Le premier POV est celui de Timandra, la sœur aînée d'Hélène dans cette fiction.
Attention : il ne s'agit pas d'un personnage inventé de toute pièce mais d'une personnage (très) secondaire de la mythologie.
Déboires matrimoniaux
1
Le mariage. Un moment joyeux pour les invités. Un accomplissement pour les parents. Le point de départ d'une longue punition pour la jeune épouse.
C'était ainsi, en tout cas, que tu considérais le tien : une corvée qui durerait jusqu'à la mort de ton mari.
On ne t'avait pas laissé le choix du tien, Echemos d'Arcadie. Votre union servait à sceller une alliance entre Sparte et son royaume. Tu avais dû te plier aux exigences de ton père. L'idée de te rebeller contre sa décision ne t'avait même pas effleurée alors. Tu avais été trop bien éduquée pour ne pas savoir que ton refus aurait pu causer un incident diplomatique. Mais ta vie d'à présent te faisait regretter de ne pas avoir exprimé ton désaccord. Trop de caractéristiques d'Echemos te déplaisaient pour qu'il fût à tes yeux un époux, sinon bon, du moins acceptable.
Pour commencer, il avait vingt-neuf ans de plus que toi. Se retrouver mariée à un homme de quarante-quatre alors que l'on n'en avait soi-même que quinze, il y avait de quoi être rebutée. Cependant, cette différence d'âge n'aurait pas été grand-chose si ne s'y ajoutait pas d'autres défauts, tels un physique disgracieux et une antipathie manifeste.
Ce dernier point était certainement le pire. Echemos ne souriait jamais, arborait toujours un air renfrogné, se plaignait constamment et n'éprouvait pour tout qu'indifférence ou dédain. Même à votre mariage, malgré la joie et l'effervescence ambiantes, il n'avait affiché qu'une mine maussade et passé l'entièreté de la célébration à bougonner. Son attitude avait signalé, mieux que des mots, qu'il désirait que tout cela se termine au plus vite. Personnellement, ça avait été ce que tu avais voulu aussi, alors tu ne l'avais pas blâmé pour ça, mais n'aurait-il pas pu au moins prétendre ? Faire l'effort de se montrer un minimum content ?
Après ce départ sur de mauvais auspices, votre mariage n'alla pas en s'arrangeant. Le reste de la vie de femme mariée ne fut que monotonie et exaspération intense. Ton mari t'ennuyait.
Quand tu partageais le même lit que lui, tu n'éprouvais que de la répulsion et tu te réjouissais intérieurement qu'il ait une préférence pour les jeunes esclaves du palais ; tu étais ravie qu'elles te remplacent dans sa couche, plus il passait de temps avec elles moins tu avais à subir ses assauts (heureusement pour toi, expéditifs). Chaque fois qu'il te touchait, un frisson te dégoût te parcourait. Rapidement, être simplement en sa présence te devint insupportable. Tu l'évitais le plus possible ; à ton grand bonheur, lui-même ne recherchait pas ta compagnie plus qu'il ne lui était nécessaire. Au fil des jours, tu te mis à attendre avec impatience celui de sa mort. Tu te dégoutais de désirer une telle chose, mais tout ce que tu voulais c'était être libérée de lui, ne plus subir cette vie où tu lui étais enchaînée.
Le seul bonheur qu'il t'apporta fut de te donner un fils. Ton cher Ladocos qui te ressemblait plus qu'il ne ressemblait à son père. Le rayon de soleil qui éclairait ton quotidien morne. Au moment où la sage-femme l'avait placé dans des bras tu t'étais dit que tous les efforts qu'il t'avait fallu faire pour le mettre au monde en avaient valu le coup. Grâce à sa naissance, Echemos avait réduit la fréquence de vos accouplements. Ils devinrent, pour ta plus grande satisfaction, vraiment très occasionnels pour ne pas dire quasi inexistants. Il avait son héritier, il estimait son devoir accompli. Car il était un homme de devoir, tu lui reconnaissais ce point. Il avait accepté ta main par devoir, il t'avait mise enceinte par devoir. Aucune passion ne l'animait jamais. Le devoir semblait être son unique source de motivation.
Trois ans plus tard, tu avais rencontré ton beau-frère Tantale, si sérieux et réservé. Au premier regard, tu avais bien craint que Clytemnestre ait eu la même malchance que toi. Tu fus bien contente de découvrir que tu te trompais. Derrière sa réserve apparente qui le laissait croire dépourvu d'émotions, Tantale cachait un bon cœur. Il était un homme honorable et respectueux. Il traitait ta sœur de la façon dont elle le méritait, avec gentillesse. Clytemnestre avait trouvé en lui un époux à sa mesure et, si elle n'en était pas amoureuse, elle éprouvait tout de même pour lui de l'affection et de l'amitié. Seule sa naissance, à vrai dire, pouvait lui porter préjudice. Car il était le fils de Thyeste et que son cousin (et demi-frère, selon certaines sources) Agamemnon, le fils d'Atrée, avait juré de débarrasser le monde de la progéniture de son oncle.
Cela ne faisait que quelques jours qu'elle avait mis au monde leur fils lorsque le jeune roi de Mycènes attaqua l'endroit où ma sœur et son mari résidaient. Il tua d'abord Tantale, puis le bébé, tu appris dans quelles conditions quelques jours plus tard.
Après avoir appris son malheur, tu décidas de retourner à Sparte pour prendre des nouvelles de Clytemnestre. Tu n'y avais pas remis les pieds depuis au moins six mois, depuis que l'on t'avait annoncé qu'Hélène était revenue.
Dès ton arrivée, cette dernière te parla du retour de votre sœur à Sparte. Elle était revenue un soir, complètement hagarde, accompagnée de gardes et de ses servantes. « Maintenant, t'informa ta petite sœur, son regard est toujours vide et elle ne prononce plus que les noms de son fils et de son mari. Elle les répète en boucle. Elle refuse de manger aussi ; les esclaves lui apportent des plateaux de nourriture chaque matin, mais ils restent intacts. Père et mère ne savent plus quoi faire et Castor et Pollux sont prêts à partir à la recherche d'Agamemnon et à le tuer. Tu sais quoi, je veux qu'ils réussissent, je veux qu'ils le tuent. » Tu le voulais aussi.
Cette envie s'accrut lorsque la vieille nourrice de Clytemnestre te raconta avec quelle violence il avait arraché le nourrisson des bras de sa mère ; « Je me souviens encore du bruit que sa tête a fait en se fracassant par terre. C'était atroce ! Nous l'avions supplié de l'épargner, mais cet homme ne connait pas la pitié. » te dit-elle, la voix pleine de tristesse. Et il ne s'était pas contenté de ça, puisqu'il avait poursuivi en piétinant le petit corps inerte. Tu ne pouvais imaginer une telle horreur. Ton aversion pour ton mari fit pâle figure comparée à la haine que tu ressentis pour le fils d'Atrée. Echemos, malgré tout ce que tu trouvais à lui reprocher, n'aurait jamais assassiné un tout jeune enfant de façon aussi barbare.
L'homme qui avait causé autant de douleur à ta sœur aurait dû se retrouver à la merci de vos frères, ça aurait été tout ce qu'il méritait. Cependant, l'affaire prit une autre direction.
Agamemnon, craignant à juste titre pour sa vie, se rendit auprès de ton père pour lui exprimer ses regrets. Tu ne fus pas témoin des arguments qu'il utilisa face à lui, mais toujours fut-il que ce dernier accepta de lui donner la main de Clytemnestre. À coup sûr, il s'était fait passé pour la victime. Probablement avait-il mis en avant le fait qu'il n'avait agi que pour sa propre défense, qu'il avait frappé Tantale avant que l'inverse ne se produise. Probablement avait-il rappelé à ton père la bâtardise de ce dernier et que, selon la coutume de chez lui, il avait des droits sur l'épouse de l'homme qu'il avait tué.
En apprenant à qui on la remarierait une fois son deuil achevé, d'apathique Clytemnestre devint furieuse. Elle prit la décision de votre père comme une trahison. Pourquoi, alors qu'il disait l'aimer, la donnait-il au meurtrier de son époux ? Tu ne compris que des années plus tard qu'il avait sacrifié le bonheur de sa fille pour conserver la paix. Agamemnon, d'une part, n'était pas homme à accepter les refus ; tes frères, d'autre part, mettraient un terme à leur vengeance s'il devenait leur beau-frère. Et s'ils le tuaient, que se passerait-il ensuite ? Un cycle de violences sans fin. Il ne voulait pas que la malédiction d'Atrée et Thyeste touche votre famille.
La malédiction la touche déjà, pensas-tu.
Si tu avais comparé ton mariage à une punition, celui de ta cadette ressembla davantage à une condamnation. Tu aurais juré qu'elle se préparait à sa dernière heure. Tu lisais facilement la haine et le désespoir chez elle à ce moment. Son visage n'exprimait que de la froideur au premier regard mais tu y décelais la fureur sous-jacente. Si un regard pouvait tuer, le marié serait mort plusieurs fois tant elle lui en jetait des assassins. Et elle n'était pas la seule à le faire. Hélène, Castor et Pollux aussi fixaient Agamemnon avec des airs meurtriers. Toi-même, tu ne pouvais t'empêcher de grimacer dès qu'il se trouvait dans ton champ de vision. Tu avais déjà subi un mari qui te dégoûtait, tu subirais à présent un beau-frère qui t'indignait plus que tout.
Cette nuit, tu te rendis à l'autel d'Héra et la pria d'accorder à Hélène, Philonoé et Phoebé des mariages heureux. Ce qu'elle vous aviez refusé à Clytemnestre et toi, tu souhaitais qu'elle l'accorde à vos petites sœurs. En même temps, tu la remercias. Tu te rendais enfin compte que tu avais plutôt eu de la chance avec le tien.
2
Tu ne comprenais pas la décision de ton père. Il avait perdu la raison ! Clytemnestre ne pouvait pas épouser ce meurtrier ! Pendant toute la cérémonie matrimoniale, tu avais souhaité que Zeus le frappe d'un éclair. Ton père divin ne s'était malheureusement pas manifesté. Il faisait beau dehors, l'été commençait, mais dans ton esprit, l'orage grondait. Dans celui des jumeaux, ça devait être une effroyable tempête. Chez Timandra, le dégoût était visible.
« J'ai l'impression que tu ne portes pas mon frère dans ton cœur. » La voix inconnue derrière toi te prit par surprise. Tu te retournas pour découvrir un jeune homme aux cheveux blond roux, au visage semblable à celui d'Agamemnon mais nettement plus doux et qui exprimait de la bienveillance. Tu devinas qui il était facilement : Ménélas, le frère cadet de ton nouveau "beau-frère".
Tu haussas les épaules et lui tournas le dos à nouveau. Tu ne voulais pas lui répondre ni l'écouter. Il trouvait certainement des excuses à son frère et tu n'avais pas envie d'entendre son argumentation. « Je suis désolé pour ta sœur. » continua-t-il. Tu fus à deux doigts de le foudroyer du regard et de lui asséner une remarque virulente. Ah, il était désolé ? Oubliait-il qui avait rendu Clytemnestre malheureuse ? Au fond de toi, tu savais qu'il n'était pas coupable et que tu ne devais pas le blâmer pour les fautes d'Agamemnon, mais le lien entre eux suffisait à ce que tu le ranges dans la même catégorie. De plus, si tu ne le connaissais pas personnellement, Pénélope t'avait raconté qu'il était extrêmement loyal envers son frère, une raison suffisante pour ne pas te montrer aimable avec lui.
« Tu dois comprendre que mon frère a beaucoup souffert de la querelle entre notre père et notre oncle. Lorsque ce dernier a pris Mycènes et que nous avons dû fuir, lui et moi, il s'est juré de venger notre père.
- Sa vengeance aurait dû s'arrêter à la mort de votre oncle, lui fis-tu remarquer.
- Elle aurait dû, mais il ne pouvait pas laisser en vie un de ses bâtards issu de sa liaison avec notre mère. Il voyait ça comme une insulte à notre père, de lui laisser la vie sauve. Je l'aurais épargné, personnellement. Tantale ne m'est jamais apparu comme un homme ambitieux, contrairement à son père, mais Agamemnon pensait qu'il l'était et qu'il chercherait à se débarrasser de nous un jour ou l'autre.
- Je peux lui pardonner le meurtre de Tantale, pas celui de mon neveu. Tu sais avec quelle cruauté il l'a tué ? t'écrias-tu. Ma sœur en a fait des cauchemars plusieurs nuits d'affilée. Trouve-lui toutes les excuses que tu veux, aucune ne justifiera jamais ce geste.
- Agamemnon a appris à être dur et insensible. Notre père l'a élevé comme ça.
- Et toi ? Il ne t'a pas élevé de cette façon ?
- Je n'étais pas son héritier. De plus, j'étais beaucoup plus proche de ma mère et de ma sœur. De mes cousins aussi, avant que... » Tu pouvais deviner la suite : avant que son père ne les fasse manger au leur. Cette conversation prenait un tournant trop sombre, tu décidas d'y remédier.
« Une sœur ? le questionnas-tu. J'ignorais qu'Atrée avait eu une fille.
- Si, Anaxibie. Elle a onze mois de plus qu'Agamemnon. »
La discussion continua comme ça un petit moment. Le fait que Ménélas et toi en ayez une paraissait ne pas plaire à Timandra. Elle vous lançait des regards appuyés mais tu feignis de l'ignorer. Elle irait probablement te questionner tout à l'heure, te demander pourquoi tu faisais ami-ami avec le fils cadet d'Atrée. Ah ! Qu'elle s'imagine ce qu'elle voulait ! Tu n'allais pas arrêter cette conversation parce que Timandra désapprouvait. Elle était peut-être l'aînée, mais elle n'était pas ta mère.
Ménélas te raconta les déboires matrimoniaux de sa grande sœur ; leur père l'avait d'abord donnée au vieux Nestor de Pylos alors qu'elle avait douze ans. Cependant ses crimes, une abomination aux yeux des dieux, avait poussé le fils de Nélée à répudier la jeune fille après moins d'une année de mariage, par prudence. Tu pouvais bien croire cela de Nestor, un roi réputé sage et prudent. En même temps, si sa décision se comprenait (qui voudrait pour femme la fille d'un homme qui avait tué ses propres neveux ?), elle te paraissait aussi injuste envers Anaxibie. Malheureusement, l'acte de son père avait jeté l'opprobre sur elle. Comme il l'avait jeté sur ses frères.
Heureusement, t'apprit-il ensuite, Strophios, le roi de Phocide avait accepté de la prendre pour femme ; et après quatre ans sans enfants, le couple avait eu une petite Astydamie l'année dernière. « Elle a eu beaucoup de chance, reconnut-il. Peu d'hommes auraient accepté d'épouser une femme répudiée. » Tu t'accordas avec lui sur ce point.
Au fur et à mesure que tu discutais avec lui, tu te mis à faire abstraction des traits que Ménélas partageait avec Agamemnon pour te concentrer uniquement sur ceux qui l'en différenciaient. Il était bien plus agréable, c'était un premier point. Il n'avait pas non plus son regard carnassier. Malgré ta défiance du début, tu arrivais à lui parler naturellement. Tu te dis que, malgré son frère, il pouvait devenir ton ami.
Tu ignorais encore ce qu'il vous attendait lui et toi l'année suivante.
Car l'année suivante, tu eus treize ans, et ce fut lors de ce treizième anniversaire que ton père t'annonça de son ton grave, celui qui indiquait qu'il venait de prendre une décision cruciale : « Hélène, je pense qu'il est temps pour toi de te marier. »
Tu crus bien te figer sur place en entendant ces mots.
Tu pensas à Timandra avec Echemos, à l'ennui qu'elle ressentait. Tu pensas à Clytemnestre avec Agamemnon, à la colère qu'elle ressentait. Tes yeux se posèrent sur Aethra debout derrière toi, tu repensas aussitôt à Thésée; tu tremblas.
NB : Anaxibie est la sœur d'Agamemnon et Ménélas selon certains auteurs. Elle est soit la femme de Strophios, le père de Pylade, soit la femme de Nestor. Ici, j'ai décidé de réconcilier les deux versions. Du coup, le fait que Nestor l'ait répudiée est parfaitement inventé.
Sinon, n'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de cette histoire. Le prochain chapitre sera sur les prétendants d'Hélène.
