Georg prenait le bus, tous les matins, et descendait un arrêt plus tôt, presque en face de chez Gustav. Il l'attendait, enfoui dans son écharpe, et ils marchaient ensemble en silence, dans le froid et dans la nuit.
Les journées étaient courtes ; ils partaient dans le noir pour revenir dans le noir.
Ce jour-là ne faisait pas exception. C'était au mois de février, et Georg attendait en face de la maison de son ami, sur l'autre trottoir. Au bout d'un moment, la porte s'ouvrit, et Gustav sortit, emmitouflé dans son manteau, le crâne avalé par un bonnet en laine. Georg étouffa un sourire dans son col.
Lorsque son ami l'eut rejoint de l'autre côté de la rue, il le salua avant de jeter un œil derrière lui. Aucune fenêtre exposée vers eux n'était éclairée. Rapidement, Gustav se hissa sur la pointe des pieds, baissa légèrement l'écharpe de son vis-à-vis, et l'embrassa sur les lèvres.
Georg sourit et pressa doucement sa bouche contre la sienne. C'était un de leurs petits rituels matinaux. Après qu'ils aient vérifié qu'ils étaient bien seuls, ils échangeaient un bref baiser, les lèvres encore sucrées du lait de leur petit-déjeuner, les joues encore marquées par leurs draps, les cheveux encore un peu en bataille. Et Gustav retombait sur ses pieds, rajustait ses lunettes sur son nez et son sac sur son dos, et ils partaient en silence.
Le collège n'était pas loin, un quart d'heure à pied sans se presser. Ils marchaient côte à côte, regardant leurs respirations former de petits nuages de buée dans l'air froid du mois de février.
« J'ai froid aux doigts. » fit Gustav au bout d'un
moment, agitant ses mains pourtant gantées. Le froid filtrait par les
mailles, mordant les cals et les ampoules.
« Met-les dans tes poches. »
« Je ne peux pas. »
Le petit blond s'arrêta, observant ses doigts, puis un point imprécis, dans le vague. Georg fronça les sourcils.
« Qu'est ce qu'il y a ? »
« J'ai un truc dans mes poches…enfin… »
« C'est quoi ? »
La pénombre l'empêchait de voir correctement, mais il aurait parié que Gustav était en train de rougir.
« Ca va fondre alors, je te le donne maintenant. Mon Dieu, c'est niais, pardon… »
Georg crut que c'était lui qui allait fondre, plutôt.
Gustav lui tendait une petite barre de chocolat Kinder. Avec un petit graffiti dessus.
Son
sourire s'élargissait au fur et à mesure qu'il lisait et relisait le
petit mot de son ami. Et à côté, il y avait un tout, tout petit cœur.
Il leur restait assez de temps. Ils n'auraient qu'à courir,et puis voilà.
Il
commença à déballer la petite barre de chocolat. Puis, soigneusement,
il plia l'emballage et le glissa dans la poche de son jean.
Georg cassa un morceau de la barre, et le croqua. Le chocolat fondit aussitôt contre ses lèvres qu'il lécha rapidement. Il frissonna légèrement.
« Merci, » fit-il doucement, « je ne croyais pas que tu le ferais. »
Quelques jours plus tôt, il avait demandé à Gustav, à moitié en blaguant, de lui offrir un cadeau pour la Saint-Valentin. Le blondinet avait protesté, et ne l'avait apparemment pas du tout pris au sérieux.
Apparemment.
Georg prit le dernier morceau de chocolat et le laissa se ramollir contre son palais. Il rangea le reste de la petite tablette dans le papier d'aluminium, et la plaça en sécurité dans sa poche. Il s'apprêtait à repartir, mais se ravisa. Il se tourna vers Gustav qui l'attendait, tête baissée, à moitié caché dans son cache-nez et son bonnet.
« Merci. » répéta Georg.
Il enlaça son ami, les mais autour de sa taille –ou ce qui devait être sa taille sous les couches de laine- et chercha silencieusement ses lèvres des siennes.
Elles n'avaient plus le goût de sucre et d'innocence que leur donnait le lait. Elles étaient sèches, froides, comme le nez de Gustav lorsqu'il effleura le sien, alors qu'il inclinait sa tête. Georg embrassa sa bouche une, deux fois, avant de la sentir s'ouvrir sous la sienne. Gustav prit une brusque respiration, et se rapprocha de lui, poussant un léger gémissement quand leurs langues se touchèrent.
C'était timide et maladroit –leurs dents se cognèrent, leurs cœurs battaient plus vite, leurs mains ne savaient pas vraiment où se poser. Ca n'était pas vraiment la première fois, ni pour l'un ni pour l'autre, mais ils ne s'embrassaient jamais à l'extérieur, et ils ne s'étaient pas souvent embrassés auparavant.
C'était différent que d'embrasser une fille, mais, décida Georg, c'était beaucoup mieux.
Sa bouche avait un goût de chocolat, et ses lèvres aussi. Lorsqu'ils se séparèrent, Gustav vint lécher du bout de sa langue, timidement, le recoin de ses lèvres, cherchant les derniers souvenirs de la petite barre Kinder.
Leurs yeux se rouvrirent et se regardèrent un instant avant que le plus jeune ne sursaute.
« On va être en retard ! »
Georg cilla et opina. Ils marchèrent rapidement sur quelques pas, puis il saisit la main de Gustav dans la sienne, et le tira pour qu'ils commencent à courir.
Les réverbères s'étaient éteints pendant qu'ils s'embrassaient, et petit à petit, alors qu'ils couraient, le soleil commença à se lever.
