Droit sur elle.
Instinctivement, elle tente d'occuper encore moins de place avec son corps frêle, pressant ses jambes inertes contre le fauteuil, se recroquevillant sur elle-même comme une fleur morte –elle sent l'air déplacé par le mouvement d'Oryou Rikako –un ouragan, un souffle- une caresse, une gifle- le bruit de ses pas très vifs, sur le plancher- l'obscurité profonde, trop, mais pas assez et-
Elle est partie.
La respiration de Kaoru se fait légèrement sifflante, augmentant son angoisse.
Ce n'est pas possible…
Elle ferme les yeux. Les rouvre.
C'est vrai que la différence est relativement ténue.
Noir… Noir.
Alors voilà.
Sans bouger, quasiment sans respirer, elle a réussi à disparaître.
Fébrile, elle passe la main sur ses jambes –elle sent la douleur, cela ne lui était plus arrivé depuis longtemps –plus tard !
Makishima est toujours là.
Il n'est pas pressé par le couvre-feu, lui –le couvre-feu !
Combien de temps a bien pu s'écouler ? Une heure ? Quelques minutes ?
Makishima n'est pas pressé. Elle ne l'entend pas. Il doit être immobile –à l'affut ? Mais non, il doit être occupé –il faut qu'elle parte.
Lentement, extrêmement lentement, Kaoru commence à faire tourner ses roues vers l'arrière.
Le plancher ne craque pas. À l'aveuglette, elle commence à faire le chemin inverse de celui qui l'a menée jusqu'ici.
« Je dois retourner… Vers Nao… Je ne peux pas rester ici… Je ne peux pas respirer ici… »
Kaoru se force à ne pas aller trop vite, de peur d'être entendue son corps lui fait mal, les mains crispées sur les roues, et une sueur froide coulant dans son dos –elle en prend conscience brusquement alors qu'elle doit se pencher pour ramasser une fleur tombée de ses genoux. Elle se redresse avec l'impression que la nuit entière pèse sur elle. Les ombres tournoient sur le plancher.
Ça y est. C'est la fin du couloir. Kaoru n'est absolument pas rassurée –elle ne peut même plus savoir si la lumière de l'atelier d'art est toujours allumée…
Elle-même voit à présent plus clair, grâce à la lune –toujours elle..
La jeune fille accélère un peu la cadence, forçant sur ses membres endoloris. Elle repousse fébrilement une lourde mèche de cheveux lui barrant la vue et accélère encore –elle sait que le plancher ne fait pas de bruit, ici…
Le dortoir !
La porte de sa chambre lui paraît immensément lourde.
Puis, alors qu'elle pense qu'elle la protège des agressions, si fragile.
Et si Makishima l'avait suivie ?
« Il ne m'a pas vue, il ne m'a pas vue, comme Oryou, il fait si noir… »
Elle se couche toute habillée sur son lit, glacée et brûlante.
Puis s'endort, comme assommée.
.
.
.
.
« Elle était seule… »
Makishima est pensif. Cette académie lui réserve encore bien des surprises.
C'est une fleur très banale. Légère. Aux pétales froissés. On comprend que Kaoru ait pu la laisser tomber sans s'en rendre compte.
« Elle était folle de peur... » comprend Makishima.
Cela le fait sourire. Rien que pour le plaisir, il se répète à lui-même :
« Folle de peur… Apparemment si pure, toute en fleurs, mais folle malgré tout… Quel désir a pu naître dans ce cœur vierge, chère Ophélie ? Ne te noie pas… Pas encore… »
.
.
.
Le lendemain matin, Kaoru découvre un cadavre en se regardant dans la glace.
« Quelle tête… »
Elle prend ses médicaments avec un peu plus d'entrain que d'habitude : elle a eu mal, hier, c'est toujours cela de gagné –hier…
Kaoru se laisse glisser le long du dossier de son fauteuil.
Hier.
« J'ai paniqué comme une idiote. J'étais encore troublée par la discussion avec Nao. Je sais bien qu'il arrive qu'Oryou travaille à son maximum au club d'arts –et, la dernière fois, Makishima est bien venu, lui aussi… Rien d'extrêmement surprenant. J'aurais pu justifier ma présence –après tout, je n'étais pas totalement coupable, pour une fois, je ne voulais qu'échanger les fleurs, même si c'était un peu tard… »
Kaoru ne parvient pas à expliquer la terreur absolue qui l'a saisie la veille.
Elle y repense comme à un cauchemar. Son cœur qui résonnait à ses oreilles, les murmures inintelligibles, là-bas, l'obscurité, le tourbillon, Oryou qui marche sans la voir…
Elle soupire. Longuement.
Puis, dans un sursaut :
« - J'aurais des choses à raconter à Nao, ce soir. »
.
La journée s'étire comme un long trait de pinceau. Irrégulier et opaque. Kaoru ne songe même pas à son ennui, assommée par les leçons de toutes sortes qui l'assaillent. Elle ne sent que le corps de Nao qui effleure le sien, encore plus complice qu'avant, au déjeuner. Elles ne parlent que de choses futiles, savourant le plaisir subtil d'être ensemble sans pouvoir saisir l'autre réellement. Joueuses.
Mais leur joie éclate aussitôt qu'elles sont à nouveau réunies dans le chambre de Nao, le soir. Pour faire moins de bruit et ne pas risquer d'être entendues, elles se sont allongées côte à côte sur le lit. Kaoru a posé la tête sur l'épaule de Nao, l'écrasant un peu, mais jamais son amie ne se serait plainte de cette délicieuse gêne. Elle demande soudain :
« - Kaoru, toi qui es toujours en train de penser à tout… »
L'autre a un sourire hésitant, s'apprêtant mentalement à lui faire le récit de la veille –il faut qu'elles soient très prudentes…
« - T'es-tu déjà demandé ce que ce serait de n'avoir pas sa vie toute tracée ? »
Kaoru oublie tous les mots qu'elle avait en tête pour se concentrer sur ceux de Nao, qui précise :
« - Je veux dire, nous sommes toutes les deux condamnées à cette académie jusqu'à nos dix-huit ans. Ensuite, Sibyl choisira notre travail et notre mari, tous deux parfaitement adaptés à nous. On ne pourrait rêver mieux… Et pourtant, aurions-nous fait les mêmes choix de notre plein gré ? Si personne ne nous avait conseillés, plus ou moins fortement, notre chemin de vie, comment aurions-nous pu le choisir, voire le tracer nous-mêmes ? »
Un silence accueille leurs réflexions.
Chacune s'imagine, seule, face à la multitude de chemins possibles, tous différents et tous égaux, ceux qui s'enfoncent dans les brumes et ceux qui s'élèvent au-dessus des nuages, toutes les professions, toutes les amitiés possibles, et des visages, des paroles, des études, des rêves, des promesses… Un immense chaos de possibilités…
Elles parlent en même temps :
« - C'est terrifiant.
- C'est s'accomplir… »
Peu importe de savoir qui a prononcé quoi : elles jugent les deux phrases tout aussi valables. Différentes mais égales.
Un temps.
Soudain Kaoru s'échauffe :
« - C'est terrifiant, mais peut-être moins atroce que les obligations.
- Mais faire un choix est prendre le risque d'en faire un mauvais, Kaoru !
- Et si je voulais choisir ma déchéance ? C'est comme les spots pour la bonne santé publique, cela m'agace ! …N'oubliez pas vos vitamines ! Veillez à votre psycho-pass ! Restez calmes ! Musclez-vous et mangez des pilules protéinées ! Et si j'ai envie de devenir une cul-de-jatte hystérique ?
- ..Ça, c'est déjà le cas, Kaoru !
- ..Et toi tu vas arrêter les vitamines ! »
Elles rient, mais, en un éclair, la soirée de la veille se rappelle à Kaoru, qui se tourne aussitôt vers Nao et raconte tout d'une traite. Après ce déluge de paroles enfiévrées, Nao se tait un instant, puis demande :
« - Et alors ?
- … Quoi, alors ?
- Qu'est-ce qu'on fait encore là ?
- …Hein ?
- Je te demande, Kaoru, ce que l'on fait encore là ! Nous allons la manquer. C'est bien toi qui voulais savoir ce que trafiquait Oryou, non ?
- … Je pensais que tu avais oublié.
- … Tu pensais ou tu espérais ? Tu as peur de découvrir qui elle est réellement, pas vrai ? Je ne te reconnais pas là ! »
Kaoru, qui ne s'attendait pas à cela, s'exclame :
« - Ce n'est pas toi qui l'a vue foncer sur toi dans le couloir ! Je n'ai pas entendu ce dont elle parlait avec Makishima, mais cela n'avait pas l'air net ! Et oui, Nao, j'ai peur ! »
Un silence. Puis Nao lâche :
« - En fait, tu t'évades très bien, mais uniquement du côté des pensées. C'est pour ça que ton Psycho-pass reste clair : toi, tu ne passeras jamais à l'acte. Mais nous sommes la somme de nos actes, Kaoru, c'est toi qui l'as dit ! »
L'autre réplique sur un ton boudeur :
« - Non, c'est Hegel.
- On s'en fiche ! Tout ça, sans les actes, c'est… de la branlette intellectuelle ! »
Gros choc.
Elles se taisent.
Chacune se demande comment l'autre est arrivée à connaître des mots aussi mauvais.
Kaoru, inquiète, surveille la teinte de Nao.
Bleu outremer.
Mais son Psycho-pass a augmenté de quelques points…
Non, c'est bon.
Il redescend avec les souffles mêlés des jeunes filles.
« - Teinte dans la moyenne. Rappelez-vous de ne pas vous soumettre à des situations de stress et à… »
Kaoru éteint rageusement le scanneur.
Nao reprend plus doucement :
« - Tu vois… ? C'est sorti tout seul. Parce que je suis une mauvaise fille. Donc ça... Ça nous satisfait d'avoir ce type de pensées. Mais si on ne les applique pas, c'est du vide sous forme de messages chimiques dans nos cerveaux. On se complaît dans notre médiocrité ! »
Un temps.
Puis, Kaoru se redresse. Nao se sent aussitôt plus lourde, paradoxalement, alors que son amie se détache d'elle, se hisse jusqu'à son fauteuil, arrange le col de sa chemise. Puis, elle se tourne légèrement vers Nao et semble attendre. Hésitante, celle-ci demande :
« - …Tu viens avec moi ?
- Évidemment. Tu as oublié de préciser que j'étais une cul-de-jatte hystérique sympathique. Évidemment que je t'accompagne. Comme toujours. »
Et l'aventure recommence.
La mécanique est bien rôdée. Chacune connaît son rôle. Les caméras de surveillance sont évitées.
Et les scans scymatiques craints.
« - L'atelier d'arts vient de s'éteindre.
- C'est elle, ou bien Makishima.
- J'ai entendu dire qu'il dormait en ville, cette nuit. Tu sais, il va assister à des conférences. Ses élèves n'auront pas cours avec lui demain.
- Vraiment… ?
- Regarde ! Elle est déjà dans la cour ! Mais qu'est-ce qu'elle fait ?
- … Elle s'est arrêtée devant la grande porte du local de traitements…
- Là où on… traite… les ordures ? »
Elles se sont mises à courir –Nao court en poussant Kaoru, qui l'aide de son mieux, pour rattraper Oryou.
« - La porte s'est ouverte ! Mais même moi, je ne peux pas entrer, normalement !
- Elle met du temps à… »
Pas la peine de se consulter. Elles se faufilent dangereusement dans l'interstice momentané. La porte se referme derrière elles. Oryou est déjà loin. Ni Kaoru, ni Nao ne la voient, mais elles entendent ses pas.
Les deux amies échangent un regard angoissé. Ce qui avait commencé comme une aventure de plus se révèle beaucoup plus grave que prévu.
« - C'est censé être le local des déchets, ici. Je ne pensais pas qu'il y aurait quoi que ce soit d'intéressant, donc je n'ai jamais bravé l'interdit…
- C'est immense, ici, Kaoru, et regarde tous les étages bizarres qu'il y a ! »
Et, en effet, le dos contre la lourde porte, les deux jeunes filles sentent leur souffle se perdre dans l'immense espace quasi vide, jalonné de ponts qui se croisent, de tuyaux, de grandes barres métalliques. En face d'elles, un large couloir –un hall, pour ainsi dire- dont le centre est éclairé par des pots à la blancheur éblouissante. Une lumière très propre qui tranche impitoyablement avec l'atmosphère du lieu.
Les pas d'Oryou meurent dans le lointain. Nao avance un peu, mais Kaoru la retient alors qu'une autre voix résonne soudain. Elle est trop loin pour être intelligible; mais elle se répercute contre les étages métalliques et ricoche jusqu'aux jeunes filles.
« - C'est Makishima ? » murmure Nao sans trembler.
« - Non, » souffle Kaoru, « je ne crois pas, je ne reconnais pas cette voix…
- Allons voir » décide aussitôt Nao. Kaoru attrape sa manche et la tire à nouveau vers elle :
« - Mais tu es folle ! Ce n'est pas parce qu'on n'entend pas Makishima qu'il n'est pas là ! Et s'ils étaient plusieurs ? Comment un autre homme a-t-il pu entrer dans l'académie ? Tu te rends compte que des filles ont disparuet que malgré cela Oryou se balade seule, à la nuit tombée ? Je veux dire, Nao, cet endroit n'existe même pas sur les cartes de l'établissement et..
- C'est bien pour cela que l'on doit aller voir ! Maintenant ou le reste du temps, nous sommes en danger, Kaoru, et je crois qu'essayer d'agir et d'apprendre ne peut que nous aider à nous défendre ! »
Kaoru en reste bouche bée.
« - Tu me suis, oui ou non ? »
Alors, hébétée, elle fait oui de la tête. Oui.
« De toute façon, la porte s'est refermée derrière nous » songe-t-elle alors qu'elle s'avance avec Nao en direction des voix.
« La porte s'est refermée derrière nous. »
Les voix plus proches se font aussi plus coupantes. Résonne soudain un rire féminin.
« - Vous partez toujours au moment où cela devient intéressant, Choe Gu-Sung. Et je devrais me sentir inférieure à vous ?
- Je ne sais pas, Oryou Rikako. Je n'ai rien dit de cela. Reste ici, Makishima devrait arriver très bientôt. Il tient à te voir. Tu as bien pris ton portable ?
- Bien sûr.
- Parfait… Dans ce cas, à bientôt. »
Kaoru se concentre sur leurs paroles, tentant de déceler les liens qui unissent Oryou à cet homme –dont elle ne connaît décidément pas la voix- en suivant Nao qui, grâce à un détour, les fait arriver près des deux interlocuteurs mais par au-dessus, sur un pont métallique qui les laisse voir sans être vues. Alors, les deux jeunes filles ouvrent grand les yeux.
De leur hauteur –Kaoru n'a pas fait attention en sentant la difficiculté qu'elle avait à faire avancer son fauteuil, mais elles ont beaucoup monté, le pont sur lequel elles se tiennent surplombe le local de traitement –mais traitement de quoi ? Étrangement, elles ne voient pas d'homme, mais deux jeunes filles : Oryou et une autre, aux cheveux courts, que Nao et Kaoru ont pu parfois apercevoir, mais qui n'est pas dans leur classe.
Mais alors qu'elle s'éloigne d'Oryou avec un geste d'au revoir, son aspect change soudain.
Nao manque de s'étouffer alors que la jeune fille se transforme en un homme plus âgé, aux traits coupants, yeux semi-clos. Il s'éloigne avec nonchalance, comme si changer ainsi d'apparence était parfaitement naturel.
« - C'est un déguisement holographique », explique Kaoru –elle avait rêvé d'en utiliser un en permanence, après son accident, pour prouver à tous qu'elle n'avait pas changé. Qu'elle s'en relevait. Dans tous les sens du terme. Mais son père avait refusé catégoriquement.
Pas de déguisement holographique autres que ceux du Bureau de Sécurité publique, avait-il martelé.
« - Tu crois que c'est un membre du Bureau ? » demanda Nao, suivant ses pensées. Kaoru ne répondit que par :
« - Mais où va-t-il ? Il ne faut pas que l'on nous voie, Nao ! »
Elles regardent encore autour d'elles.
« - Et si quelqu'un était au-dessus de nous, et nous observait ?
- Eh bien il nous observerait, mais cet endroit est un vrai dédale, on peut toujours s'enfuir et se cacher. » réplique Nao qui enchaîne :
« - D'ailleurs regarde, Oryou nous échappe ! »
Et, en effet, la jeune fille, écoutant apparemment des consignes au téléphone, se dirige vers un autre espace que celui, immaculé, où elle se tenait.
« - Ne me dis pas qu'il faut redescendre…
- Non, je crois qu'on peut arriver dans la même salle qu'elle, mais à un niveau différent, comme maintenant, en suivant notre chemin. Cela me paraît plus prudent. Allons-y » chuchote Nao.
« Et c'est elle qui parle de prudence ! » s'exaspère Kaoru.
Elle doit cependant admettre que son amie avait raison. Elles sont passées dans une autre partie du bâtiment ordonnée différemment, mais dont elles surplombent toujours la majeure partie. Les niveaux sont un peu moins désordonnés, on en distingue deux majeurs : le plus haut, celui où elles se tiennent, entourant une sorte de large cuvette séparée en des pièces inégales aux murs plus ou moins hauts, sans logique apparente, reliées par des escaliers ou encore d'autres ponts.
« - On dirait un labyrinthe », murmure Kaoru.
Et, en effet, c'est ce à quoi l'étrange espace fait penser. Certains endroits sont plongés dans l'ombre, alors que d'autres rougeoient, d'une lueur malsaine, comme…
« - C'est du sang sur les murs, là-bas ?
- Hein ? »
Kaoru, blême, fixe les étranges échafaudages.
« - Où est passée Oryou ? »
.
Un coup de feu retentit.
Kaoru doit s'empêcher de hurler alors que Nao sursaute. Kaoru se pend à son bras en parlant à toute vitesse :
« - Les filles ont disparu ici je le sais je le sens c'est du sang partons quelqu'un a tiré quelqu'un va mourir disparaître c'est du sang ! »
Elle secoue de désespoir Nao qui s'est figée, les yeux en direction du bruit.
On entend quelqu'un courir. Essoufflée. C'est Oryou.
Un autre coup de feu.
Le vacarme est assourdissant, éclate sur les murs, maculant tout l'espace de violence. L'air en est saturé.
Kaoru entoure Nao de ses bras pour essayer de la protéger de tout ce Mal qui jaillit et bouillonne autour d'elles.
« - Il faut que l'on sorte » « Il faut que l'on s'en sorte »
Elle ne parvient pas à penser, et soudain un hurlement atroce la transperce de part en part.
Ce n'est pas le sien.
Le cœur au bord des lèvres, elle tend les mains vers Nao, qui se met soudain en mouvement.
« - C'est Oryou qui a crié ! »
Mais elle s'est tue.
Elle s'est tue-
« - Il faut aller l'aider ! » rugit Nao en s'élançant. Kaoru manque de tomber mais elle se redresse et tire sur les roues de son fauteuil.
Le sol est en pente, à présent. Mais ni elle ni Nao ne se soucient plus du bruit : le leur est de toute façon noyé dans le vacarme omniprésent.
Des pas précipités. Des chocs métalliques. Des chiens.
Les murs du labyrinthe paraissent de plus en plus hauts comme elles s'approchent. Il y a de l'obscurité, mais aussi des projecteurs. Les taches sombres brillent de leur éclat purpurin. Il y en a une multitude qui dévorent le sol. Du sang.
Et, au bout du sillon, là-bas –dans un sursaut de lucidité, Kaoru force Nao à s'arrêter ici, juste pour un instant, hors de vue de-
Oryou est à terre. Une de ses mains, en sang, est recroquevillée contre elle. Elle peine à relever la tête pour regarder quelque chose –ou quelqu'un- en face d'elle, que Kaoru et Nao ne peuvent pas voir.
Elles comprennent soudain pourquoi Oryou est au sol.
Elle a dû se traîner sur plusieurs mètres. Un piège à loups s'est refermé sur sa jambe, la laissant affreusement mutilée. La jeune fille a dû traîner sa blessure, l'arme acérée toujours accrochée à sa chair et à ses os, sur plusieurs mètres, à en juger le sillage sanglant derrière elle.
Elle sourit douloureusement.
Dans le champ de vision des deux autres jeunes filles apparaît alors un fusil.
Un long fusil de chasse.
Qui s'immobilise.
Pointé sur Oryou blessée.
Puis tire.
.
Le corps d'Oryou est projeté en arrière sous l'impact, en un clin d'œil-
Et le sang jaillit, tellement de rouge-
Flou-
Avant même qu'un souffle ait pu s'échapper, une créature apparaît- c'est elle qui tient le fusil, il a une forme d'homme mais ses yeux sont en métal et en verre-
C'est un vieil homme motorisé, il porte des lunettes et des affaires de chasse-
Il disparaît derrière le mur, on entend le gémissement métallique de l'arme traînée par terre, c'est le corps d'Oryou qu'il pousse avec ses bottes-
Puis une chute, le son d'un liquide qui se referme avidement sur ce qui est tombé-
Un cadavre englouti-
Des pas, le sang visqueux-
Comment Kaoru a-t-elle pu trouver la force de pousser Nao, en repli-
Elles ne sont plus visibles mais ne le voient pas non plus, entendant seulement l'écho de ses pas qui s'éloignent-
Elles voudraient reprendre leurs esprits mais-
Kaoru se noie dans ce qu'elle a vu alors que Nao répète, comme si rien ne s'était passé dans les dernières secondes, là, juste-
« - Il faut aller l'aider »
« Il faut aller l'aider »
Son souffle haletant ne l'empêche pas de crier presque :
« - Il faut aller l'aider ! »
Kaoru couvre sa bouche de sa main, Nao je t'en supplie, il est encore là et elle a perdu tellement de sang, elle a disparu derrière le mur, elle a disparu…
Nao enserre son visage entre ses mains, et Kaoru lâche dans un râle :
« - Je suis à peu près sûre qu'on ne peut pas survivre à ce qu'elle vient de subir.. »
Nao réplique aussitôt, en serrant fort les mains de Kaoru entre les siennes, si fort qu'elles se font mal :
« - Ça nous laisse le « à peu près » vivante ! »
Leurs yeux entremêlés, les mains dans celles de l'autre.
Kaoru ne reconnaît même plus le visage de Nao, à travers ses larmes. Mais elle lui tient les doigts. Elle est là. C'est la seule chose qui soit sûre. Et elle veut partir. C'est la seule chose sur laquelle elle pourrait agir.
Mais Kaoru desserre –l'effort que cela lui demande- son étreinte.
Elle souffle, et ce murmure paraît assourdissant :
« - Je t'en supplie, ne reviens pas qu'à peu près. »
Elle retire ses mains, plus que le bout des doigts, l'autre va partir-
Elle ajoute :
« - Je ne te retarderai pas, je… »
Nao comprend soudain-
« - Je… Je te surveille, je vais essayer de monter pour voir où est l'homme et
- Kaoru, c'est bien trop dangereux. Reste-là, je cours (un éclat dans ses yeux alors qu'elle prononce ce verbe, elle va courir, Kaoru ne pourra pas quoi qu'il arrive quoi qu'il faille fuir) je reviens le plus vite possible ! »
Une dernière pression de la main, puis elle se dégage et titube, se met à courir, jambes fléchies pour n'être pas visible de l'autre côté du mur –et les bruits se sont éloignés, mais l'homme-machine pourrait revenir –et s'il y avait quelqu'un d'autre ?
Kaoru ne peut se décider à rester là.
Maudissant ses faiblesses, elle pousse de toutes ses forces son fauteuil pour remonter le chemin.
Même là, elle ne peut pas voir Nao. Elle ne l'entend même pas : le vacarme métallique n'a pas cessé. Elle ignore sa source. Elle change de chemin, comprenant que le labyrinthe est presque circulaire. Il est entouré d'une sorte de douve traversée de ponts –le fond est plongé dans l'obscurité, est-ce là-dedans qu'Oryou a été jetée ? Comment pourrait-elle en sortir –oui, comment Oryou pourrait-elle en sortir si c'est un cadavre qui y est tombé ? Kaoru continue malgré ses battements de cœur erratiques –un reflet ! Elle croit voir l'homme-machine, là-bas –il est loin, il pourrait la voir mais n'apercevrait que très difficilement Nao- Kaoru plisse les yeux en la cherchant, il y a sa silhouette mouvante là-bas qui s'enfonce dans l'obscurité…
Puis, plus rien
Le noir
Des points colorés et noirs qui tourbillonnent dans la vision de Kaoru-
Elle se frotte un œil, puis l'autre, avec rage, tendue entièrement vers Nao-
La silhouette réapparaît ! Elle tremble, vacille, déchire l'obscurité qui la forme et l'enserre, puis s'arrête-
Le chasseur a disparu, Kaoru ne s'en rend compte que maintenant, elle manque de s'évanouir, faut-il que Nao courre ou qu'elle se cache-
Et soudain, juste derrière elle-
« - Bonsoir. »
