Il règne un silence de mort et une nuit d'encre dans cet endroit. Impossible de savoir où il se trouve, pourtant il s'y repère sans le moindre problème et semble même connaître l'endroit. Il court. A une vitesse trop peu élevée selon lui. Comme s'il était au ralenti. Il n'entend ni ses pas, ni sa respiration saccadée, ni les battements de son cœur affolé qui tambourine furieusement à ses tempes. Il n'a même pas la sensation réelle de courir, ses pieds ne rencontrant que du vide.
Pourquoi court-il ? Il fuit. Quoi ? Il ne le sait pas vraiment. Une sorte d'ombre difforme qui le poursuit, d'un noir ténébreux plus puissant que la nuit qui enveloppe les lieux. Il n'ose pas se retourner, de peur de perdre de précieuses secondes. Mais il le sent. Il sent que la forme ténébreuse se rapproche de plus en plus. Il est condamné, il le sait.
Pourtant il court, encore et encore, comme si c'était vital. Il avait l'impression que cesser de courir serait un abandon pur et simple, une mort garantie et lâche. Et puis il la voit. Il tente à tout prix de la rejoindre, cette pâle lumière qu'il aperçoit au loin, qui refuse pourtant de se rapprocher malgré tous ses efforts. L'océan noir est tout près, il en a parfaitement conscience. Avant de s'en rendre compte, il est submergé dans le trou noir. La lumière a disparu, le néant, le vide : il est perdu.
Les Ténèbres laissent échapper un rire victorieux à faire froid dans le dos, répercuté en écho dans la pénombre muette. Mais le rire guttural laisse bientôt la place à un gémissement plaintif. Le poids écrasant des Ombres disparait brutalement. Libéré, il se retourne. Son ennemi a pris une forme plus précise. Une forme qu'il reconnait sans peine : Rei.
Il tourne la tête pour voir ses sauveurs. Son frère Ayame tout d'abord, entouré d'un halo lumineux lui rappelant son but précédent. Il le regarde l'air déçu avant de s'éloigner dans le silence. Alarmé, aucun son ne sort de sa bouche alors qu'il tend le bras. Il perçoit alors une lumière plus vive. Celle-ci provient de Kyo. En levant ses yeux vers lui, il lit distinctement deux sentiments sur son visage : déception et dégoût. La deuxième source de lumière s'évanouit à son tour, le plongeant dans la pénombre. Il se retrouve de nouveau dans le néant sombre du désespoir, et se laisse engloutir par le noir de l'espace, brisé, découragé, regrettant presque d'avoir été sauvé…
Yuki se redressa d'un bond sur son lit. Face à la clarté du jour, il retrouva peu à peu son calme. Ce n'était qu'un cauchemar. Un horrible cauchemar. Il jeta un regard autour de lui, tentant de recadrer son environnement. Ce faisant, il ne tarda pas à rencontrer deux pairs d'yeux inquiets. Kyo et Ayame avaient été très surpris du brusque réveil de leur comparse, et ne savaient pas trop comment l'interpréter. Yuki finit par remettre la main sur ses souvenirs récents et le regretta aussitôt. Son cerveau, pour le protéger, avait tenté d'éradiquer l'élément traumatisant, ne laissant que des images floues. Néanmoins, la douleur elle, tant physique que mentale, restait présente. Cruellement présente et vive dans son esprit, comme s'il y était encore. Il en était prisonnier.
Encore hésitants sur la conduite à tenir, le serpent et le chat avaient observé le changement d'expression du rat, sans broncher : terreur, surprise, incompréhension et enfin tristesse et douleur. Finalement le roux s'approcha du convalescent, et s'enquit de son état.
« Kyo : Eh, Yuki, ça va ? Tu as besoin de quelque chose ?
Son cousin leva les yeux vers lui, et prit d'un violent sentiment de honte et de culpabilité, les baissa immédiatement. Kyo eut du mal à comprendre cette réaction. Avait-il fait ou dit quelque chose de mal ? Peut-être était-il de trop dans la pièce ? S'arrêtant à cette possibilité, il sortit en marmonnant une explication à Ayame.
Ce dernier rejoignit son frère, heureux de le voir un peu plus « présent ». Devinant la question muette de son cadet, il expliqua :
- Ayame : Il est parti réchauffer ce qu'il t'avait préparé. Comme tu as dormi jusqu'à maintenant, tu n'as pas pu le manger hier.
- Yuki : C'est très gentil de sa part.
- Ayame : Comment te sens-tu ?
- Yuki : … J'ai vu mieux.
C'était un bel euphémisme. Il ne se sentait vraiment pas en forme, et les sentiments plus que douloureux qui étaient à l'assaut de son cœur lui donnaient le tournis. En fait il n'avait qu'un seul souhait : que tout s'arrête.
Ayame se doutait que Yuki n'allait pas bien du tout, mais il ne devait surtout pas le brusquer. Il constata alors que son frère avait le regard vide. Affolé, l'aîné s'écria presque, la voix tremblante :
- Ayame : Yuki ! Tu m'entends ? Réponds-moi !
- Yuki : … Hum ? Quoi ?
L'excentrique ne savait pas quoi dire. Yuki avait comme perdu vie puis brusquement était revenu sur terre sans se rendre compte de quoi que ce soit.
- Ayame : …Rien. Je vais aller appeler Hatori et Shigure pour leur annoncer ton réveil. Kyo ne devrait pas tarder. Je reviens.
- Yuki : OK.
10 minutes plus tard, son cousin roux entra de nouveau dans la chambre, avec un plateau. Il faillit le lâcher en constatant que le rat semblait inanimé. Il se persuada qu'il s'était simplement rendormi, et après avoir posé le repas sur la table de nuit, secoua doucement Yuki car il devait impérativement manger. Rouvrant immédiatement les yeux, le « malade » s'exclama, évitant soigneusement de regarder son cousin dans les yeux :
- Yuki : Quel timing !
- Kyo : O_O Comment ça ?
- Yuki : Ayame vient juste de quitter la pièce.
- Kyo : …
Cela faisait un bon moment qu'Ayame était sorti de la chambre. Il était en train de prévenir Hatori, ne parvenant pas à joindre Shigure qui devait se trouver auprès d'Akito.
- Kyo : Ton frère est parti depuis 10 bonnes minutes. Tu as dû t'endormir.
Yuki n'était pas convaincu. Il s'en serait rendu compte : il n'avait pas sommeil et ne se serait pas effondré d'un coup dans les bras de Morphée !
- Kyo : Tu m'excuses un moment ? J'ai oublié de ramener de l'eau.
- Yuki : OK.
L'adolescent entrait dans la cuisine quand il entendit les bribes de conversation entre Ayame et Hatori.
- Ayame : …ça, d'un coup ! On aurait dit qu'il s'était déconnecté ! … Eh bien il est revenu à lui comme si de rien était. … Une absence tu dis ? … Je vois…et qu'est ce qu'on peut faire ? … D'accord, préviens-moi si tu as du neuf.
Comme il raccrochait, il remarqua la présence de Kyo.
- Kyo : Une absence ?
- Ayame : Oui, mais ne n'inquiète pas c'est pas grave… je crois… tant que ce n'est pas trop fréquent.
- Kyo : …
Alors voilà pourquoi Yuki avait un trou de 10 minutes et semblait être surpris. Devait-il avertir le serpent que son frère avait eu une autre absence ? Il ne voulait pas l'inquiéter, mais ne rien lui dire n'était peut-être pas la meilleure option… Il préféra se renseigner.
- Kyo : C'est quoi cette histoire d'absence ?
- Ayame : D'après Hatori, dans certains cas, le cerveau pour se protéger lors d'un évènement extrêmement traumatisant, « sépare » l'esprit du corps. Le corps est toujours là et subit, alors que l'esprit plane à des années lumières, hermétique à tout ce qu'il se passe. Une demi-mort en fait. Et il peut arriver qu'il en reste des séquelles, et que l'esprit continue à se déconnecter après, créant des absences. Dans le pire des cas, l'esprit ne revient pas et c'est le coma.
- Kyo : … et il y a quelque chose à faire ?
- Ayame : Je ne sais pas pour le moment, Hatori rappellera.
- Kyo : Tu crois qu'on devrait le dire à Yuki ?
- Ayame : … j'avoue que je suis dépassé. Pour le moment autant ne rien dire, qu'il se concentre sur son rétablissement sans problèmes annexes.
- Kyo : Je comprends. Tu remontes avec moi ?
- Ayame : J'ai besoin de digérer tout ça avant de retourner le voir si tu veux bien… je vais attendre le retour de Shigure.
- Kyo : Je vois. Mange quelque chose quand même ! J'ai laissé de quoi manger sur la table. J'ai déjà pris ma part.
Ayame acquiesça, à bout de nerf et au bord des larmes. Kyo en était à peu près au même point, mais refusait de se laisser abattre. Depuis que Yuki avait appelé son nom après « l'incident », il s'était fait la promesse de soutenir le rat sans faiblir, même si ce n'était pas dans ses habitudes. Il ouvrit la porte et constata que son cousin avait mangé un peu. Contrairement à lui-même qui avait menti en disant qu'il avait pris sa part.
- Kyo : Alors, tu aimes ?
- Yuki : C'est délicieux. C'est toi qui as cuisiné ?
- Kyo : Yep.
- Yuki : Merci beaucoup. Mais excuse-moi, j'ai pas très faim alors je n'en ai pas mangé beaucoup…
- Kyo : Pas grave. Tu en as mangé, tu as aimé, c'est le principal.
C'est à ce moment qu'un gargouillis s'échappa du ventre de Kyo.
- Yuki : … J'en connais un qui lui n'a pas mangé.
- Kyo : *soupir* Trahi par mon propre estomac ! C'est pas malheureux ça ? … Ça te dérange si je t'en prends un peu ?
- Yuki : Bien sûr que non. C'est toi qui les as faits après tout, non ?
Le chat n'était pas du genre à jouer les pique-assiettes, mais s'il allait manger maintenant, Ayame saurait qu'il n'avait rien avalé depuis le petit déj' de la veille. Mais il avait beau rouspéter contre son estomac, sans son intervention, il n'aurait pas réussi à arracher l'ombre de sourire qui étirait les lèvres de son cousin. Sourire qui disparu vite. D'une certaine façon, Yuki se sentait pris d'un violent remord en présence du chat. Il parvint finalement à briser le silence.
- Yuki : … Si tu n'as pas mangé c'est que j'ai dû vraiment t'inquiéter, désolé…
- Kyo : *manque de s'étouffer* Moi, m'inquiéter ? Jamais ! Encore moins d'un rat de ton espèce !
Yuki ne dit rien. Kyo s'arrêta de manger peu de temps après, l'estomac encore noué.
- Yuki : Tu n'as pas beaucoup mangé.
- Kyo : Tu peux parler !
- Yuki : Mon frère… Il a avalé quelque chose ?
- Kyo : Il est dans la cuisine en ce moment.
- Yuki : Je vois… je lui cause beaucoup de souci…
- Kyo : Bah, après tout les soucis qu'il cause lui-même, tu n'as pas à t'en faire pour ça !
Le roux tentait désespérément de paraître « normal », d'employer un ton dégagé, mais sans grand succès et Yuki n'était pas du genre facile à duper. L'ambiance était complètement différente. Tout le monde se soutenait mutuellement, mettant de côté toutes les querelles habituelles.
- Yuki : Tohru, comment va-t-elle ?
- Kyo : En « cure » chez ses amies. Elle a téléphoné un peu plus tôt dans la matinée et elle semble aller bien. Elle rentre dans une semaine si Saki et Arisa la relâchent.
- Yuki : Tant mieux…
A ce moment, ils entendirent Shigure rentrer.
- Kyo : Je vais aux nouvelles d'accord ? Ton frère passera probablement. Reste couché et repose-toi. Prends ton temps, pour le moment le lycée est fermé pour cause de travaux. »
Sur un signe d'assentiment du rat, il débarrassa le plateau pour le déposer dans la cuisine. Il constata qu'Ayame avait mangé un peu lui aussi. Au moins il en resterait pour Shigure… Il rejoignit les deux adultes dans le salon.
- Shigure : Du nouveau ?
- Kyo : Ce serait à nous de demander ça.
- Ayame : Yuki s'est réveillé. Il va un peu mieux mais a quelques absences par moment.
- Shigure : Je vois… il y a du progrès donc. Je fêterais bien ça en mangeant un morceau.
- Kyo : Il en reste dans la cuisine. A ce propos tu n'as pas mangé hier.
- Shigure : Tu avais dit que tu cuisinerais du chien, j'ai donc pris mes distances.
- Kyo : *soupir* Et après tu diras qu'on ne mangeait pas. Tu es le seul qui n'ait rien pris depuis ce matin.
- Shigure : *d'un ton héroïque* Je vais réparer cet impair de ce pas !
Il déjeuna autant que les autres, c'est-à-dire peu, puis retourna au salon.
- Ayame : … Et alors, ce détour chez Akito ?
- Shigure : Un peu mouvementé. Autant dire que la nouvelle a été très très mal prise. D'autant plus qu'il s'agit de Yuki. Je suis heureux d'être entier.
- Kyo : On s'en doutait. Mais quel est le verdict ?
- Shigure : … Après avoir été traité de tous les noms, d'incapable et autre…
- Ayame : Quoi ?
La tension était presque palpable. Le chien finit sa phrase, tel un bourreau abaisse son arme sur un condamné.
- Shigure : … Je dois ramener Yuki pour qu'il soit enfermé de nouveau pour sa sécurité. »
A SUIVRE…
