérieusement, Sam ?
Tu n'as pas besoin de le savoir. Tu ne veux pas le savoir. C'est entre Dean et moi. Pardonne-nous.
En désespoir de cause, elle se tourna vers Dean mais, très vite, il baissa les yeux, rompit le contact.
Territoire interdit, toujours.
Un silence pesant s'installa, que finit par rompre Castiel : « Je respecte votre besoin de discrétion mais, un jour ou l'autre, je serais heureux d'entendre la vérité. Le Paradis vous en serait extrêmement reconnaissant.
Dean se leva, claqua l'épaule de Cass. « La reconnaissance du Paradis est le cadet de nos soucis, tu le sais. Alors laisse-nous profiter de l'effet de nos super batteries magiques et nous remettre au boulot, ok ? »
« Très bien. Je dois me rendre là-haut, répondre à leurs questions, sinon ils viendront vous les poser directement. »
« Merci de nous éviter une invasion, Cass. » lança Sam.
Castiel quitta la cuisine, laissant les trois Winchester seuls.
Sam refaisait du café, et Dean fouillait dans les placards et le frigo.
« Hamburgers, ça vous dit ? »
Mary grimaça. « Il est quatre heures du matin, Dean, non merci. »
« Sam ? »
« Je prendrai la part de maman. »
« Va mourir. »
Dean s'affaira pendant quelques minutes, rapide, efficace, et bientôt revint à table avec deux assiettes contenant deux burgers chacune. Mary aurait juré l'entendre ronronner. Elle regarda ses fils se jeter sur la nourriture comme s'ils n'avaient pas mangé depuis des jours. Du peu qu'elle savait de Dean, elle avait deviné que même à l'article de la mort, il serait toujours prêt à faire exploser son taux de cholestérol. En revanche, capter Sam en flagrant délit de goinfrerie alors qu'elle l'avait vu refuser toute nourriture ou presque depuis deux jours, c'était nouveau. Elle sourit.
« Castiel a dit vrai ? Tu ne sens vraiment plus les effets du sortilège ? »
Sam releva la tête : « Non, plus du tout. Super forme. »
« Et toi, Dean ? Tu te sens bien aussi ? »
« Mieux que jamais. » répondit-il la bouche pleine. Il déglutit et, avec un sourire de gamin s'apprêtant à faire une connerie, tendit son index vers l'oreille de Sam : « Maintenant, dès que j'aurai une baisse de tonus, je brancherai ma batterie sur la sienne, et bam ! Rechargement automatique. »
Sam attrapa au vol la main invasive de son frère et la repoussa.
« Crétin. »
« Pétasse. »
Le sourire de Mary s'agrandit. Voilà le type de relation qu'elle avait imaginée pour ses fils : joueuse, râleuse, complice, normale. Elle les observa s'empiffrer, essayer de chaparder dans l'assiette de l'autre, et se lancer dans un débat animé sur les recherches qu'ils allaient continuer dans la journée. Avec un soupir de satisfaction, Sam finit par repousser son assiette vide. Il se leva, rangea la table et se dirigea vers la sortie.
« Ok, on se retrouve dans la bibliothèque ? »
Dean finissait de manger. « Ça marche. »
Mary, qui s'était levée en même temps que Sam pour se refaire un café à l'autre bout de la pièce, se retourna, et ce qu'elle surprit entre les deux frères figea le sourire qui illuminait encore son visage.
Dean, toujours assis à table, et Sam, debout près de la porte, échangèrent à distance un imperceptible hochement de tête. Et un regard : long, grave, intense. Triomphant.
Âmes sœurs.
Elle frissonna.
Mary n'avait pas suivi ses fils dans la bibliothèque, elle avait rejoint sa chambre pour tenter de gagner quelques heures de sommeil. Ce fut un échec. Elle se releva, ralluma la lumière et s'installa au bureau sur lequel était posé le journal de John.
Mon amour, si tu les voyais. L'intensité de ce qu'ils vivent, la force qu'ils ont. C'est tellement. C'est trop. Je ne sais pas comment faire. J'ai besoin de toi, aide-moi.
Tenter de les connaître dans l'ici et le maintenant, dans le tumulte de ce qu'ils traversaient revenait à essayer de rentrer dans la mer quand des lames de fond déferlent sur le rivage. Elle avait besoin d'un autre accès, moins brut, moins violent. Les mots de John. Elle ouvrit le lourd carnet de cuir et le reprit dès le début, ignorant les détails des enquêtes et les multiples annotations sur la mythologie pour se concentrer uniquement sur les passages qui concernaient ses fils.
Montre-moi mes enfants.
9 novembre 1983
Une semaine que Dean ne prononce plus un mot. Le médecin parle d'état de choc, d'aphasie temporaire, d'un blocage traumatique.
22 novembre 1983
Depuis quelques nuits, j'entends Dean murmurer des choses au bébé. Au matin, il ne parle plus. Nouveau diagnostic : mutisme sélectif. Le médecin préconise la patience, et trois sessions de thérapie par semaine. Cela exigerait que nous restions basés au même endroit pendant des semaines, peut-être des mois : impossible.
10 décembre 1983
Rentré ce soir chercher les garçons chez Jim. Dean racontait une histoire à Sam, comme il le faisait souvent, avant. Mais cette fois-ci, il ne l'inventait pas, il la lisait. Il a visiblement appris à lire seul, en moins de deux mois et avant ses cinq ans. Aptitudes à suivre.
Excepté avec son frère, ne parle toujours pas.
25 décembre 1983
Trouvé une piste dans le Michigan. Parti ce soir. Laissé les garçons passer Noël chez Jim. Dean a été difficile.
24 janvier 1984
Premier anniversaire de Dean depuis… A pleuré toute la nuit (donc Sammy aussi) en appelant M.
Ne parle toujours pas.
28 mars 1984
Sam a fait ses premiers pas aujourd'hui (en avance – à suivre). Il a traversé sans tomber toute la chambre entre le lit et les bras de son frère.
5 avril 1984
Visite chez un autre médecin. Le quatrième en cinq mois : n'a pas plus de solutions que les autres. Le problème peut disparaître du jour au lendemain comme durer des années. Nous recommande d'apprendre le langage des signes.
Je me souviens d'avant. Le rire de M., les jeux et la voix de Dean… Ce silence m'oppresse.
2 mai 1984
Premier anniversaire de Sam. Dean a décoré la chambre avec des cannettes vides pendues à un fil. Sammy tape dedans depuis des heures. M. aurait adoré.
10 juin 1984
Dean a progressé très vite en langage des signes. J'essaie de ne pas rester en arrière. Depuis quelques semaines, nous pouvons à nouveau communiquer presque normalement.
Note lumineuse : bébé Sam l'apprend aussi… à sa manière. Il est adorable. Au moins, nous recommençons à rire.
15 juillet 1984
Premier mot de Sam : « Dean ».
Je crains que Sammy ne parle bientôt plus que son frère.
3 septembre 1984
Dean est rentré en primaire aujourd'hui. L'institutrice me dit qu'il sait non seulement lire mais aussi écrire (je l'ignorais). Elle le fait sauter une classe. Son mutisme n'est pas un empêchement. Me retrouve seul avec Sam - difficile.
2 novembre 1984
Dean a refusé d'aller à l'école. Pleuré toute la journée. Il refuse de communiquer, que ce soit par signes, ou par écrit. Je ne sais pas le consoler. Sammy est, heureusement, parfaitement calme… Comme s'il comprenait. Jim me dit qu'ils ont besoin de moi. Quand je pense à la nuit qui vient, je ne peux pas. Jim viendra les chercher en début de soirée.
3 novembre 1984
Jim m'a appelé, il veut que je revienne : je ne peux pas…
18 novembre 1984
Personne ne saura jamais pourquoi, mais Dean a recommencé à parler. En retrouvant sa voix, j'ai eu l'impression de retrouver mon garçon, enfin…
28 novembre 1984
Dean rattrape le temps perdu : il est intarissable. La fin de son mutisme marque également la fin de ce calme qui ne lui ressemblait pas. Il recommence à jouer, à courir… à désobéir. Il m'épuise mais le soulagement est indescriptible. Que s'est-il passé en lui ? Quelle résolution, quel événement a déverrouillé le silence dans lequel il s'était réfugié ? Je lui ai posé la question, mais de cela, il ne veut pas parler. Je n'insiste pas.
Sammy, qui depuis un an n'entendait de son frère que quelques murmures au milieu de la nuit, a l'air quelque peu déstabilisé par ce changement : à chaque fois que Dean parle, il éclate de rire – ce qui encourage Dean à continuer. Le bébé semble être la meilleure thérapie.
24 janvier 1985
J'ai essayé… mais cette journée a été triste. Dean est calme. Il pose de plus en plus de questions sur l'absence de M. Trop tôt.
4 mars 1984
Convoqué à l'école. Dean s'est battu. Autre gamin bien amoché. Ce qui devrait m'inquiéter me rassure : aptitudes à suivre.
2 mai 1985
Sam a deux ans. Les cannettes vides marchent toujours autant. (Parle très bien depuis trois mois – aptitudes à suivre).
20 juin 1985
Laissé les garçons chez Bobby pour l'été. Suis piste Texas.
30 août 1985
Quand je suis arrivé chez Bobby, Sammy faisait la sieste, et Dean jouait entre les voitures abandonnées. Quand il m'a vu, il a arrêté. J'aurais voulu qu'il continue.
25 décembre 1985
Ai laissé les enfants chez Jim. Dean a pleuré. Journée difficile.
24 janvier 1986
Dean sait. Il n'a pas paniqué, n'a pas pleuré. Il n'a rien dit. J'ai cru (espéré) qu'il n'avait pas compris. Plus tard dans la soirée, après qu'il ait couché Sam, il s'est approché de moi et m'a dit : « Je veux que tu m'apprennes à faire ce que tu fais. » Je ne sais pas si cela doit me rendre fier ou atrocement triste.
10 février 1986
Dean a appris à poser des lignes de sel et à tracer les principaux sceaux de protection. C'est maintenant lui qui s'en charge tous les soirs. Consciencieux, mature, responsable.
23 mars 1986
Bilan du premier mois d'entraînement de Dean (tir, auto-défense, lutte, boxe, orientation) : très bonne coordination, intelligence aigüe, discipliné. Plaisir évident : je ne l'avais pas vu sourire autant depuis l'incendie. Impulsivité à surveiller.
Le langage des signes qui, heureusement, ne nous sert plus au quotidien, peut se révéler être une ressource précieuse pendant les chasses : nous continuons à le pratiquer à l'entraînement, couplé avec le morse tactile des marines pour communiquer dans le noir.
4 août 1986
Nouvelle phase de l'entraînement de Dean (armes blanches) : aptitudes très satisfaisantes, mais semble plus à l'aise avec les armes à feu. À renforcer.
24 janvier 1987
Offert à Dean son premier revolver. Anniversaire plus réussi que les deux précédents. N'a pas pleuré.
3 mars 1987
Revenu de Buffalo. Les garçons seuls pendant deux jours pour la première fois : Dean a parfaitement géré son frère et les protections de la chambre. Rien à signaler. Ne suis plus obligé maintenant de rentrer tous les soirs, vais pouvoir intensifier les recherches.
12 décembre 1987
Sam sait lire. Dean lui a appris. Précocité intellectuelle similaire à celle de son frère. À suivre.
7 mars 1988
Dean renvoyé de l'école pour trois jours (comportement violent).
2 mai 1988
Journée difficile. Sam, à son tour, pose beaucoup de questions sur M. Trop tôt. Dean gère.
3 septembre 1988
Entrée de Sam en primaire (saute lui aussi une classe).
18 février 1989
Conséquences de la confrontation avec la Striga : intensifier l'entraînement de Dean, et l'endurcir.
Il n'a pas parlé pendant trois jours. J'ai craint une rechute de sa part. Cet incident prouve une sensibilité excessive : à corriger.
3 septembre 1989
Entrée de Dean au collège.
Avril 1991
Revenu plus tôt de Cincinatti, passé chez Bobby à l'improviste voir les garçons, vérifier où en était l'entraînement de Dean. Reparti avec eux contrairement à ce qui était prévu. En 10 jours, Bobby n'a pas fait une seule fois travailler le gamin. Ils ne retourneront plus chez lui avant qu'il ait réussi à s'enfoncer dans le crâne que le baseball n'est pas ce qui les maintiendra en vie !
Dean ne pleure plus jamais devant moi, mais je l'entends parfois la nuit. Sam le console, et refuse de m'en parler.
Mary, c'est pour eux que je fais ça…
4 juin 1992
Malgré les réticences de Dean, début de l'entraînement de Sam : mauvaise volonté, rébellion contre les instructions, questionne absolument TOUT. Grandes aptitudes cependant.
18 juin 1992
Dean renvoyé du collège (comportement violent).
3 mars 1993
Première chasse de Dean (fantôme) : très satisfaisant.
À surveiller : j'ai dû enfermer Sam dans la salle de bains pour qu'il laisse son frère partir. Face à la réaction de Sam, Dean s'est mis à hurler lui aussi.
Je ne peux pas rester avec eux 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 : leur proximité est la garantie de leur sécurité. Je n'avais pas pensé qu'elle pourrait aussi devenir un problème.
20 juin 1993
Début de l'entraînement aux armes de Sam. Armes blanches : naturellement doué. Armes à feu : très satisfaisant. Potentiel aussi élevé que son frère, mais attitude moins conciliante. À corriger.
2 mars 1994
Dean renvoyé du lycée pendant une semaine (motif habituel).
16 avril 1994
Dean a tué sa première créature (loup-garou) : aptitudes exceptionnelles confirmées. Comportement fiable. Réaction violente de Sam : ne veut pas laisser son frère seul avec moi pendant les chasses, demande à venir avec nous. Dean refuse qu'il nous accompagne. Se sont battus.
19 novembre 1994
Progrès constants de Dean. Très haut potentiel.
Semble ignorer la peur : inconscience due à sa jeunesse ou témérité excessive ?
15 janvier 1995
Première blessure de Dean. Très bonne résistance. Crise habituelle de Sam. L'ai calmé en lui proposant de recoudre lui-même son frère : il était terrifié, mais n'a pas tremblé, bon travail.
Le gamin devient de plus en plus difficile.
24 février 1995
Sam commence à nous aider (recherches). Très doué.
3 juin 1996
Première chasse de Sam (poltergeist). Beaucoup plus docile quand travaille avec son frère. Excellente synergie entre eux.
NB : Dean termine le lycée à la fin du mois, il chassera dorénavant à plein temps. À partir de cet été, entraîner ensemble les deux garçons (perfectionner le tandem).
31 août 1996
Bilan de l'entraînement conjoint des garçons.
Résultats remarquables de Dean. Points forts : stratégie, corps à corps, armes à feu, réflexes sur le terrain. En progression : recherche, armes blanches. Points faibles : impulsivité, imprudence.
Plus grande motivation de Sam quand s'entraîne avec son frère. Beaux progrès. Points forts : recherche, stratégie, armes blanches, corps à corps. En progression : armes à feu. Points faibles : indiscipline, contestation de l'autorité.
En duo : complémentarité naturelle, parfaite synchronisation, instinct de protection réciproque.
Dean possède l'intelligence tactique, l'esprit d'initiative, l'autodiscipline, le sens du collectif et de la justice à rendre qui font les vrais meneurs d'hommes.
Sam est trop profondément contestataire pour avoir l'étoffe d'un soldat. Mais il est brillant. J'essaierai d'en faire un stratège.
Différence irréconciliable entre les deux : Dean aime ce qu'il fait, Sam le subit.
24 janvier 1997
Donné l'Impala à Dean pour son anniversaire. Scelle son passage à l'âge adulte et son entrée officielle et définitive dans la communauté des chasseurs. Il sera maintenant parfaitement autonome.
Confrontation avec Sam : refuse toujours que son frère chasse seul. Dean a pris mon parti. Se sont battus.
10 avril 1997
Première blessure de Sam (sérieuse - hospitalisation). Dean a détruit le revenant responsable : très belle chasse mais comportement à surveiller dès lors que son frère est en jeu (conteste les ordres, perte totale du sens de l'auto-préservation).
N'a pas pu parler pendant quelques heures. Ce n'était pas arrivé depuis des années.
3 juin 1997
Sam a tué sa première créature (polymorphe) : agilité, adresse, précision, très belle action. Nuit suivante difficile (cauchemars - Dean gère).
15 décembre 1997
Ai repris les entraînements individuels avec les garçons. Leur synchronisation est telle qu'ils s'anticipent systématiquement l'un l'autre : parfait sur le terrain mais freine leur marge de progression à l'entraînement. Crise des deux : de plus en plus difficiles à séparer.
14 mars 1998
Dean hospitalisé depuis une semaine (loup-garou, échappé). Disputes violentes avec Sam : refuse de quitter l'hôpital.
26 mai 1998
Sam a tué le loup-garou qui a blessé Dean. Sous ma surveillance, a géré la traque du début à la fin (recherche, stratégie, exécution). Très belle action mais violence excessive (à surveiller). Dean furieux que j'ai laissé faire son frère : première fois qu'il s'oppose aussi violemment à moi.
3 octobre 1998
Étonnant pic de croissance de Sam depuis quelques mois. Change la donne : reprise de l'entraînement commun (coordination à retravailler).
15 novembre 1998
Première chasse au Chien Noir pour Dean. Il s'est porté au-devant du danger, sans une seconde d'hésitation, et alors même que je n'avais pas besoin qu'il me couvre. Ce n'est pas la première fois. Je ne sais pas encore comment analyser ce réflexe chez lui : inconscience juvénile ? Besoin de diriger ? ou sens du sacrifice ? Le gamin est beaucoup plus complexe qu'il ne veut le laisser paraître. Je me demande parfois si son énergie, son besoin d'action, la passion qu'il met en toutes choses, tiennent plus de l'instinct de vie ou de l'instinct de mort.
17 mars 1999
Sam de plus en plus réfractaire : ne chasse plus que pour assurer les arrières de son frère, passe tout son temps à étudier. Résultats scolaires impressionnants.
12 juin 1999
Avons chassé un groupe de Chupacabras au Mexique. Très belle action des garçons (anticipation et coordination parfaites) : seront bientôt prêts à chasser seuls.
24 octobre 1999
Recrudescence d'activité cette année, nous avons traversé cinq Etats en six mois. Sam a perdu son année d'avance au lycée. Disputes constantes, refuse de s'entraîner avec moi, Dean prend entièrement la relève.
18 février 2000
Les garçons progressent continuellement. Leur entente et leur intelligence du terrain font d'eux un tandem redoutablement efficace. Mais Sam retient Dean : refuse toujours que son frère chasse seul les jours où lui est au lycée (qu'il ne veut pas manquer). Et Dean se laisse retenir. Peur de l'influence de Sam sur Dean. Capable de le faire renoncer? Les séparer ?
3 avril 2000
Ne peux plus gérer Sam. Disputes incessantes. L'ai laissé chez Bobby pendant les vacances pendant que Dean et moi chassions un cas de sorcellerie collective. Nous avons bouclé l'affaire mais Dean n'était pas à 100 %, son esprit était ailleurs.
18 juillet 2000
Les garçons n'ont pas voulu être à nouveau séparés pendant les vacances, Sam travaille avec nous. Climat tendu entre lui et moi mais les chasses se déroulent bien. Ils ont tous les deux le potentiel pour devenir des chasseurs exceptionnels (Dean l'est déjà).
3 octobre 2000
Sam m'a sauvé la vie il y a trois jours (lancé de couteau à 20 mètres : remarquable). Nos relations ne semblent pas s'améliorer pour autant. J'entends ses cauchemars toutes les nuits depuis que c'est arrivé. Je n'interviens pas, Dean s'en occupe.
(Je vois bien que cette vie, notre vie, lui est insupportable – Quand comprendra-t-il qu'il n'a pas d'autre choix ?)
11 février 2001
J'avais prévu une semaine d'entraînement en montagne avec les garçons pendant les vacances scolaires de Sam. Refus de sa part : il voulait partir avec son frère dans le Nevada. Après une énième dispute, j'ai fini par céder : c'est pour Dean qu'il le demandait, pas pour lui. (Ai pris conscience que Dean n'avait pas eu de pause depuis cinq ans.)
23 février 2001
Retour des garçons il y a quatre jours. Quelque chose a changé. Sam est plus calme, plus froid, plus silencieux. Je ne sais pas ce qu'il prépare mais il a quelque chose en tête. Dean, au contraire, est fébrile, angoissé. Je l'entends se lever toutes les nuits, marcher de long en large dans le salon. Sam finit toujours par le rejoindre et le forcer à se recoucher. Je ne sais pas s'il dort. Je n'interviens pas.
17 mars 2001
Ai surpris une dispute entre les garçons : Sam veut partir après le lycée, entrer à l'université, abandonner ce qu'il appelle ma « croisade suicidaire ». Il dit : « liberté, sécurité, choix, bonheur », et veut que son frère vienne avec lui. Dean répond : « loyauté, famille, vengeance, justice », et veut que son frère reste avec lui. Quel qu'il soit, je sens que le dénouement est proche.
5 mai 2001
Suis revenu en début de soirée du Colorado. Ambiance glaciale à la maison. Sam est enfermé dans la chambre avec ses bouquins. Dean a quitté l'appartement sans m'adresser un mot. Il est rentré vers minuit, et avant de rejoindre son frère m'a dit : « Si tu veux qu'il parte, continue comme ça, exactement comme ça. » Il est trois heures du matin, je viens d'inscrire la date sur ce journal et de réaliser qu'il y a trois jours, Sam a eu 18 ans. J'avais oublié.
25 août 2001
Sam est parti.
Plus aucune mention des garçons après cette date.
Mary referme le journal. Et le jette contre le mur.
