CHAPITRE IV
La légion des affamés
CLARA OSWALD
Tant bien que mal, Clara avait réussi à brancher les détecteurs sur la nouvelle console mais ne comprenait pas vraiment comment les lire. Les mises à jour qu'avait effectuées le Tardis ne s'étendaient pas qu'à la décoration. C'était beaucoup moins facile que d'allumer la caméra extérieure et d'observer ce qui se passait autour… Lorsqu'elle le fit, histoire de se donner l'impression qu'elle réussissait quelque chose, elle s'aperçut avec horreur que le « nuage » dont ils s'étaient précédemment éloignés, était tout simplement revenu vers les deux vaisseaux. Sa couleur rouge sang lui paraissait subjectivement assez menaçante et elle imagina qu'il était peut-être en colère.
Elle tenta de regarder les écrans mais ne voyait rien qui aurait pu indiquer ce que le Docteur lui avait demandé de chercher : d'une part la composition du nuage, d'autre part la localisation des formes de vies sur la Caravelle.
— Tardis, je suis navrée de te devoir le redemander, mais je crois que j'ai besoin d'aide pour déplacer les deux… euh… bâtiments… La chose rouge à l'extérieur me paraît mal intentionnée et je crains qu'elle ne s'imagine que la Caravelle et toi vous soyez bonnes à manger…
Elle ne pensait pas avoir une réponse aussi rapide. Le Tardis fit vaciller son éclairage en signe d'approbation et matérialisa non loin d'elle une silhouette très familière qui la fit sursauter et lui mit les larmes aux yeux. Au lieu de son propre double holographique habituel, le vaisseau venait de choisir une image du onzième Docteur pour servir d'interface.
Elle porta la main à sa bouche, car l'espace de trois brèves secondes, en un mouvement instinctif, elle avait failli se précipiter vers lui pour le serrer dans ses bras.
Comme toujours, l'hologramme n'avait pas l'air spécialement chaleureux mais elle devinait bien que cette nouveauté était sans doute un effort pour se montrer plus agréable. Il alla se poster aux commandes et répéter des gestes qu'elle lui avait vu faire des dizaines de fois mais sans jamais parvenir à en mémoriser la séquence, puisqu'elle ne connaissait ni le processus ni la fonction de chaque composant du tableau de bord. Bien entendu le Tardis n'avait aucun besoin d'un hologramme lancer une petite séquence de vol, mais il devait anticiper qu'elle aurait des questions…
Elle ne se rendit pas tout de suite compte que ses larmes coulaient. Mais quand l'interface se tourna vers elle et demanda la raison de cette humidité, elle s'essuya vivement les yeux sans répondre.
— Nous sommes hors de portée de l'entité maintenant, déclara l'hologramme.
— Tardis, est-ce que tu sais ce que c'est et pourquoi ça mange la Caravelle ? interrogea-t-elle pleine d'espoir.
L'hologramme se retourna pour lui faire face, un peu raide, les bras le long du corps. Elle ne pouvait s'empêcher de le dévisager, attendant vainement de le voir se frotter les mains ou les agiter maladroitement autour de lui tout en parlant guettant encore un éclat dans son œil à la fois sombre et malicieux, caché sous ses cheveux souples…
— Cet organisme est primitif et vivant. Il s'agit d'un banc constitué de millions de petites unités. Il se nourrit d'énergie principalement. La matière est une énergie peu adaptée pour lui, mais il peut s'en contenter.
— Est-ce qu'il se nourrit de toute l'énergie de la Caravelle ?
— Pas uniquement. Il se nourrit aussi de l'énergie des passagers, car c'est une légion d'affamés.
Plus troublée par l'hologramme qu'elle n'était prête à le reconnaître, Clara s'appuya sur la console et tenta de réfléchir quand même.
— Est-ce que selon toi les régénérations du Corsaire sont anarchiques parce qu'il est affaibli en permanence par le nuage rouge ?
— Ce que vous avez vu n'est pas un Seigneur du Temps mais un imitateur. Cette créature a effectivement du mal à maintenir son apparence en raison de l'affaiblissement causé par les légions voraces. Le Corsaire et le Zygon sont prisonniers et esclaves des affamés.
— Il y a un Zygon qui a pris la place du Corsaire ! Ah le Docteur avait raison de se méfier… Je sais que j'en ai déjà rencontré mais je ne me souviens pas bien de tout. Est-ce qu'il y a un danger pour le Docteur ?
L'interface s'autorisa un faible sourire empreint d'une certaine patience.
— N'est-ce pas toujours le cas ?
— Mais le Corsaire est sauvé maintenant que nous avons fui, n'est-ce pas ?
— Non.
Clara fut bien obligée d'attraper le regard un peu vide de l'hologramme dans l'espoir qu'il se montrerait plus spontanément causant. En réalité, elle devait vraiment lui tirer les vers du nez. Il répondait mais ne livrait pas de lui-même les informations les plus cruciales dont elle aurait pu avoir besoin.
— La Caravelle a-t-elle toujours des représentants de la nébuleuse vorace en son sein ?
— Évidemment.
La nouvelle lui fit l'effet d'une claque. Elle avait espéré que le fait de s'éloigner du banc de voraces améliorerait de fait la situation mais rien n'était si simple, apparemment.
— Y a-t-il à bord d'autres créatures vivantes susceptibles de poser des problèmes, comme cet animal étrange qui s'appelle Carcarax ?
— « Carcarax » n'est qu'une illusion malhabile générée par le Zygon pour tromper vainement le Docteur. Il y a un petit Skarasen à bord, répondit l'interface.
— C'est dangereux un « scarasène» ?
— Pas trop à cette taille. Il est protégé à la fois par sa peau très résistante et par l'eau dans lequel il vit. De ce fait, il n'est pas sujet à l'emprise des petites créatures voraces, c'est la raison pour laquelle le Zygon est en meilleure santé que le Corsaire : sa source alimentaire n'est pas corrompue, car il se nourrit de son lait.
— Nous avons mangé à bord de la Caravelle, sommes-nous contaminés ?
— Très peu : votre exposition est encore faible.
Clara poussa un long soupir inquiet et déglutit, mal à l'aise à l'idée qu'elle pourrait être malade en même temps que le Docteur et dans l'incapacité de l'aider. Comment allaient-ils en être affectés ?
Elle considéra l'hologramme avec angoisse et résignation, soudain déprimée par toutes les mauvaises nouvelles qu'elle était en train d'apprendre, comme de constater que cette apparence de l'interface, pauvre simulacre à peine crédible, ne la réconfortait finalement pas du tout. Elle n'aurait jamais cru que les pieux mensonges du Onzième lui manqueraient autant.
— Tardis ? reprit Clara. A ta connaissance, le Zygon et les petites créatures rouges se sont-ils alliés ?
— Les Zygons sont fourbes par nature. Toutefois, celui-ci n'est pas ordinaire et il est tout autant victime de la situation. Mais il a dû prendre conscience que si le Corsaire mourait, il serait seul face aux affamés.
— C'est pour ça qu'il a attiré le Docteur ? Pour trouver un remplaçant au Corsaire ? s'inquiéta-t-elle.
— Probablement. En tous cas, s'il échoue dans son sauvetage.
Elle serra les poings, furieuse de constater que dans son plus pur style, le Docteur s'était lancé tête la première dans un piège qu'il pressentait pourtant. Cependant, elle n'oubliait pas que s'il savait que le Corsaire était mort ultérieurement sur sa propre ligne temporelle, il pouvait avoir présumé qu'il allait forcément s'en sortir.
— Comment la Brume rouge nous affecte-t-elle ? Allons-nous être malades ?
— Oui plus tard. Elle vous poussera les uns contre les autres pour avoir plus d'énergie.
Clara fronça les sourcils.
— Tu veux dire que nous allons nous battre et nous disputer parce qu'elle mangerait l'énergie de notre colère ?
— C'est une possibilité.
— Je ne comprends pas… Quelles autres possibilités y a-t-il ?
L'interface qui avait la forme du onzième Docteur lui sourit d'un air à peu près embarrassé.
— Les formes primitives de l'énergie psychique sont à l'œuvre, répondit-elle comme si ça expliquait tout, avant de disparaître sans autre forme de cérémonie.
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LE DOCTEUR
En constatant que son ami était dans un état d'épuisement critique, le front du Docteur se plissa d'inquiétude. Il n'avait pas besoin de lire les mesures sur le scanner du tournevis sonique pour avoir la confirmation de ce qui était évident... Il sortit un petit flacon de sels de sa poche et l'odeur forte fit frémir les narines du Corsaire. Le vrai Corsaire cette fois ?
Afin de pouvoir lui parler quelques minutes, il lui administra également quelques gouttes d'un puissant cordial mais celles-ci n'eurent aucun effet immédiat, ce qui le laissa un peu décontenancé. En désespoir de cause, le Seigneur du Temps posa sa main sur la tempe du malade et entreprit de lire les tous derniers souvenirs qui s'y trouvaient. Il vit que son ami ne parvenait plus à rester éveillé que quelques minutes par jour, que la Caravelle était coincée là depuis des semaines et qu'elle souffrait également dans des proportions plus conséquentes car elle devait fournir des rations d'énergie sans égal.
— Je ne comprends pas pourquoi n'avez-vous pas cherché à vous débarrasser de ces parasites ? fit remarquer le Docteur à la femme brune qu'il était à deux doigts de rebaptiser Quinta.
— J'apprends aussi vite que je peux, répondit-elle, mais il n'a pas beaucoup de temps pour m'enseigner. Je ne sais pas bien faire fonctionner le vaisseau. Et quand nous avons cherché à fuir, le nuage nous a suivis partout…
— Mais il n'a pas encore dévoré mon Tardis pourtant… Qu'est-ce qui nous rend si peu intéressants pour lui ?
Elle ne répondit pas, secouant simplement la tête avec ignorance.
— En tous cas, il n'a plus beaucoup de temps à vivre. Il doit encore avoir trois régénérations devant lui si je ne m'abuse, mais il faut absolument pouvoir se débarrasser de ce plancton vicieux… Je dois parler à Clara. Elle doit avoir fini ses analyses maintenant.
— Non, il faut que vous restiez là ! le retint-elle, une main agrippée à son bras pour l'empêcher de partir.
— J'ai besoin de contacter mon amie pour avoir des informations utiles et trouver comment se débarrasser de ce parasite qui draine la vie du Corsaire et de son bâtiment… insista le Docteur d'un ton patient mais ferme. Et sans délai !
Les yeux de l'imitatrice zygon s'étaient agrandis sous l'effet d'une peur nettement perceptible qu'il ne comprenait pas encore bien.
— Non ! Ils arrivent, nous n'avons pas fait assez vite !
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