Chapitre 3
Il se tordait toujours de douleur sur le sol, lorsqu'il sentit qu'elle était à deux doigts de glisser définitivement vers la mort. Aussitôt, il prit une décision. Il cassa leur lien mental, se coupant de la douleur de son Dragon, mais aussi de tout ce qui pouvait avoir un lien avec elle. Allégé de sa douleur, il s'élança vers la porte, repoussant les scientifiques autour de lui sans hésitations.
Il était désormais incapable de savoir si elle mourait ou pas, si elle tenait bon, si elle lui parlait… Rien. Il se sentait seul, et ce nouveau silence l'insupportait. Il accéléra encore, sans prendre garde à ses muscles qui criaient grâce. Il ouvrit brusquement la porte, se servant de son Seishin pour la forcer.
Il se retrouva face à un chaos inimaginable.
Tout était brisé et à terre, même les murs étaient lacérés par des traces sombres. Des débris de verres maculaient le sol et crépitèrent sous ses pas. Les instruments sophistiqués, la lourde table en métal… Tout était en petits morceaux.
Il ne s'occupa pas des scientifiques qui avaient été repoussés et qui gisaient près des murs, il fonça au centre de la pièce.
La jeune fille qui s'y trouvait était entouré d'un cercle étonnamment propre en comparaison du chaos environnant. C'était bien elle qui avait produit tout cela…
Il s'agenouilla près d'elle. Il n'arrivait plus à rétablir le contact mental. Était-ce parce qu'il l'avait brisé ou bien était-elle…
Il serra les dents. Non, lui était en vie, cela signifiait donc qu'elle aussi ! Mais il avait rompu le lien, donc peut-être pouvait-il désormais lui survivre…
Il releva délicatement sa tête, admirant, malgré l'urgence de la situation, sa beauté. Sa peau était très sombre et ses lèvres délicates. Ses longs cheveux noirs étaient ondulés et entouraient sa tête d'une magnifique couronne. Ses traits étaient à la fois doux et altiers. Elle avait une expression sereine qui l'inquiétait.
-Réveille-toi…
Aucune réaction.
-Réveille-toi, tu es mon Dragon Noir, tu ne peux pas mourir…
Il fixa le visage immobile et il sentit une vague de tristesse l'envahir. Il baissa la tête et se laissa emporter par le chagrin. C'était terminé, son cœur ne battait plus, et il se sentit horriblement seul. Il n'y avait rien de plus insensé qu'un Dragon seul, survivant à sa moitié.
En réponse à son désespoir, son Seishin se manifesta, mais il n'en tint pas compte. Doucement, il se sépara de son propriétaire pour s'enrouler autour de la jeune fille, baignant sa peau d'une irréelle lumière blanche, qui peu à peu la recouvrit entièrement. Le plus beau des hommages.
Le jeune homme déposa délicatement son front sur celui de son Dragon, et laissa couler ses larmes, qui une à une tombèrent sur les joues sombres.
Paix. Le premier mot qui me vint à l'esprit était paix. Je me sentais juste… calme. Apaisée. Toute ma rancœur et ma violence avait disparu, et je flottais dans un environnement sombre. Était-ce ça, la mort ? Rester ainsi pour l'éternité ?
L'éternité ne m'effrayait même pas, je ne ressentais aucun sentiment négatif. Si c'était ça la mort, je voulais bien être comme ça, même si c'était éternel.
Soudain, des souvenirs tournoyèrent dans mon esprit. Ma famille. Mes amis. Ma sœur à qui je tenais plus que tout au monde. Et puis…
Lui.
J'aurais aimé le rencontrer en vrai. Jouer avec lui. Entendre le véritable son de sa voix. Voir ses yeux. Je suis sûre qu'il est beau. Rire de sa vantardise. Sourire devant ses bêtises. Le soutenir lorsqu'il a envie de pleurer, car même les êtres forts ont besoin de pleurer.
Je fus envahie par les regrets.
Juste au moment où je commençais à reprendre goût à la vie… Il a fallu qu'on me l'arrache.
C'était cruel…
Combien de temps resta-t-il ainsi ? Cinq minutes ? Une éternité ? Il ne savait pas le dire.
Soudain, il sentit quelque chose qui… émergeait. Il s'écarta et vit une larme rouler sur la joue de la jeune fille. A qui appartenait cette perle salée ? A lui ou à elle ?
Il fut saisi d'un espoir irraisonné, puis constata que ça devait être l'une des siennes. Le corps était en train de refroidir entre ses bras, même si son Seishin tentait de la réchauffer. Il fronça les sourcils. Pourquoi tenter de réchauffer une morte ?
Une forme floue et sombre jaillit de la larme remarquée plus tôt. Le Seishin -c'en était un, pas de doutes là-dessus- entoura doucement la jeune fille d'une aura sombre, presque démoniaque, qui contrastait avec son visage paisible.
Elle commença doucement à s'élever en l'air, soutenue par la force noire qui prenait de plus en plus d'ampleur, rayonnant sombrement dans la pièce.
En réponse, le Seishin du jeune homme l'entoura lui de la même façon, et il s'éleva en l'air. Toute stupeur était partie, il ne restait que l'acceptation de soi et de l'autre. Ils étaient ainsi. Ils mourraient ensemble ou ne mourraient pas.
Ils flottèrent ainsi, face à face, calmes au milieu du chaos. Le jeune homme avait fermé les yeux pour mieux ressentir la force paisible qui l'envahissait et se laissait totalement faire, en paix avec le monde entier et surtout avec elle.
Une étrange énergie s'empara de moi. J'étais pourtant morte… Un milliard de questions explosa brusquement dans ma tête. Pourquoi je me sentais courbaturée ? Pourquoi je me sentais aussi apaisée alors que j'avais mal ? Pourquoi me sentais-je en même temps impatiente ?
J'ouvris les yeux.
Il finit par ouvrir les yeux. Pourquoi à ce moment-là? Il ne savait pas. Toujours est-il qu'il se noya profondément dans un océan bleu, si clair qu'il en était presque blanc. Cette couleur pâle tranchait vivement sur sa peau sombre, la rendant encore plus exceptionnelle.
Son Dragon Noir était… magnifique.
Ma vue était d'abord brouillée, mais ce qui me frappa fut un magnifique rouge ardent. La brume dans mes yeux finit peu à peu par disparaître, et je compris que ce rouge flamboyant appartenait à des yeux. A ses yeux.
Mon Dragon Blanc.
Orbes rouges contre orbes bleues. Ils se fixèrent longtemps, découvrant l'autre. Doucement, ils s'approchèrent l'un de l'autre. Avec timidité, ils joignirent leurs mains, et un intense courant électrique les parcourut. Leurs auras doublèrent d'intensité et se mêlèrent l'une à l'autre en un formidable tourbillon. Simultanément, le lien se renoua et leurs esprits se pressèrent à la rencontre de l'autre.
-C'est toi, murmurèrent-ils en chœur.
-J'avais promis que je te retrouverai, ajouta-t-il doucement.
Elle eut un magnifique sourire qui lui coupa le souffle. Il sourit à son tour, incapable de résister à son charme.
-Je pensais que tu étais mort, souffla-t-elle. J'ai senti que notre lien se brisait…
-J'ai dû me couper de ta douleur, sinon je ne parvenais pas à avancer. Et j'ai cru que tu étais morte, toi aussi…
-Je l'ai cru aussi. Je pense que mon Seishin s'est réveillé grâce à ta présence… Et cela m'a sauvée.
Puis il vit le sourire se faner et les yeux bleus se voiler, tandis qu'elle tombait à toute vitesse vers le sol. Il la rattrapa in extremis, et se pencha sur elle, inquiet.
-Un vertige, expliqua-t-elle. Je suis fatiguée…
-Dors, alors, souffla-t-il. Je protégerai ton sommeil.
-C'est mignon, sourit-elle.
Il sentit une pointe d'agacement. Il ne lui avait pas dit ça pour qu'elle se moque ! Mais il se rendit compte qu'elle était profondément endormie et sourit malgré lui, attendri. Il la prit dans ses bras et la souleva sans efforts. Elle était légère, bien trop légère.
Lorsqu'il sortit, il se retrouva face à son instructeur et au premier des scientifiques.
-Bravo, Dragon Blanc. Tu nous as bien aidés à retrouver le Dragon Noir. Remets-la nous, à présent.
-Ne la touchez pas, siffla-t-il entre ses dents.
Son aura doubla d'intensité et les deux hommes tentèrent tant bien que mal de dissimuler leur surprise. Il était devenu très fort. Était-ce grâce à elle ? Le changement était flagrant. Il avait l'air plus équilibré, plus maître de lui-même, plus mature.
-Et que comptes-tu faire ? lança l'instructeur. Tu ne pourras pas t'échapper d'ici, ni fuir ton destin, Dragon Blanc.
-Le destin que vous avez écrit ? Aucune chance que je vous obéisse ! Je suis plus fort que vous tous réunis, je n'ai aucune raison de vous suivre !
A ces mots, le scientifique s'avança.
-Tu te souviens comme tu perdais le contrôle de ton esprit guerrier ?
-Ca ne m'arrivera plus désormais, affirma-t-il avec arrogance.
-Plus à toi, mais elle ? Seras-tu capable de la voir souffrir sans réagir ? Elle ne sait pas maîtriser ses pouvoirs, et sa puissance doit être égale à la tienne. Ce sera pour elle aussi douloureux que pour toi, mais nous ne saurons pas l'aider. Est-ce cela que tu veux ?
Il serra les dents mais rétorqua :
-Rien ne me prouve qu'elle fasse également des crises. Pourquoi son pouvoir serait-il instable alors que le mien s'est régulé grâce à elle ?
-Ton déclencheur a été son réveil. Mais elle, quel sera le sien ? Crois-tu que ta seule présence sera suffisante ?
Je me sentais bien, bercée par un doux balancement. Il y avait longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi en sécurité. Pourquoi me sentais-je aussi bien ?
J'ouvris doucement des yeux papillonnants, tentant de remettre des bribes de souvenirs en place. Puis je me souvins. L'aiguille. La douleur. Le désespoir. Puis… Lui. Ou était-il ? Que s'était-il passé ?
Je me levai doucement, et ce mouvement attira son attention. Je l'observai et lui faisait visiblement de même, tandis que son altercation avec le scientifique et l'instructeur parvint à moi. A mon tour, je lui racontai ma situation, expliquant qu'il fallait se rendre. Pour la sécurité de ma sœur, et probablement pour ma santé aussi.
Je sentis une vague de mécontentement et d'orgueil envahir son esprit et je me mordis les lèvres. Il ne voulait pas y retourner.
-Ils vont te faire souffrir, et tu le sais. Pourquoi veux-tu y aller ?
-Parce que je vais de toute façon souffrir, et j'y suis habituée. Mais le bien-être de ma sœur en dépend, je dois leur obéir.
-Pour combien de temps ? As-tu la moindre idée du temps que j'ai passé ici ? Et dans quel but ?
-Tu as toujours vécu ici, je sais. Mais le fait que je sois ici, avec toi, signifie que tout va bientôt évoluer. En bien… ou en mal.
Je sentis son esprit complètement fermé et soupirai. Il refusait de m'écouter. Je voulus me lever, mais un vertige me saisit, et il le remarqua immédiatement. Puis je le vis froncer les sourcils, remarquant la maigreur de mon corps que la combinaison moulante ne pouvait cacher.
Il ne fit cependant aucun commentaire et je lui en fus reconnaissante. Je m'installai plus confortablement dans le lit, renonçant à bouger, et je fermai les yeux, tentant de me reposer. J'avais besoin de reprendre des forces pour ce qui m'attendait.
Je rouvris les yeux lorsque je sentis une pression sur mes jambes. J'y découvris du pain et un morceau de viande, que je regardai avec un mélange d'attirance et de répulsion. Je savais que mon corps en avait besoin, mais l'idée de mâcher de la nourriture pour l'avaler me rendait malade.
-Mange, souffla-t-il doucement.
Je détournai la tête, saisie de nausées à la vue de la nourriture qui m'attendait. L'odeur de la viande me révulsait.
-Tu as besoin de prendre des forces, tu dois manger, insista-t-il.
Je me mordis les lèvres et saisit le pain. Ouvrir mes lèvres me sembla être un effort surhumain, sentir l'odeur du pain mit ma résistance à dure épreuve et mordre dedans encore plus. Je commençai à mâcher, puis avalai péniblement et constatai que je n'avais pris qu'une minuscule bouchée, et que terminer ce petit pain allait prendre très longtemps.
Je le déposai à côté de moi et je l'entendis soupirer. Il ouvrit la bouche, probablement pour protester, mais il fut interrompu par la porte qui s'ouvrit brutalement.
-Je savais que tu te cachais ici ! s'écria une voix familière. Ca fait des siècles que tu as disparu, tu…
Inquiet, le jeune homme regarda vers le lit. Son Dragon Noir était partie ? Où ? Puis il se rappela que sa sœur ne devait pas la voir, et il comprit. Elle s'était cachée quelque part pour éviter de croiser le regard de sa jumelle, et ainsi respecter les consignes du Cinquième Secteur.
Il répondit brièvement mais fut aussi arrogant et égocentrique que d'habitude, dissipant les doutes de son interlocutrice. Il fut cependant soulagé lorsqu'elle partit enfin, refermant la porte derrière elle.
-Tu peux te montrer, maintenant, déclara-t-il.
Il sursauta en sentant sa présence derrière lui.
-Comment t'as fait ça ?
-Tu es la lumière, je suis ton ombre, souffla-t-elle à son oreille.
-Mange, rétorqua-t-il sèchement.
Elle fit la moue, mais se saisit de son pain et en avala une plus grande bouchée, cette fois-ci sans hésiter. Elle devait penser à sa sœur, elle devait prendre des forces pour pouvoir la défendre. Puis il vit les larmes dans le regard de son amie et il fronça les sourcils.
Leur lien mental lui apporta une série de sentiments. Le soulagement, la colère, le regret, la tristesse et la solitude. Soulagement de la voir sauve, colère de la voir aussi affaiblie, regret de ne pas avoir su la protéger à temps, solitude car elle ne pouvait pas l'approcher.
« Je suis là »
Elle sursauta et lui sourit faiblement, puis s'attaqua rageusement à ce qui lui restait de pain, mais dédaigna la viande. C'était encore au-dessus de ses forces, visiblement.
Il la laissa dormir, mais constata vite qu'elle ne faisait que cauchemarder durant la nuit, et qu'elle s'affaiblissait de plus en plus chaque jour. Une vilaine fière couvrait son front de sueur, la faisait délirer.
Il ne comprit ce qui lui arrivait que lorsqu'elle fit sa première crise.
Elle criait dans son sommeil et il fut à nouveau réveillé. Il retira la serviette, la rinça dans l'eau froide, puis se retourna pour la remettre sur son front, mais ce qu'il vit le figea.
Elle se tordait de douleur sur son lit, entourée d'une sombre aura noire qui semblait la dévorer vivante. Il tenta de la contenir en convoquant lui aussi son Seishin mais cela ne fonctionna pas. Il était totalement impuissant face à sa souffrance, et cela lui fit serrer des dents.
Mal. J'avais… mal. Comme si je brûlais et gelais en même temps. Comme si des milliers de petites bestioles sombres me grignotaient petit à petit la peau sans que je ne puisse bouger pour me défendre.
Je sentis vaguement qu'il utilisait notre lien mental pour tenter de me guérir, mais ça n'avait aucun effet. Je le sentais m'aider de toutes ses forces, mais ses efforts ne menaient à rien.
La souffrance était trop forte.
-Petit Dragon… J'ai mal…
Il tressaillit. La voix rauque qui sortait de ces lèvres desséchées exprimait toute la douleur qui vibrait dans chacun des nerfs de son corps. Son regard s'assombrit davantage.
-Pardon, murmura-t-il. Si tu souffres maintenant, c'est à cause de mon égoïsme. Tiens bon…
Il déposa la serviette fraîche sur son front, puis la souleva délicatement. Les flammes noires ne brûlaient qu'elle, elles s'enroulaient autour de ses bras sans le blesser. Il veilla à ne pas lui faire du mal en courant vers les laboratoires, le trajet semblant durer une éternité face à l'urgence de la situation.
Lorsqu'il arriva enfin, tout était déjà prêt, et le jeune homme se demanda avec amertume s'ils le savaient depuis le début. Il ne put que regarder les soins donnés à son amie, impuissant, serrant les poings à s'en imprimer la marque de ses ongles sur sa paume.
-Bien, décréta son instructeur. Tu seras puni en temps et en heure pour cette petite rébellion, et tu as intérêt à te tenir tranquille, sinon elle en subira les conséquences.
Il ne dit rien mais hocha la tête, ravalant son amertume. Le chantage, encore et toujours. Cependant, c'était toujours une méthode très efficace, qui le tenait désormais. Il avait tellement horreur d'être enchaîné…
Il vit, au travers des vitres, son amie souffrir sous les traitements imposés, et dut se faire violence pour ne pas aller frapper les scientifiques qui détaillaient ses réactions avec froideur, et qui ne la traitaient que comme un cobaye.
-Je vous hais, murmura-t-il.
-Obéis, c'est tout ce qu'on te demande, fit sèchement l'instructeur. Suis-moi.
A contrecœur, il se détourna pour suivre l'homme qu'il haïssait tellement.
Pendant un mois, il s'inquiéta pour la vie de son Dragon Noir, qu'il ne pouvait même pas voir. La journée, il était assommé de travail très exigeant, mais la nuit, son esprit ne cessait de tourner, inquiet pour elle. Il sentait une douleur diffuse, mais pas de réelles pensées conscientes.
Était-elle dans une sorte de coma artificiel ? Est-ce que les scientifiques étaient-ils bien conscients que les produits qu'ils injectaient pouvaient lui être fatals ? Quand la reverrait-il ? Guérirait-elle seulement ?
Autant de questions qui restaient sans réponse.
Douleur. Souffrance. J'ai mal.
Je n'entends rien, je ne comprends pas. Je souffre, c'est tout ce que je sais.
Une vague de bienfaisance. Un remède ? J'ouvre les yeux.
-Ah, parfait, tu es réveillée. Comment t'appelles-tu ?
-Je ne sais pas.
Cette nouvelle ne m'inquiète pas, et elle semble au contraire réjouir ceux qui m'entourent. Je suppose donc que c'est une bonne chose.
-De quoi tu te souviens ?
Je cherche un peu, puis mon regard se durcit.
-J'ai souffert. Beaucoup. On m'a harcelée pour de fausses raisons. Ce monde est absurde, et n'a aucun sens, crachai-je.
C'est l'évidence même. Mon esprit est fait de haine et de glace.
Cela aussi semble les réjouir.
-Tu es parfaite. Tu es promise à un grand destin, fit l'un.
-C'est nous qui t'avons sauvé de ce monde absurde, et nous voulons le changer en un monde meilleur. Est-ce que tu nous aideras ?
-Vous m'avez sauvée, j'ai une dette envers vous. Et je suis prête à tout pour changer ce monde.
L'instructeur convoqua les joueurs des deux équipes rivales sur le même terrain, ce qui était très étrange. Jamais encore ce n'était arrivé. Cependant, Dragon Blanc remarqua que Tenshi n'était pas là et fronça les sourcils. Qu'est-ce que cela signifiait ?
Il eut la réponse lorsqu'une silhouette se détacha de l'ombre de l'instructeur.
Elle était là, devant lui, enfin. Mais elle restait étrangement lointaine, inaccessible et il ne parvenait pas à la joindre. Il tenta de croiser son regard, mais le sien le survola sans le voir et il se glaça.
Elle ne le reconnaissait pas.
Et elle promenait sur eux tous un regard froid et arrogant.
-Elle va rejoindre le projet. Elle a démontré qu'elle en avait les capacités, elle est sans aucun doute plus talentueuse que n'importe lequel d'entre vous ici.
A ces mots, tous les visages des joueurs se parèrent d'une expression de haine la compétition qui régnait entre eux était immense. Beaucoup déjà prévoyaient de la blesser afin de monter en grade, puisque l'instructeur venait clairement de la désigner comme cible à abattre.
Et lui fronçait les sourcils. Il savait qu'elle devait être forte, bien évidemment, cela ne le surprenait pas. Mais pourquoi les regardait-elle ainsi ? Pourquoi avait-elle l'air aussi… différente de celle qu'il avait appris à connaître ?
Pourquoi ne parvenait-il plus à communiquer avec elle ?
-Dragon Blanc !
Il se raidit.
-Affronte-la.
Il se rendit compte qu'il ne pouvait refuser. Il devait continuer à la protéger, même si elle avait changé. Et s'il se défilait, il perdrait sa place de plus fort et donc de capitaine, ce qui était impensable.
Il devait gagner.
Il se plaça donc en face d'elle, un ballon entre les mains. L'instructeur dicta les règles pendant que les autres sortaient du terrain. C'était simple : dix minutes. En dix minutes, celui qui avait prouvé qu'il était le plus fort gagnait.
Ils se dévisagèrent l'un l'autre, essayant de voir ce que pensait l'autre. Il frissonna. Son regard était calculateur, et il ne doutait pas qu'elle avait déjà obtenu toutes les informations nécessaires sur lui en quelques secondes.
Puis le signal fut lancé et ils se jetèrent l'un sur l'autre. Il se lança en avant, sûr de ses capacités, mais fut désarçonné par la vitesse de celle qui lui faisait face. Et il se fit rapidement voler la balle. Il se retourna, pour voir que la jeune fille avait le ballon aux pieds et l'attendait avec un rictus ironique aux lèvres.
Furieux, son orgueil blessé, il se précipita vers elle, activant son esprit guerrier pour l'effrayer. Son Seishin était extrêmement puissant, et tous marquaient une seconde d'hésitation lorsqu'ils voyaient un énorme dragon blanc foncer sur eux.
Pas elle.
Sans prendre la peine d'invoquer le sien ni d'exécuter une technique quelconque, elle le dribbla. Aussi aisément que lorsqu'on joue avec un gosse. Et lorsqu'il se retourna, sidéré, elle tira et il reçut toute la puissance du shoot de plein fouet.
Il encaissa péniblement et reprit contrôle de la balle, mais déjà elle était à nouveau sur lui et le tacla avec un sourire cruel. Puis, moqueusement, lui fit une passe. La signification était claire : « Amène-toi, tu ne peux pas me battre »
Désespérément, sentant la situation lui échapper, il invoqua toute la puissance de son Seishin pour tirer. Elle le laissa faire, s'amusant visiblement de ses efforts. Il frappa le ballon de toutes ses forces, son orgueil prenant totalement le dessus.
Aussi son monde se brisa lorsqu'elle l'arrêta sans difficulté, se permettant même de bailler.
-C'est tout ce que tu as ? ricana-t-elle. Laisse-moi te montrer ce qu'est la véritable force !
Une aura sombre l'entoura et il écarquilla les yeux. Quelle puissance ! Il comprit alors à quel point il n'était pas de taille et ce constat ébranla encore plus son esprit. Il était donc si faible ? La jeune fille en face de lui fit jaillir son esprit guerrier, sans pour autant lui faire prendre forme.
Ce fut donc une forme indéterminée qui se jeta sur lui pour écraser son esprit guerrier, tandis qu'elle utilisait le ballon pour le frapper sans pour autant enfreindre les règles.
Il se fit massacrer.
Puis soudainement, la violence s'arrêta, et il redressa la tête. La jeune fille mit un genou à terre puis le regarda presque avec tendresse. Puis elle lui souffla dans l'oreille :
-Debout, il te reste encore neuf minutes.
La pointe de sadisme dans sa voix l'effraya et son orgueil brisé en morceaux ne sut réagir comme d'habitude. Il baissa la tête et déclara, d'une voix faible :
-Tu as gagné.
Satisfaite, elle se redressa et le laissa partir, chancelant, toutes ses certitudes en miettes, et seul comme jamais.
« Résultat des recherches du labo alpha, numéro 228
Nous avons enfin réellement trouvé le Dragon Noir. Il s'agit en fait de la sœur jumelle de Tenshi qui, contrairement à ce que nous pensions, a un énorme talent. Son esprit guerrier dépasse toutes nos prévisions, et elle est même plus forte que le Dragon Blanc. Nos appareils équipés pour détecter les esprits guerriers ne sont donc réellement pas au point, mais ce n'est plus important.
Le projet prend enfin forme, tout sera prêt à temps. Le seul problème est que nous ne parvenons pas à maîtriser la force du Dragon Noir qui est encore plus instable que celle du Dragon Blanc. Il semble qu'il réagit fortement à toutes ses émotions et qu'il représente surtout sa haine pour le monde entier. Le fait qu'une fille de cet âge puisse avoir tant de rancœur est surprenant, mais c'est un point faible que nous pouvons exploiter.
Nous prévoyons de l'hypnotiser afin de lui faire oublier partiellement son passé. Juste assez pour se rappeler qu'elle a énormément souffert, mais elle ne saura plus exactement pourquoi. Ainsi, toute sa puissance restera, mais nous limitons grandement les risques de perte de contrôle dues à de trop fortes émotions : elle ne ressentira plus rien, désormais.
Une parfaite machine.
Son réveil à permis au Dragon Blanc de se stabiliser, mais même si ses pertes de contrôle ont disparu, il n'évolue plus, persuadé de sa puissance et de sa perfection. Il faut changer cela, et alors plus rien ne nous empêchera d'accomplir notre objectif.
Ces enfants sont parfaits. »
