LE DERNIER RETOUR
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Acte I, Chapitre 3
Nirnaeth Arnoediad
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Hé maître c'est encore loin ?!
-
Vicius si tu me reposes encore une fois cette question tu iras
prendre la place de Cassandra auprès de Shina dès qu'on
sera rentré au Sanctuaire !
Le
jeune homme se renfrogna aussitôt. Lui et Neithan adoraient
chercher des noises aux deux apprentis du chevalier de l'Ophiucus,
mais ni l'un ni l'autre n'aurait voulu se retrouver sous les
griffes de leur professeur. Seiya se retint de ne pas sourire trop
ouvertement, même s'il ne l'aurait jamais mise à
exécution, cette menace était la seule qui marchât
à chaque fois. Assuré d'avoir la paix pour un moment,
il respira un bon coup en reprenant la tête de la marche,
profitant du paysage.
Ils
avançaient dans un décor véritablement
enchanteur depuis qu'ils avaient quitté le dernier village.
Ils avaient traversé des rizières, laissé
derrière eux les derniers champs cultivés sur les hauts
plateaux. A mesure qu'ils approchaient du sommet de la montagne,
les eaux du torrent dont ils suivaient le cours se faisaient de plus
en plus claires, de plus en plus limpides. Leur force aussi s'était
accrue. Le lit n'était en rien tortueux, mais il était
sauvage, fréquemment interrompu par des cascades de diverses
hauteurs. Les passages où l'eau coulait rapidement mais de
façon calme et silencieuse contrastaient avec la brusque
apparition de ravières et d'amas d'écueils. A ces
endroits on entendait la puissance sourde des flots qui
rafraîchissaient l'air en le saturant de gouttelettes
cristallines. Même les deux enfants semblaient ravis par la
balade. Ils avaient montré de nombreux signes d'impatience,
mais beaucoup moins qu'à l'accoutumée. Ca les
changeait de Tokyo où ils avaient été contraints
de passer les derniers mois en raison de leurs études. Athéna
était très ferme là-dessus. Pour être
important l'entraînement ne devait en aucun les détourner
de leur scolarité.
Parfois
ils marchaient le long du bord même du torrent, trempant avec
délice leurs pieds dans l'eau glacée mais ô
combien vivifiante. Parfois encore comme en cet instant, le chemin
s'enfonçait dans la forêt, une immense bambouseraie
naturelle ou florissaient à profusion des orchidées
sauvages et d'autres fleurs à peine moins
magnifiques.
Depuis
une bonne heure maintenant ils entendaient un grondement assourdi par
la végétation. Il s'amplifiait graduellement à
mesure que Seiya et ses deux apprentis progressaient dans sa
direction. Et quand ils sortirent brusquement du couvert des arbres,
c'était devenu un tonnerre assourdissant qui emplissait
l'air d'une clameur sauvage. Devant les yeux des deux jeunes
hommes peu habitués aux excès de la nature déferlait
la grande cascade de Rozan.
Rozan…
Le cœur de Seiya se serra un instant. Il ne se souvenait plus
exactement de la première fois où il était venu
en ce lieu. Mais les quelque fois où il y était
retourné lui avaient immanquablement laissé cette
saveur amère et inexplicable dans la bouche… Vicius étira
ses bras au-dessus de sa tête sans prendre la peine d'étouffer
un bâillement tonitruant.
-
Hé ben c'est pas trop tôt, serais pas fâché
d'aller enfin me baquer moi…
-
Oh ferme là deux secondes… Ca valait le coup non ? Ca en
jette grave…
Neithan
était visiblement captivé par ce spectacle. Il
respirait à pleins poumons en fixant le voile d'écume
qui agissait comme un prisme sur la lumière venant frapper la
cascade. Son visage enfantin avait cette expression sereine si
surprenante pour un jeune homme de cet âge. C'était
probablement le trait de caractère le plus déconcertant
chez lui. Tantôt, le plus souvent même, il arborait une
figure espiègle et narquoise qui n'avait pas grand chose à
envier à celle de son ami, tantôt un visage profond à
la maturité exemplaire.
Seiya
l'observait attentivement, c'était surtout pour lui qu'il
les avait conduits jusque là. Après tout Fëanor et
Dínen auraient très bien pu rejoindre le Sanctuaire par
leur propres moyens. Et ce n'était pas non plus l'amitié
qu'il aurait pu vouer au Dragon d'Ebène, le malaise qu'il
ressentait toujours à Rozan aurait très bien pu être
dû à la seule présence de Fëanor. Non que
les deux chevaliers ne s'appréciaient pas, mais il y avait
une certaine distance entre eux, pas une tension, pas même une
froideur, non simplement une gêne commune que ni l'un ni
l'autre ne semblait réellement avoir envie de dissiper…
Seiya reporta son attention un instant distraite sur son élève.
Alors que Vicius les mains croisées derrière la nuque
continuait d'afficher son désœuvrement, Neithan paraissait
plus curieux, plus attentif. Il cherchait visiblement à
accroître la portée de ses sens, les stries violettes
qui zébraient ses iris bleus-nuit s'étendaient,
changeant la couleur de son regard, témoignant de son attitude
aux aguets.
-
La montagne nous observe…
-
Hmm ? Qu'est ce que tu racontes encore… Dis la campagne ça
te réussit pas toi…
-
La montagne ou bien c'est l'eau…
Vicius se rapprocha de son ami pour murmurer à son oreille en gardant un œil malicieux posé sur son maître.
-
T'as cueilli quoi en chemin ? Tu m'aurais pas fait ça de
le fumer sans moi quand même…
-
C'est toi qui a fumé si tu ne sens rien, je te dis que
quelque chose nous observe… quelque chose ou quelqu'un…
-
Il est bien ce petit, je ne sais pas pourquoi mais j'imaginais tes
élèves un peu moins subtils.
-
Je t'assure qu'il y a des jours où je préférerais
que ce soit le cas…
Vicius fit un bond de surprise au son de la voix qui s'était élevée dans son dos, faisant volte-face dans l'instant en lançant son poing d'instinct. Pour un piètre résultat. Le nouvel arrivant le bloqua sans effort dans sa main alors qu'il parlait encore tourné en direction de son maître.
-
Rapide… mais beaucoup trop prévisible. Réagir vite
est une bonne chose, mais pas si ça te met dans une position
encore plus inconfortable. Si tu avais visé le sol à
mes pieds pour reprendre un peu de distance et casser l'effet de
surprise là je me serais incliné.
-
Oui bon… N'en fait pas trop quand même, j'avoue qu'en
tant que professeur la stratégie ne fait pas partie des
priorités de mon enseignement, ça n'a jamais été
mon fort…
Seiya
avait les mains croisées derrière sa nuque, les yeux
levés au ciel, sa bouche esquissant une moue d'excuse qui
paraissait à peine convaincue. Fëanor se retint
d'exprimer trop visiblement son amusement. C'était
exactement la raison pour laquelle il avait présumé
moins de finesse aux apprentis du Chevalier Pégase. Il
respectait ce dernier pour sa puissance infiniment supérieure
à la sienne et pour ses exploits passés, mais pour ce
qu'il savait de lui, il trouvait ses méthodes de combat un
peu trop directes, voire rustiques. Foncer tête baissée
en avant sans réfléchir un minimum ne donnait selon lui
que rarement de bons résultats. Si Seiya n'avait pas eu trop
à en pâtir jusqu'alors c'est qu'il était un
Chevalier exceptionnel, c'était un cas bien trop rare pour
qu'il ne considéra pas la prudence et la réflexion
comme des vertus essentielles.
Il
lâcha sa prise en tournant ses yeux vers le jeune homme. Regard
enténébré plongeant dans un regard doré.
Le garçon ne parut pas décontenancé par ces yeux
étranges qui le fixaient et mettaient tant d'autres mal à
l'aise. Au moins à défaut d'être sage
était-il volontaire. Après avoir largement rendu son
moment d'observation au Dragon d'Ebène, Vicius se détourna
les mains derrière la tête dans une posture qui
rappelait étrangement celle de son maître. Visiblement
il n'avait pas digéré la façon dont il s'était
fait surprendre.
-
Ben voilà, vous venez de faire connaissance avec Fëanor,
le Dragon d'Ebène et le maître de ces lieux. Fëanor,
voici mes deux mulets attitrés. Celui qui a dressé
l'oreille à ton approche c'est Neithan, le postulant à
l'armure d'Orion. Et l'autre qui continue à faire la
gueule là-bas c'est Vicius, le futur Chevalier de
Persée.
-
Fëanor… C'est vous dont j'ai senti la présence ?
Seiya nota presque avec soulagement le vouvoiement, s'il y en avait au moins un des deux pour faire preuve d'un minimum de respect… Il n'avait pas du tout envie d'assister à leur numéro de duettiste dirigé sur un Chevalier qui lui était aussi peu familier que le Dragon d'Ebène. Mais Neithan avait visiblement été impressionné par la capacité de Fëanor à masquer son cosmos. Et Vicius encore vexé se désintéressait de la conversation en s'éloignant. A la limite de l'impolitesse mais après tout il était capable de bien pire. Seiya s'appliqua tout de même à garder un œil sur lui, en le regardant s'avancer sur le promontoire qui surplombait le lac dans lequel se déversait la grande cascade.
- Ma présence… c'est possible mais c'est peu probable. Même Phénix qui connaît mon cosmos par cœur ne parvient pas à le repérer si je ne le désire pas. Mais tu possèdes l'instinct d'Orion, celui du chasseur, je peux le sentir. Je suppose que ton sixième sens te permet de déceler intuitivement quelqu'un qui se dissimule à tes autres sens même si tu ne peux pas l'identifier clairement, et puis…
Fëanor se détourna pour aller rejoindre Vicius sur l'avancée de pierre. Neithan en fut presque soulagé, non que le regard de cet homme lui inspira de la crainte, mais il en ressentait toute l'acuité. Se considérant légitimement comme un observateur de premier ordre, il était gêné de se retrouver face à un Chevalier qui semblait voir au-delà de ses propres limites. Si le Dragon d'ébène venait de lui reconnaître un instinct particulièrement aiguisé, le sien n'avait rien à lui envier.
- … et puis tu l'as dit toi-même, la montagne a une conscience. C'est sans doute elle que tu as perçue avant même que je ne vienne vous rejoindre. Rozan n'est pas une terre consacrée par les Dieux, mais c'est une terre bénie par la nature. Une profonde rémanence de l'ancienne Gaïa. Un point où les énergies confluent, là où la montagne vient embrasser les cieux, là où le torrent caresse la terre. Rozan possède la mémoire des choses et des êtres. La mémoire d'Athéna à laquelle elle appartient, la mémoire d'Hadès dont elle a si longtemps gardé le sceau, et la mémoire du Vieux Maître qui pendant près de deux cents ans a imprégné ces lieux de son cosmos. Et celle de tous ceux qui sont venus s'entraîner ici pour pouvoir revêtir leur armure. Telle est la voie du Dragon, ne faire qu'un avec le monde qui l'entoure, et connaître et juger les puissances qui aspirent à le régir.
Vicius
plaqua subitement ses deux mains à sa bouche pour contenir le
fou rire montant de sa poitrine. En suivant son regard Seiya agrandit
les yeux et leva une main prometteuse d'une baffe retentissante
vers Neithan. Son relatif sérieux n'avait finalement pas
duré longtemps. Les paupières closes, les mains aux
doigts joints près du ventre, la bouche entrouverte en une
psalmodie muette, le pseudo bouddhiste était de retour.
Neithan cessa immédiatement sa mimique ridicule sous la menace
de son maître. Il lui surprit un coup d'œil inquiet, comme
si Seiya avait craint que Fëanor ait pu avoir des yeux dans le
dos. De fait ce dernier s'était tu. Pas moyen de savoir s'il
percevait la scène qui avait lieu derrière lui où
s'il poursuivait intérieurement ses
réflexions.
Vicius
jugea sans doute que c'était à son tour de faire
diversion. Replongeant son regard dans le lac en contrebas il
s'adressa à Fëanor.
- Il fait quoi là en bas ?
Intrigués, Seiya et Neithan se rapprochèrent à leur tour pour jeter un coup d'œil à ce qui avait retenu l'attention du jeune homme. Malgré les remous déchaînés par la violence de la cascade, l'eau restait assez claire pour leur permettre d'apercevoir une silhouette se mouvant au fond du lac.
-
C'est Dinen je suppose ?
-
Oui. Il fait ça pour accroître la fluidité de ses
mouvements et sa vitesse. C'est un très bon exercice, la
résistance de l'eau étant bien supérieure à
celle de l'air, et je ne suis pas du tout mécontent des
résultats obtenus.
-
Et il peut rester longtemps comme ça sans respirer
?
-
Assez. C'est aussi intéressant de ce côté là,
un bon moyen pour apprendre à repousser les limites imposées
par son corps, tes élèves devraient essayer ça à
l'occasion.
-
T'as pas tort Nonor…
-
Woua woua wouaaaaaaa !!!
Les yeux levés au ciel, sifflotant dans une parfaite caricature de l'innocence, Seiya envoya sèchement sa paume entre les épaules de Vicius qui se trouvait être celui de ses deux élèves le plus avancé sur le promontoire. Lâchant une exclamation de surprise, celui-ci resta un instant suspendu dans le vide en agitant ses membres, comme s'il avait pu espérer apprendre à voler en une fraction de seconde, avant de tomber dans le lac en un plat magistral. Il refit rapidement surface en soufflant un jet d'eau. Pour replonger aussitôt afin d'éviter la boule d'énergie bleutée qui fusait à une vitesse raisonnable dans sa direction. Il émergea de nouveau en lançant un regard colérique à Seiya. Ce dernier le fixait en souriant, une main négligemment ouverte au-dessus de laquelle flottait un autre météore.
-
Ca va pas la tête maître ?! C'est toi qui aurait besoin
d'un bain glacé !!
-
C'est ça… Au lieu de dire des âneries tu vas me
faire le plaisir de plonger là-dessous et de choper Dinen par
les fesses pour le faire sortir d'ici, et ça c'est ce qui
t'attends si je vois ta tête dépasser avant la sienne
!
Alors
que Neithan se tenait les côtes en se tordant de dire, le
météore vint frapper la surface à l'endroit où
se tenait encore Vicius une seconde auparavant.
Celui-ci,
après avoir tourné la tête dans tous les sens à
la recherche du disciple de Fëanor s'immobilisa pour laisser
les remous s'atténuer autour de lui. Il ne voyait aucune
trace de Dínen. Pfff il est passé où ce
guignol… L'eau était limpide mais chargée
d'oxygène, brassée continuellement par la chute
d'eau. Il plissa les yeux, ses pupilles s'agrandirent, témoins
de l'extrême concentration de son regard. Y bouge plus
l'enfoiré, putain de trouillard, y doit se planquer dans un
trou… Il commença à parcourir le fond du lac. Il
nageait précautionneusement, même s'il pensait que
l'eau qu'il brassait ne devait pas représenter grand chose
en comparaison du tumulte naturel autour de lui. Où tu
t'caches bordel, fais chier, maître à la con oui,
comment il veut que je le déniche sur son terrain, il m'a
foutu à la baille pour lui coller des baffes pas pour jouer à
cache-cache… Il sondait sans résultat ce fond
chaotique, sans rien discerner de plus gros des turbulences qu'une
perche soleil, vraisemblablement curieuse de cette aura qui
grandissait autour du jeune homme en même temps que son
énervement.
- MAIS TU VAS TE MONTRBBLLL
Vicius
porta ses des mains à sa bouche, trop tard pour empêcher
l'eau de s'engouffrer dans sa gorge. Il ne put retenir la toux
qui agita aussitôt sa poitrine, et le fluide impétueux
se précipita à nouveau vers ses poumons. Comme pris de
panique, il fut agité de soubresauts désordonnés,
brassant inutilement l'eau autour de lui. L'un de ses pieds
effleura le fond du lac. Instinctivement, il prit sur lui pour se
ramasser sur lui-même et donner une violente ruade qui le
propulsa vers la surface. Il n'émergea pas. Il en était
encore à un bon mètre quand il fut pris dans un
courrant, qui fit tourbillonner son corps l'entraînant de
nouveau vers le fond.
Neithan
poussa un cri. Il avait vu le nuage de bulles se former autour de son
ami, il l'avait vu se démener pour éviter l'asphyxie,
il l'avait vu de nouveau emporté… Et maintenant il voyait
ses mouvements ralentir, son corps devenir flasque, ballotté
de plus en plus facilement par les caprices du torrent. Il voulut se
précipiter en avant, mais fut simultanément empoigné
par les deux Chevaliers. Alors qu'il se débattait pour se
dégager de leur emprise, son regard tomba sur une forme
sinueuse qui glissait en toute aisance en direction du jeune homme en
difficulté.
Vicius
fut presque surpris en se sentant empoigné sous les bras, il
ne l'avait pas senti arriver. Il n'en ouvrit pas moins les yeux,
un sourire moqueur aux lèvres alors qu'il lançait son
coude derrière lui. Pfff gamin va, c'est pas possible
d'être aussi naïf… Vicius sentit qu'il
atteignait sa cible, cependant bien moins fortement qu'il l'avait
espéré. Il fit aussitôt volte face, bien décidé
de ne pas laisser à Dínen le temps de lui échapper,
mais ses craintes se révélèrent infondées.
Il était là, immobile, à quelque brasses devant
lui.
Vicius
le regarda un instant avec curiosité, son adversaire ne
ressemblait pas vraiment à l'idée qu'il s'en
était faite. Dínen était visiblement un peu plus
jeune que lui, ce à quoi il s'était attendu, mais son
visage était fermé, presque inexpressif. Il le
contemplait de ses yeux noirs, sans animosité, pas même
de la surprise ou de la curiosité. Son attitude calme
contrastait étonnement avec la fine chevelure couleur de sang
qui flottait autour de son visage. Vicius esquissa une moue
d'approbation. Il se mit lentement en garde, autant qu'il pouvait
le faire dans cet environnement aquatique, et fit un bref geste de
ses mains pour inviter son adversaire à ouvrir les hostilités.
Un gros bide. Dínen ne bougeait pas, se contentant de le
regarder sans même esquisser l'idée du début
d'une position de défense. Un éclair traversa le
regard doré de Vicius. Sans plus attendre il se précipita
en avant d'un battement de jambes énergique.
- Vi-cius, Vi-cius ! Vas y éclat' moi ce minus ! Vi-cius Vic-cius ! tu lui bott'ras l'cul jusqu'à l'an!…
Neithan se démenait en sautant dans tous les sens sans perdre de vue le combat qui se déroulait en contre-bas. Ses cabrioles ridicules arrachaient des soupirs de consternation à Seiya qui essayait vaguement de modérer ses élans de manifestation exutoire. D'autant plus qu'il se sentait moins confiant que son élève quant à la domination de Vicius. A moins que la pom-pom girl Neithan ne soit qu'une de ses multiples façons d'exorciser ses incertitudes… En fait c'était surtout le calme olympien affiché par Fëanor qui les perturbait. Car tous pouvaient voir que Vicius ne ménageait pas sa peine. Il harcelait son adversaire avec sa hargne coutumière au combat, lançant ses poings sans compter avec la fatigue, martelant, percutant, encore et encore, cognant, pilonnant, avec une constance surprenante pour perdurer de la sorte malgré un milieu qui n'était pas le sien. Mais ça durait. Et le Dragon d'Ebène était toujours impassible.
¤
Je
serai galet sur lequel s'écrasent les larmes du ciel
et
glisse sans prise la volonté du torrent.
Je serai la
feuille sur laquelle s'épuise la colère du vent
et
nourrie sans cesse par l 'astre flamboyant
Je
serai muet car mon cri pulvérise la montagne
Je serai
immobile car mes battements d'ailes déchirent l'azur
Je
parcourai l'Ether sans jamais me perdre
Car mon esprit est né
plus loin que la plus lointaine nébuleuse
Je serai tué
mille fois mais je ne mourrai pas
car mon cœur fut offert et bat
ailleurs que dans ma poitrine
Je
suis le gardien qui veille à toutes les intersections
Je
suis le Dragon, le fléau et le salut des hommes
¤
Vicius
commençait à s'énerver. Il était sûr
que sa vitesse absolue était largement supérieure à
celle de Dínen, mais dans le milieu où ils évoluaient
cet avantage se trouvait considérablement réduit.
Chacun de ses mouvements était ralenti par la résistance
de l'eau, perturbé par les courant chaotiques. Dínen
lui, glissait entre les remous, se fondait en eux, s'appuyait même
sur la force de l'eau pour accroître sa puissance et sa
vitesse. De surcroît, il faisait preuve d'une science du
corps à corps infiniment plus aboutie. Il ne faisait aucun
geste inutile, ses membres choisissaient les trajectoires les plus
efficaces, il anticipait en permanence, chaque mouvement prévoyant
le suivant pour atteindre la perfection dans
l'enchaînement.
Le
disciple de Seiya conservait toutefois l'avantage, dans la mesure
où son offensive ne faiblissait pas, obligeant son adversaire
à se cantonner à une attitude défensive. Il
parvenait même à le toucher, bien que jamais durement,
ses coups étant à chaque fois freinés par une
parade manquant de peu son office, ou a demi évités.
Mais il rageait de ne pas parvenir à prendre clairement le
dessus. D'autant plus qu'il ne sentait toujours aucun cosmos
provenant de Dínen. Vicius n'avait pas précisément
non plus invoqué le sien, mais son aura était palpable,
témoignant de son investissement dans le combat. Et se battre
au fond d'un lac ne faisait décidément pas partie de
ses péripéties quotidiennes. Il ne laissait paraître
aucune fatigue, mais ses poumons n'en commençaient pas moins
à le brûler. Dínen était probablement
là-dessous depuis bien plus longtemps que lui, mais il ne
pouvait pas se permettre de compter sur une défaillance de sa
part… pas plus qu'il était question d'échouer à
cet exercice stupide imaginé par son maître…
'Spèce
de p'tit con, t'aurais pas tenu le dixième de ça
sur un vrai ring… L'aura de Vicius explosa brutalement, feu
argenté zébré d'éclairs bleutés…Quand tu veux on r'fera mumuse mais là ça m'
gave, Hadoooken ! Perseus Flight ! Au travers de sa
cosmo-énergie apparut le héros antique monté sur
le cheval ailé. Dínen se ramassa sur lui-même en
croisant vivement ses avant-bras devant son visage, mais le poing de
Vicius se glissa sous sa défense et passa au travers en un
uppercut magistral qui l'atteignit à la pointe du menton. Il
fut projeté à la surface par l'impact. Cambré
par la violence du coup, il eut toutefois le temps d'un dernier
réflexe, une traction des abdominaux en un salto arrière
qui envoya ses deux jambes tendues à la face de son agresseur,
frappant sa figure des deux pieds.
Le lac s'ouvrit en une immense gerbe d'eau de laquelle jaillit Dínen, qui retomba un genou en terre aux pieds de son formateur. Un filet de sang coulait de la commissure de ses lèvres.
- Toi t'as de la chance qu'il ait pas trop forcé, pas encore dragon et déjà édenté, tu l'aurais eu mauvaise en arrivant au Sanctuaire…
Neithan jubilait et alla claquer la main de son comparse qui n'avait pas attendu longtemps pour les rejoindre sur le promontoire, aspirant goulûment quelques bonnes gorgées d'air salutaires.
-
Alors ô grand maître du canasson ébouriffé,
satisfait ? Tu paies ton coup ou tu préfères aller à
la baille ?
-
Et puis quoi encore ! Tu as signé pour être Chevalier tu
ne veux tout de même pas que je te récompense pour
remplir ton contrat ! Si tu veux une médaille demande à
Fëanor, moi je suis là pour te pousser au cul si tu veux
pouvoir monter sur le podium, pas pour te chanter le Kimigayo1 à
chaque fois que tu passes un tour des qualifs.
-
C'est pas con ça, est-ce que le vénérable
Dragon veut bien casquer pour la défaite de son dragonneau
?
- Tu
as une vision bien simpliste de la réalité…
-
Et quoi ? On dit dragonnet ?
-
Tu sembles oublier que tu as plus de deux ans d'avance sur
l'entraînement de Dínen. Je ne m'attendais pas à
ce qu'il gagne, mais il t'a tenu tête assez longtemps et il
est parvenu à passer la Queue du Dragon, je ne lui en
demandais pas d'avantage…
Vicius passa ses doigts sous son nez et recueillit la goûte de sang qui s'était arrêtée sur sa lèvre supérieure. Il haussa les épaules, preuve de son dédain pour un coup dont le résultat avait été aussi dérisoire. Attitude que ne partageait visiblement pas Neithan. Ses traits s'étaient à nouveau figés en une expression attentive, alors qu'il contemplait Fëanor, la main posée sur l'épaule de son apprenti. Echange de regards, humilité silencieuse, assentiment muet. Neithan n'oubliait pas, il n'oubliait jamais rien. Et là il se souvenait particulièrement de l'absence de tout cosmos en provenance de Dínen durant la totalité du combat aquatique. Le Dragon n'avait pas ouvert sa gueule. Il avait seulement frappé de la queue, et encore, probablement juste de la dernière écaille…
-
Bon c'est pas tout ça, Fëanor si tu avais quand même
un brin d'avoine pour mes deux mulets avant qu'ils ne poussent
les brames dont ils ont le secret, on doit reprendre la route tôt
demain si on veut être au Sanctuaire dans les
temps.
-
Ne t'en fait pas. Je connais assez Phénix pour ne pas
contrarier son goût de la ponctualité, vous êtes
nos hôtes ce soir. Dínen, va chercher l'armure du
Dragon, nous l'emmènerons avec nous, il est temps qu'elle
rejoigne les autres au Sanctuaire…
-
L'armure de bronze du Dragon est ici ?
-
Rozan en a de tout temps eut la garde…
Vicius regarda Dínen faire demi-tour en direction de la cascade, une sourcil levé avec une moue dépitée.
-
… Pas très causant votre élève, moi si j'avais
pu voir ne serait-ce qu'une fois mon armure…
-
Ta FUTURE armure, peut-être…
-
MON armure, y a longtemps que je vous aurait percé les
tympans, depuis le temps que j'espère mettre la main
dessus…
-
Dínen est muet…
-
Pfff en plus, tout pour plaire, déjà qu'il est aussi
expressif qu'un goujon vaseux… Qu'est-ce qu'on va s' faire
chier avec lui dans l'avion, tu… ?? Neithan ? Ness ? Ohé
Eliot ! Putain il est passé où encore l'incorruptible…
Seiya sursauta aux paroles de Vicius et regarda tout autour de lui cherchant vainement son deuxième disciple. Il sentit une goûte de sueur glacée perler sur son front. Trop beau… Tout c'était trop bien passé jusque là, ça ne pouvait pas durer… Ca sentait la grosse connerie en perspective à plein nez…
¤
Neithan
était aplati sur les pierres qui bordaient le lac où
Dínen venait de replonger. De son corps émanait une
aura translucide sur laquelle la lumière environnante se
réfractait, le rendant totalement invisible aux regards. Si
tu crois que je vais me satisfaire de ta prestation face à
Vicius tu te fourres le doigt dans l'œil, le Chasseur saura bien
débusquer le vrai Dragon, j'en fait le serment… Il
attendit encore quelques instants, puis lentement, il glissa de la
berge pour s'insinuer dans l'eau. Si le lac en cet instant avait
été aussi lisse qu'un miroir, pas une ride n'en
serait venue en troubler la surface. Toujours pas une trace de
son cosmos… pas un mouvement… Néanmoins Neithan
souriait en se laissant porter par les courants plus qu'il ne
nageait, se contentant d'influencer légèrement sa
trajectoire pour se faire mener là où il le désirait.
Il en fallait beaucoup plus pour décourager celui qui était
né sous la protection d'Orion. D'instinct il repérait
les flux dont le naturel avait été rompu un instant,
les déplacements de la faune du lac répondant à
une causalité extérieure… Un délicieux
picotement courrait le long de son échine, l'excitation de
la traque… Là ! Au plus profond, sous la cascade…
Un boyau était ouvert sur le flanc de la montagne, là
où les remous causés par la chute de Rozan étaient
les plus forts. Neithan se laissa couler devant l'entrée,
attendant patiemment qu'un courant s'engouffrât dans
l'ouverture, et se laissa entraîner avec lui.
Il
eut toutes les peines du monde pour conserver intacte son approche
minutieuse tant il fut surpris en émergeant. Il avait fait
surface dans un bassin en parfaite demie-lune, dans une salle tout
aussi régulière sur laquelle s'ouvrait un vaste
couloir. Le sol, les murs, le plafond, avait été
taillés à même la roche mais ne présentaient
aucune aspérité malgré l'absence de dallage.
Des veines de cristaux incolores courraient dans la roche du plafond,
luisant d'une faible phosphorescence qui convertissait la noirceur
souterraine en une douce pénombre. Devant lui dans le couloir,
il entrevoyait se découper faiblement des silhouettes
sculptées à intervalles réguliers, des têtes
de dragons qui sortaient des murs, gueules ouvertes. Des filets d'eau
s'en échappaient et venaient se déverser dans
d'étroits canaux rectilignes, longeant les murs du couloir
jusqu'au bassin. En silence. Le bruit de ces petites fontaines
était si léger, si régulier, qu'il fondait
totalement en arrivant à ses oreilles comme s'il n'avait
jamais existé.
Neithan
ne put retenir un frisson. Il fut pris de la soudaine impression
qu'il n'était pas à sa place en ces lieux, comme si
fouler cet endroit de ses pas revenait à violer une intimité
quasi sacrée. Un instant indécis, il se concentra sur
l'image de Dínen, le Dragon rouge aux yeux noirs…
Précautionneusement il sortit du bassin pour s'engager dans
le couloir, grimaçant de dégoût. Le premier pied
qu'il avait posé sur la pierre lui avait semblé
provoquer un vacarme abjecte. C'est dans ton bocal, avance !…
Jamais il n'avait mis tant de peine dans ses déplacements.
Il se refusait à regarder les têtes de dragon, s'il
l'avait fait, sûr qu'il aurait eu l'impression qu'elles
le suivaient des yeux.
¤
Je me
fondrai dans la nuit, je transformerai mon corps en bois ou en
pierre.
Je pénétrerai dans la terre
Et
traverserai des murs
Et des portes fermées.
Je changerai
de visage et je deviendrai invisible,
Capable de marcher parmi
tous les êtres que porte la Terre
Sans qu 'aucun ne me
voie.
¤
Quelque chose sur la droite… une ouverture… Neithan s'immobilisa. Devant lui se dressait une arche de pierre obstruée par un rideau de perles nacrées. Deux mots étaient gravés en son faîte :
Nirnaeth
Arnoediad
…
Neithan
attrapa le poignet de sa main qui s'apprêtait à
écarter le rideau pour contenir son tremblement. Mais les
perles tout comme l'eau du couloir semblaient vouloir elles aussi
conserver le silence, et c'est sans l'avoir rompu qu'il se
glissa. Aussitôt un parfum à la fois doux et amère
s'empara de sa poitrine. Une salle rectangulaire. Au fond face à
lui, une Pandora Box ciselée à l'image du Dragon le
fustigeait du regard, étonnement grise et terne pour être
celle d'une armure de Bronze. A quelques pas du seuil où il
s'était arrêté, Dínen était
agenouillé, lui tournant le dos dans une immobilité
absolue au bord d'un autre bassin qui s'étendait sur
l'intégralité de la salle. Des pétales de
jasmin et de chrysanthème flottaient à sa surface,
comme si les eaux avaient refusé de les absorber. La jeune
femme. Elle reposait au fond, si proche au sein de cette limpidité
d'une pureté saisissante, et si éloignée en
même temps, irrémédiablement coupée de la
réalité par la surface de l'eau figée dans une
éternité irréelle. Elle avait les mains jointes
sur sa poitrine, des mains aux doigts fins, faits pour caresser les
espoirs du monde. Une longue natte d'un jais brillant était
posée sur sa poitrine couverte d'une tunique à
l'ancienne de soie mauve, discrètement brodée de
motifs floraux. Ses yeux clos devaient encore contempler les bribes
d'un temps oublié. Une seconde d'absolue
contemplation…
Deux
yeux noirs comme l'Erèbe plongeant au fond des siens, la
violente douleur qui le ramenant sauvagement à la réalité.
Le crissement des perles déchira le silence quand Neithan
passa au travers pour aller s'écraser contre le mur du
couloir, le ventre encore comprimé par les coups de poings
rageurs. Instinctivement il roula sur le coté, et vis du coin
de l'œil quatre traits écarlates zébrer l'espace
où il se tenait l'instant auparavant. Neithan se redressa
d'un bond en position de défense. De profondes lacérations
écrivait le sort auquel il venait d'échapper sur la
paroi à laquelle il était acculé. La griffe
du Dragon… Alors le Chasseur t'a débusqué… Mais
je me suis peut-être avancé un brin trop loin dans ton
antre… Devant lui, Dínen, un cosmos couleur de sang
suintant de son corps. L'énergie coulait de son être
en de minces filaments, s'épanchant de plus en plus,
explosant parfois comme des jets de magma en ébullition.
Neithan répondit aussitôt en déployant son aura,
argentée, constellée d'étincelles couleur
d'émeraudes.
En
temps normal la puissance latente du jeune Dragon ne l'aurait pas
inquiété, son maître n'était pas aussi
imprévoyant que certains se plaisaient à le décrire.
Seiya lui avait appris à jauger son adversaire. Dínen
était fort ça ne faisait aucun doute. Il dépassait
largement le niveau requis pour être Chevalier de Bronze, bien
plus puissant que Saül, l'élève de Geki. Mais
lui même se savait surpasser le niveau de quelqu'un sur le
point d'être sacré chevalier d'argent. Il le
battrait… s'il avait envie de le battre… Là se terrait
l'épine barbelée qui commençait à le
meurtrir jusque dans sa chaire. Il n'avait pas envie de tenir tête
à Dínen. La honte comme il ne l'avait jamais
ressentie étouffait sa poitrine depuis qu'il avait posé
ses yeux sur la jeune femme. Image profanée d'un repos
souillé par sa seule présence… Il baissa les bras,
son cosmos disparut. Lentement, les épaules voûtées
par le poids de sa culpabilité, il se détourna pour
quitter ce lieu dans lequel il n'aurait jamais du même penser
pénétrer, et il repartit, offrant son dos à la
juste colère du gardien de l'éternité.
Rien
ne vint. Dínen marchait à ses cotés vers le
bassin donnant sur l'extérieur. Une pensée raisonna
dans l'esprit de Neithan que celui-ci convertit instinctivement en
paroles.
-
Tu as volé une image. Et avec une partie de mon silence en
partage.
Il
n'y avait rien à répondre. C'était plus
qu'une évidence, un héritage. Un lien désormais
l'unissait à Dínen, un secret qu'il ne partagerait
jamais avec personne, pas même avec Vicius. Il eut un long
soupire de tristesse à la pensée que ce qui les
rattachait l'un à l'autre à présent était
né à la suite d'une méprisable forfaiture.
Puis il sourit doucement, comme si la colère et la honte qui
avaient failli les séparer étaient les gages
prédestinés d'une amitié naissante que plus
rien à l'avenir ne viendrait entacher.
Arrivés
au bassin, il ouvrit les lèvres en une brève hésitation
muette, un instant pétrifié par la crainte d'un
nouveau blasphème. Et à ce moment il sut que le pacte
avait tacitement déjà été scellé.
Alors il posa une unique question avant de quitter le temple du
Dragon, le tombeau de la Dame des Larmes.
-
Comment elle s'appelle…
-
… Le silence hurle un nom…
Shunreï
…
¤
¤ ¤
