Ira était dans sa « salle piano ».

Elle ne se rappelait pas vraiment s'être endormie, ni s'être réveillée non plus.

Ses yeux vagues fixèrent le clavier, ne sachant que faire, se demandant ce que leur propriétaire faisait là... Puis, mécaniquement, ses doigts s'envolèrent : Lacrymosa.

Avait-elle rêvée ? Était-il réellement venu ? Lui avait-il vraiment fait cette « promesse » ? Elle n'arrivait pas trop à ce fixer une réponse et ce dit que dans l'hypothèse où elle n'avait pas rêvé, il reviendrait probablement aujourd'hui.
Probablement.
Oui, sûrement même.
Elle voulait le croire.

Il viendrait... La voix de la jeune femme qui n'était guère faite pour le lyrisme vacilla quelques peu sur les notes trop aiguës. Elle finit par terminer le morceau, n'entendit rien derrière elle, se retourna.

Personne.
Son cœur et ses lèvres se serrèrent.
Elle retourna à son piano, recommença le morceau, plus lentement, 6 minutes plus tard se retourna.

Personne.
Elle recommença. Ralentit encore plus le morceau. Se retourna.

Personne.
Lentement, elle retourna à son clavier.

Il ne viendrait pas.
Il avait mentit.
Il ne viendra pas.

Elle se mit à respirer de plus en plus fort, de plus en plus vite, puis son sanglot éclata.
Elle pleura longtemps avant que dans sa tête n'explose rageusement un autre requiem et que sa tristesse ne se mue en colère sourde. Ses mains vinrent frapper violemment les touches faisant claquer les notes dans l'air.

Il.

Elle transpirait sa colère rapidement transformée en rage se déchainant de plus en plus violemment sur le clavier.

Avait.

Ses larmes s'étaient taries mais son beau visage était désormais déformé par sa fureur.

Mentit.

Les dernières notes s'envolèrent. Ira se leva si brusquement que le tabouret se renversa, elle cria de rage et rabattit sèchement le couvercle du clavier. Elle se figea, ne sachant quoi faire après un tel accès de colère. Elle repensa à maitre Shifu, le « yoga master » comme elle l'appelait... Dans sa vie... D'avant. Première leçon : respirer calmement. Deuxième leçon : fermer les yeux et faire le vide. Puis souffler.

Elle souffla.
Puis ramassa son siège.
Puis se replaça avec devant le piano.
Et démarra un nouveau morceau. Love Hurt, Yiruma.

Les premières notes partirent quand Ira entendit siffler derrière elle.

-Héééé bien ! Que de violence Aujourd'hui !

Elle se crispa tellement fort qu'elle fit des fausses notes. Elle lança rageusement

-Oui. Que de violence.

-... Pourquoi ?

-...

Elle l'entendit se lever, se planter juste derrière elle.

-Pourquoi ?

.Que.

-... Ok. Bien. Je m'en vais alors puisque j'ai l'air malvenu.

Elle ne dit rien, se contentait de pincer ses lèvres plus fortement. Trop de colère et de déception d'un coup. Elle l'entendit se déplacer lentement, presque avec hésitation, puis ouvrir la porte, plus lentement encore. Un gémissement monta involontairement de la gorge d'Ira

-Non... Restez... S'il vous plaît.

La porte se referma. Elle osa espérer qu'un sourire était en train de se dessiner sur le visage de l'italien. Elle reprit son morceau là où elle l'avait arrêté. Il revint se poster derrière elle

-Triste morceau aujourd'hui... Il lui tapota l'épaule. Fais-moi une place, un taureau, ça te dit ?

Elle éclata de rire en se déplaçant vers la gauche

-On dit un bœuf. Les aiguës, cela vous va ?

Il rit à son tour

-Un bœuf, un taureau, un âne ! C'est la même chose. Oui.

Elle reprit le morceau dans les graves, il suivit avec les aiguës ce qui surprit autant que ravit Ira. Entre temps, elle s'était cachée dans sa masse de cheveux. Elle jeta furtivement un coup d'œil vers l'homme. Elle n'y vit pas grand-chose, à part un vague sourire sur son visage. Ira se concentra de nouveau sur son clavier. Pour la première fois, le silence entre eux la gênait. Elle chercha comment briser la glace, puis murmura

-Jai cru... J'ai vraiment cru que vous m'aviez menti... Que vous ne reviendrait pas. C'est pour ça que... Que tout à l'heure...

-Je comprends.

-Ah... Euh... Merci.

-Au fait. Presque tout le monde me tutoie alors tutoie moi. J'ai l'impression d'être un vieux quand tu me parles.

Il avait dit cette phrase tellement sérieusement qu'Ira en fut déconcertée. Celle-ci s'attendait plus a un grand éclat de rire. Elle balbutia

-M-Mais. Je... Non, Enfin... Mais... Je ne sais pas, vous pourriez être... Je...

-Mais. Non. Je .Oui. Ok.

Il rit, se moquant de sa cadette. Ira se troubla, rougit comme une pivoine et se renfonça plus profondément dans la forêt de ses cheveux, ce qui fit rire de plus belle l'italien.

-Donc je pourrais être ?

A croire qu'il s'amusait à la mettre mal à l'aise.

-Je... Ne. Sais. Pas. Un... Grand frère ?

Son dernier mot fut presque inaudible. Mais il éclata de rire. Un rire énorme. Fou.

-Bon, d'accord. Si je suis un brother, appelle moi au moins par mon prénom. Allez ! Dit-le !

-Pardon ?

Elle se sentait tellement mal à l'aise qu'elle s'était presque recroquevillée sur elle-même et son regard restait désespérément fixé sur le clavier. Il s'insurgea

-Dit mon nom !

Il y eu un blanc d'une trentaine de secondes, puis elle se lança

-A... Ak... A-Akiro.

Elle cacha son visage entre ses mains, se sentant ridicule. Lui, il rit, encore. Elle aimait toujours ce rire.

-Alors ! Il a eu du mal à sortir se prénom !

Elle secoua frénétiquement la tête, pour acquiescer, puis se jeta presque sur les touches pour lancer un nouveau morceau, enfin, plutôt des notes au hasard. Il suivit, toujours riant.
L'improvisation dura longtemps.
Puis Akiro s'arrêta, Ira continua lentement de son côté. Il regarda la jeune femme jouer puis dit, après quelques secondes d'hésitation, presque sur un ton de reproche

-Dis, Ira, tu avais dit que tu me regarderais aujourd'hui.

BAM ! Attaque surpassant le rire du bellâtre. Pitié, s'il y a un dieu quelques part, faites qu'il ne recommence pas. Ira se crispa de nouveau, continua de jouer à une cadence plus saccadée.
Aucune réponse. Akiro reprit

-Ira ? Pas vrai ?

Non. Pas une fois encore. Ses doigts se crispèrent, comme de serres, l'empêchant de jouer. Elle se ratatina sur elle-même.
Il commençait à s'inquiéter. Pourquoi ne lui répondait elle pas ?

-Ira ?...

Un spasme l'ébranla, puis elle s'effondra en sanglot sur le piano.
Akiro n'en revenait pas. Mais qu'avait-il bien pu faire ?
Entre deux sanglots, Ira parvint à articuler

-Cela... faisait tellement longtemps que... Que-que-que. Elle souffla, tenta de se calmer. Que je n'avais pas entendu quelqu'un prononcer mon prénom.

Elle repartit en sanglot.
Akiro ne se permit pas de rire cette fois ci, mais il sourit. Il avait compris maintenant. Il attrapa Ira dans ses bras et l'amena contre lui.

-Tant de chagrin pour un simple prénom ! Si c'est ça je le dirais tout le temps ! ~

Surprise par l'étreinte, elle en hoqueta de surprise, puis se laissa aller. Elle s'essuya les yeux du dos de la main, puis essaya de rire en entendant l'enchainement de son prénom mais ne réussit qu'à produire un gargouillement bizarre.
Il continua encore quelques minutes, ne s'arrêtant que pour respirer. Mais il finit par s'arrêter.
Ira profita encore un peu de ses bras, puis se redressa, démarra un nouveau morceau.
Il la regardait jouer.

-N'empêche que, tu avais dit que tu me regarderais.

-Non, ce n'est pas vrai.

-Pff... Alors regarde-moi maintenant !

-Non. Vous m'avais faite enrager et pleurer.

-Mais je t'ai aussi faite rire. Regarde-moi. S'il te plait

-Non... Akiro ?

-Yeah ?

-Je vous regarderais... Quand vous répondrais à ma question.

-Laquelle ?

-Pourquoi êtes-vous venu ici ? Pour me voir je veux dire.

Il ne répondit pas.
A travers ses cheveux, elle ne distinguait rien, à part toujours un vague sourire.

-Alors Akiro ? Pourquoi êtes-vous ici ?

Il rit.

-Haha ! Tu me pièges. Ce n'est pas bien.

-Ma question est piège ? En quelle mesure ?

Il ne répondit rien mais se lança dans l'intro d'une des chansons du spectacle. Il sifflota les paroles.

-Vous vous dérobez.

-... Toi aussi.

-Non, j'ai dit que je vous regarderais si vous répondais à ma question.

-Pourquoi me faites vous cela ? ...

-Alors ?

-Alors il est l'heure miss Ira. Je dois m'en aller.

-Pff. Vous vous dérobez.

Il sourit.
Oui, il se dérobait.
Akiro se leva pour partir.

Ira se retourna vers lui. Il était de dos.

-Akiro ?

Il ne bougea pas, la main sur le bouton de porte

-Vous reviendrez demain, hein ?

-Je l'ai dis non ? Tant que tu ne m'auras regardé...

Et il partit.