J'ouvre les yeux. La lumière matinale enflamme mes pupilles. Je cherche à reprendre mon souffle. Haletant, je tremble encore après cette nuit. Je suis trempé jusqu'à l'os, à croire que je me suis jeté dans les eaux du lac Calenhad.
Erina. Elle est encore venue me rendre visite depuis l'Immatériel, le monde des rêves et celui des limbes de l'Après-Mort.
La pièce des Confrontations est sombre, plus qu'à l'habitué. Les murs disparaissent dans la noirceur pesante. Pourtant elle est éclairée par une lumière invisible comme une apparition, un fantôme, personne chimérique dans ces faisceaux lumineux dont la présence bien réelle mettait mal à l'aise.
Ses cheveux flottent sur son visage violacé. Ses yeux n'ont pas changé, ils sont exactement tels que je les ai laissés, emplis de larmes. Elle ne prononce pas un mot et le silence nous enveloppe pendant quelques secondes. Elle s'approche, les mains tendues vers moi. Elle les pose sur la garde de mon épée et la tire de son fourreau. Je ne peux rien faire. Je ne bouge pas d'un millimètre. Mes bras se refusent d'esquisser ne serait-ce qu'un geste. Elle gémit tandis que la lame s'enfonce dans son ventre. Le sang jaillit de sa plaie. Le liquide visqueux me recouvre de la tête aux pieds.
- Tu m'as tué templier. Qu'avons-nous fait pour mériter pareil sort ? Nous hais-tu ? Nous maudis-tu ?
Chaque soir, j'essaye de répondre à sa question. Elle est toujours présente dans mon sommeil. Je ne l'oublierai pas. Jamais. Et elle ne m'oubliera pas non plus. Elle ne me laissera pas m'échapper. Mais je n'y arrive pas. Je n'ai jamais réussi. Les mots ne sortent pas de ma bouche. J'ai envie de lui dire que je suis désolé, de lui dire à tel point je regrette, de lui dire que la culpabilité m'étouffe chaque jour un peu plus. Les lettres s'assemblent et forment des phrases que je ne peux prononcer. Puis, je la vois, malgré l'épée d'acier enfoncée dans ses entrailles sanguinolentes devenir une Abomination. Je reste néanmoins pétrifié tandis qu'elle me donne le coup fatal de ses mains griffues en guise de vengeance. Je me réveille en sursaut et en sueur, la trace de ses coups sur ma peau.
Je secoue la tête. Je dois oublier. Je sais qu'elle me rejoindra une nouvelle fois cette nuit, cela ne sert à rien de ressasser.
J'enfile ma tunique et, par dessus, mon armure marquée du symbole enflammé. Je m'assoie sur mon lit et en profite pour aiguiser mon épée. J'ai encore du mal à le faire. J'ai peur que son image se reflète sur la lame. Qu'elle m'esquisse un sourire. Qu'elle assène à mon coeur une nouvelle vague de culpabilité. Sans plus attendre, une fois mon travail fini, je la range dans son fourreau.
Je me lève et l'abandonne encore une fois sur le sol sombre et froid de ma mémoire. Je deviens un templier. Ne le suis-je plus pendant la nuit ? Je ne le sais pas. Je ne l'espère pas.
La cacophonie dans les couloirs s'intensifie. C'est l'heure de déjeuner. Les templiers s'enfoncent dans les couloirs en riant. Je les suis, traînant du pas. Certains baillent encore. La journée se promet difficile. Les chandelles sont allumées, la lumière matinale ne pénètre pas encore à travers les grands vitraux colorés. Quelques uns bifurquent vers la Chantrie, pour prier notre Andrastée de leur accorder leurs souhaits ou pour recevoir leurs doses quotidiennes de lyrium. La plupart des templiers, dont moi, continuent leur chemin vers le réfectoire, sans plus s'en préoccuper.
J'enfonce ma cuiller dans la bouillie verdâtre et la fourre dans ma bouche, prenant le soin de ne pas mâcher l'infâme mixture de peur de mourir d'une intoxication.
- Tu baves.
Je m'étrangle. James me lance un regard amusé.
Maudit sois-tu !
- De ... de quoi ?
Effectivement, un long filet visqueux sort de ma bouche pour s'étendre à mon visage. Kiern me lance une tape dans le dos en riant. Et rit encore plus quand il remarqua mon repas recraché sur la table à cause de son coup.
Ils me tueront un jour.
- Qu'est-ce qu'il y a Dom Juan ? Tu viens de voir une demoiselle passée ? Où ? Où ça ? Dis nous !
Rohrn mime des jumelles, cherchant dans la foule masculine la belle. Les deux autres idiots rient à sa blague de mauvais goût.
Franchement, quelle était la chance de trouver une personne de sexe féminin dans cette salle submergée de testostérone ? Sûrement de une sur mille !
- Trouvé !
Je n'ai que de vagues souvenirs de ce qu'il s'est passé après. Tout est devenu sombre et flou. Des voix inquiètes provenant de loin parvenaient à moi, murmures inaudibles.
Je pense que je vais arrêter de manger avec eux dans les parages. Il faut que je garde ça en tête si je veux survivre jusqu'à la fin de cette année.
J'immerge peu à peu. Un sourire accueille mon réveil.
Cheveux noirs. Yeux bleus. Peau dorée.
Qui est-ce ?
- Il est vivant !
Des applaudissements, des acclamations et des rires suivent cette déclaration.
James pousse les gens rassemblés autour de moi, véritable garde du corps de sa demoiselle.
- Laissez le respirer enfin !
Cette fois-ci, les templiers le huent. Mais l'oublient vite et applaudissent de nouveau lorsque je me relève, levant les bras, triomphant de la mort par bouillie.
- Aurais-je droit à un merci ?
Je connais cette voix ...
Une femme, habillée en templier, vient à moi. Rorhn lui lance un regard lourd de sens, s'attardant un peu trop sur sa poitrine à mon goût.
Qu'espère-t-il en tirer ? Elle est en armure !
Bizarrement, elle me rappelle quelqu'un. Je ne me rappelle plus où exactement mais ...
Cheveux noirs. Yeux bleus. Peau dorée.
C'est la femme qui m'a fait sortir de ma torpeur.
Cheveux courts. Yeux en amande. Peau lumineuse.
Je crois me souvenir ...
Cheveux lisses. Yeux brillants. Peau marquée de quelques cicatrices ...
Non ... Impossible !
- Vous êtes la templier de Dénérim !
Elle sourit, dévoilant ses dents blanches et faisant soupirer quelques galants derrière mon dos.
- Tu as mis ton temps pour me reconnaître ! Aurais-tu perdu la mémoire ? Bien que je dois avouer que tu étais plutôt saoul ce jour-là ...
Elle semble gênée.
Pourquoi ?
Rorhn me fixe avec des yeux ronds. James me lance un sourire complice accompagné d'un clin d'oeil tandis que Kiern fait des messes basses avec un autre templier à ses cotés.
Par la douce Andrastée ! Quelles rumeurs vont courir sur moi après ça ?
- J'ai été ravie de te revoir, maintenant si vous voulez bien m'excuser messieurs, je dois vous quitter. Amusez vous bien sans moi !
Elle me fait un clin d'oeil et lance un baiser à la foule.
Qu'elle ... !
Son départ est salué par un concert de sifflement, dont Rohrn est l'initiateur.
Tellement étonnant !
La clameur s'éteint peu à peu pour laisser place à des murmures.
Mes amis se rapprochent de moi.
Rohrn est le premier à attaquer.
- Alors avec Bel ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Raconte !
Bel ? Ah oui ! D'accord ...
- Elle m'a juste sorti hors du gouffre quand j'étais au plus mal à Dénérim. Il ne s'est rien passé. Elle s'amuse juste à me torturer.
- Donc elle est libre ...
- Rorhn !
- Qu'y a t il mère James ? Tu es jaloux ?
Kiern rit, tout de suite foudroyé du regard par James. Pour faire court, ce dernier est le seul à être ... Disons ... Resté sur la bonne voie ... Même si je me suis calmé de ce point de vue depuis plus d'un an, mes deux autres compères traversent souvent le lac à la recherche de nouvelles proies. Seul James est resté pur et blanc comme la neige.
Pourtant Kiern ne tarde pas à déchanter. Le templier de tout à l'heure arrive.
- Tu me dois un souverain !
Je me rends au tableau des charges, exaspéré par mes amis. Il est presque vide aujourd'hui. Pas une seule Confrontation. La plupart des templiers vont seulement flâner dans les couloirs, ou se la couler douce dans leur chambre. Bien sûr, il en reste toujours pour surveiller les mages. On a un système tournant.
Une feuille attire mon attention.
Cullen S. Rutherford est prié de se rendre au bureau du chevalier capitaine Greagor du Cercle de Férelden après le repas du midi.
Encore ? Voir le chevalier capitaine une fois par mois n'est pas bon signe pour un templier n'ayant qu'une année de service.
Je soupire.
James s'approche de moi. Ses yeux parcourent la note.
- Ne t'inquiète pas Cullen, me rassure-t-il. Tu n'as rien fait pour mériter sa colère, ça devrait aller.
- Je ne sais pas James ...
Son visage prend un air soucieux. Ses sourcils se froncent.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Je n'ai rien fait. J'ai suivi les ordres.
- Il s'est passé quelque chose ? Dis moi.
James. Tu as toujours été comme ça. Je ne sais pas si je peux te le dire ... Pourtant ... Je te connais depuis si longtemps ...
James de la maison Rutherford est le fils d'un de mes nombreux serviteurs. J'ai toujours été proche de lui. Il est mon ami, mon frère et mon modèle. Je lui dois tout. Il est la personne qui m'a façonné et m'a fait templier.
Mes parents le haïssaient. Ils me rapprochaient trop des petites gens selon eux. Je salissais le nom de mon illustre famille. Malgré leur interdiction, je restais avec lui, passant par la fenêtre de ma chambre pour pouvoir le rejoindre. Un vrai couple d'amoureux. On se retrouvait la nuit et lorsque l'aube pointait son nez, je retournais à la demeure sur la pointe des pieds.
Un jour, mes parents décidèrent de m'envoyer à la Chantrie, affirmant que je n'arriverais jamais à rien et que je ne servirais même pas de bon parti. Je ne serai qu'une gêne pour l'héritage de mon frère. Autant servir notre Créateur et ainsi apporter les faveurs divines à notre maison. James, lui, me suivit, quittant son foyer pour moi.
Nous passâmes notre formation de Templiers ensembles en se serrant mutuellement les coudes. Nous reçûmes de nombreuses brimades à cause de quelques infractions - pour si peu ! - mais nous restâmes dans les bonnes grâces de nos officiers à cause de notre talent au maniement des armes. Enfin à cause du talent de James au maniement des armes. A croire que c'était lui qui avait tenu une épée dès son plus jeune age pour devenir un guerrier et protéger les terres seigneuriales.
Il entra officiellement dans les ordres et prononça ses voeux à ses 16 ans. Pendant ces deux années de séparation, il me rendit visite autant que possible à Dénérim. Maintenant que je suis entré à la Tour, nous sommes redevenus inséparables même si certaines barrières se sont formées entre nous.
- Pas ici.
Je l'entraîne dans le débarras, croisant les doigts pour ne pas y trouver Eynthril. Cet endroit est devenu pour moi comme un sanctuaire. Il m'apaise, me donne ce confort, cette sécurité que j'ai du mal à trouver depuis Erina.
L'odeur de poussière si familière vient me chatouiller les narines. Des toiles d'araignées se sont rajoutées sur les murs de pierres si bien que James et moi nous retrouvons recouverts de fils argentés en à peine quelques secondes après y avoir pénétré. La fenêtre, solitaire, donne sur le lac brillant sous le soleil du zénith.
Je soupire.
- Que voulais-tu me dire ?
L'inquiétude se lit sur son visage. Ses yeux me fixent, cherchant le secret que je cherche désespérément à protéger. Je suis obligé de lui dire maintenant. Il n'y a plus de machine arrière possible.
Alors, je commence à parler. D'abord d'une voix tremblante, je raconte ma rencontre avec Eynthril. Les premiers mots sont difficiles. J'ai du mal à les faire sortir. Je bute sur mage. Malheureusement, lui dire ce qu'elle est me mets face au mur et détruit tous mes espoirs enfouis. Lui ne réagit pas. Son air est sérieux. A certains passages de mon discours, il plisse légèrement les yeux puis reprend sa face immobile.
Mes paroles deviennent plus nettes, plus précise. Sans hésitation.
Vient alors le récit d'Erina. Mon coeur se serre lorsque je me rappelle de mes terreurs nocturnes et la sueur, en écho, perle sur mon visage. Je lui parle de la Confrontation, de cette elfe innocente, de mon épée dans son ventre. Je lui parle du sang. Du sang qui me couvrait les mains. Du sang qui couvrait son visage. Du sang qui coagulait sur les plaques de pierres recouvrant le sol. De mes rêves, si fréquent qui hantaient mes nuits. Si fréquents que je restais les yeux ouverts dans les heures sombres, de peur de la revoir, jusqu'à ce que, au bout de quelques jours sans repos, je sombre dans un sommeil qui me force à la retrouver.
Le flot de mes mots s'apaise. J'ai fini. Ma bouche est pâteuse.
James me regarde intensément. Peut être lui ai-je fais trop de révélations ? J'aurais dû me taire. Garder le silence.
- Regrettes-tu d'être devenu templier ?
C'est la première question qu'il me pose. Pas celle à laquelle je m'attendais.
- Honnêtement, je ne sais pas. Je connais mon devoir et je crois en notre Créateur et en ses oeuvres mais certaines fois ... J'ai juste l'impression que nous nous y prenons de la mauvaise manière ... Je ne sais pas si c'est à cause de ce que j'ai vécu ou de mon amour pour un mage ...
James ne semble pas satisfait de ma réponse.
- De nombreux templiers ont tué des mages. Et la plupart se haïssaient autant que toi, certains plus. Pourtant ils ont respecté leurs voeux. Ils sont restés Templiers. Ils ont passé outre leurs sentiments. Nous avons tous le poids des vies que nous avons prises sur nos épaules. Mais nous ne courbons pas l'échine face à nos démons. Nous restons forts. Puisqu'il le faut. Pense à Erina. Si elle avait été libre, si elle s'était transformée en Abomination, là, dehors, sa main pointe la fenêtre, ne penses-tu pas qu'elle aurait causé plus de tort que tu en as causé ? Ne penses-tu pas qu'elle est heureuse de ne pas avoir blesser une personne innocente ? Nous sommes là pour ça. Nous luttons pour ça. Autant mentalement que physiquement, un templier doit faire face à ses sentiments et à ceux des autres. Un templier doit protéger autant les autres que les mages. Nous ne devons pas faillir.
Je ne sais que lui répondre. Il a raison je le sais.
- Ce n'est pas une honte d'être Templier. C'est une fierté. Es-tu assez solide pour assumer les responsabilités qui accompagnent le port de cette armure ?
- Oui.
