Loure pour Pomona
4. Démon
« Pomona! À table!
- J'arrive! »
C'était dimanche, et Pomona ne voyait pas Hortense. Elle ne voyait jamais Hortense le dimanche, parce que c'était le jour du Seigneur et que ses parents l'emmenaient à l'église. C'était une journée qu'il fallait passer en famille, d'après eux.
Alors le dimanche, Pomona faisait ses devoirs et aidait son père. Elle avait désormais sept ans, l'âge de raison lui avait dit sa mère, et il avait accepté qu'elle l'accompagne dans ses recherches. Elle lui servait d'assistante, prenait des notes et était très fière.
C'est à sept que Pomona manifesta pour la première fois de sa vie un don pour la magie. C'était un mercredi après-midi, elle était allée goûter chez Hortense. Elles jouaient dans le jardin, comme à leur habitude. Pomona avait découvert peu de temps auparavant les histoires d'un poète latin, Ovide, dans lesquelles elle avait appris que Pomona était une nymphe, divinité des jardins. Alors, avec le concours de son amie, elle avait décidé de lui dresser un autel sous le bouleau, au fond du jardin. Il y avait déjà une petite pierre plate, en équilibre instable sur une brique et un fagot de brindilles. Dessus, elles avaient déposé une mandarine et deux pêches qui étaient tombé de l'arbre trop tôt pour être mangées. Là-dessus, Hortense avait ajouté une coupelle en cuivre qu'elle avait dérobée sur le buffet de l'entrée, dans laquelle elle avait versé un peu de miel et d'eau, pour faire comme elles avaient vu dans le livre sur la religion romaine.
Lorsque la mère d'Hortense était venue les chercher pour ramener Pomona chez elle, elle avait découvert leur forfait, avait invoqué le nom de Dieu, de Jésus-Marie-Joseph, et avait saisi sa fille par le bras pour l'ôter de là. Hortense avait commencé à pleurer, ne comprenant pas ce qu'on lui reprochait. Elle avait tenté d'expliquer à sa mère que c'était pour Pomona, la déesse des fruits, mais cela n'avait fait que redoubler l'ire maternelle. Pomona était restée assise par terre, regardant d'un air contrit leur édifice s'écrouler. Puis elle avait levé les yeux sur la mère d'Hortense, qui l'avait fusillée du regard. Au moment où elle levait la main pour gifler sa fille, elle s'était pris les doigts dans une liane qui n'avait jamais existé.
Pendant que les deux fillettes profitaient de cet instant de répit pour fuir, la mère d'Hortense poussait des cris de fureur mêlée de peur. Son père était alors arrivé, pour l'aider. Elle parlait de sacrilège, d'hérésie, de démon.
À partir de ce jour, Hortense changea d'école et Pomona ne revint plus jamais goûter chez elle.
