Ce chapitre m'aura pris plus de temps que prévu, plus de place aussi, mais j'ai pris un évident plaisir à l'écrire. Je suis dingue de Scott, j'en viens à lui filer certaines de mes manies. J'aimerais bien qu'il soit heureux, le prince. Je me soûle avec « Emergence », de Bill Viola (2008) pour qu'ensemble on tienne le coup : ça marche plutôt bien, pas de raison que ça cesse un jour. Merci à Exces avant tout, il me fallait une reine comme ça, elle me booste méga et c'est bien. Merci à mes autres lecteurs, soyez curieux, je réponds à toutes les questions et critiques. Tout ça : pour ce qu'il y a entre nos côtes et qui tantôt flétrit, se gonfle de sang tantôt.
Acheiropoïètes
(L'amour chimique : on dirait que non pourtant ?)
On pourrait croire que la Camaro lui a fait un sale coup cette semaine tellement il la traite mal, tellement ses griffes s'enfoncent dans le plastique noir du volant, tellement il manque d'arracher le frein à main lorsqu'il se gare de travers devant la maison des McCall – d'ailleurs il se dit, avec sa mauvaise foi d'alpha, qu'elle le mérite peut-être un peu : c'était une vraie merde de réparer ce pot d'échappement. Un bref regard dans le rétroviseur intérieur lui renvoie le portrait d'un mec mal rasé fait exprès (une affaire de famille), les sourcils tellement froncés qu'ils cachent à demi les yeux trop clairs planqués dessous. Sa veste en cuir ne lui apporte pas son bonus de charisme habituel, mais consolide plutôt le cliché du loup-garou biker branché tattoos, pubs craignos aux chiottes graffés et ACDC à fond les ballons. Sa mâchoire est aussi crispée que s'il venait de gober un verre de vinaigre pour son goûter. Il lâche un petit soupir sec, de ceux qui sont parfois accompagnés d'un roulement d'yeux lorsque ses louveteaux jouent aux cons. Sale gueule, même pour une nuit blanche. Et la masse de gel qui lui fige les cheveux en l'air n'y change rien.
Derek arrache sa clé de sous le volant et fourre le trousseau dans sa poche avant de lancer, par réflexe, un coup d'œil à sa droite. Aujourd'hui, il n'y a personne sur le siège passager.
Hier soir, il y avait Stiles. Ca avait été un sacré challenge de le caler sans le blesser, d'autant plus de ne pas déchirer ses vêtements, sa peau, avec ces foutues griffes qui ne voulaient plus retrouver leur forme humaine d'ongles mous, ronds, inoffensifs. Cela faisait un moment qu'ils n'avaient pas fait un tour de bagnole ensemble. Derek aurait préféré que l'adolescent soit conscient, ça aurait été plus fun, qui sait, ils se seraient peut-être même regardés, entre deux silences tendus ? Un sourire amer, presque dégoûté, vient relever la lèvre supérieure de l'alpha.
Sans déconner, ça fait un moment que c'est la merde – la vraie, celle que le cousin Miguel prononcerait mierda en roulant effroyablement le r – et ça devient carrément lourdingue.
La merde, c'est dès les premiers temps, lorsque leurs yeux ne s'accrochent jamais correctement, qu'il y a toujours cette sensation bizarre d'être à côté de la plaque, comme l'embryon du grain de maïs qu'on essaye de croquer mais qui glisse toujours sous la dent. C'est lorsqu'ils pensent enfin s'être trouvés, au détour de visites nocturnes incompréhensibles, tendues de sentiments, et qu'ils se rendent comptent petit à petit qu'ils se cherchent toujours. C'est lorsque Stiles l'appelle finalement pour lui lâcher d'un ton blanc, atone, qu'ils fonctionnent pas, on dirait qu'il parle d'une machine aux engrenages en vrac, et qu'« on peut pas continuer comme ça » c'est le comportement faux des autres, et le pire c'est qu'ils jouent aux bons potes depuis le début, qu'ils acquiescent alors qu'ils ne voient rien, ou plutôt qu'ils voient tout comme on leur a appris à voir les choses. C'est Isaac qui n'essaye même pas de comprendre, qui tire la tronche sans raison, qui sort les crocs pour un rien. Boyd et Erica qui se bécotent sur le canapé comme pour lui rappeler qu'il est à côté de la plaque, Peter qui hésite entre se taper des barres et assommer son neveu de conseils foireux. Stilinski qui l'évite, qui fronce les sourcils, qui l'envoie amèrement chier comme au début, la tendresse en moins.
La merde, c'est l'appel à moitié flippant de Scott la veille au soir, le « Stiles est avec toi ? » un peu trop rauque qui n'attend qu'une seule réponse et auquel il aurait putain d'aimé rétorquer oui c'est la cavale nocturne pour retrouver l'adolescent pieds nus dans la boue, pommette défoncée et conscience aléatoire. C'est un petit tas d'humain effondré dans un coin de forêt trop frais, un reflet de lune bleutée sur le front, la gueule perforée de grains de beauté comme le ciel d'étoiles fades.
S'il était d'humeur autodestructrice, Derek remonterait bien aux incendies d'enfance, à l'ombre noire dans le jaune d'une maison qui s'embrase, à la poussière dense qui comble les bronches et à Laura qui perce de ses griffes, de toutes ses forces de teenager, sa paume tendre d'enfant pour ne jamais le lâcher. Pour finalement le lâcher. Mais il n'a pas le temps pour ça, pour l'espoir qui se la pète Twin tower et qui s'affale sur lui-même, les frangines coupées en deux, les Kanima en promenade – grande promotion cette année sur les adolescents psychopathes et les pépés névrosés bonus despotisme. Il claque la porte de la Camaro en sortant, chassant de son esprit les vestiges de souvenirs, le visage de Stiles bringuebalé par le bitume défoncé de la route, joue écrasée contre la vitre, les nuances bleues, roses, pourpres qui commencent à s'installer sur l'autre pommette en gonflant la chair, comme la lave multicolore promet de faire éclater la terre.
Il trace droit jusqu'à la maison des McCall, longs pas nerveux et muscles tendus, sans prendre la peine de vérifier si ne déboulerait pas sur la route une Jeep bleue au conducteur incapable d'écraser la bonne pédale, menaçant de le réduire à l'état de crêpe-garou, puis frappe à la porte deux coups secs. Il a le temps d'esquisser quelques vagues pas sous le porche de la baraque, qui semble décidément tout droit sortie des Sims – Erica en est mordue, no pun intended – avant que la porte ne s'ouvre sur le visage poupin de McCall, dont les cheveux trempés et le torse nu dénoncent la douche récente. Durant le vague silence qui s'étire, Derek se demande si c'est une question de rituel, pour Scott, de sortir de la douche chaque fois qu'il vient le cueillir chez lui, mais l'enfant chevalier l'arrache à ses pensées, sourcils haussés à la qu'est-ce que tu fiches :
« T'as chopé des crampes à l'aquagym ou quoi, tu débarques pas par la fenêtre aujourd'hui ? prend-t-il la peine de cingler en rabattant à l'arrière de son crâne les mèches humides qui coulent à la place de ses yeux.
— C'est ça, fait le guignol, McCall, » grogne Derek à son beta refoulé en s'empêchant de lui rappeler qu'il faisait moins le malin la veille au soir, lorsque derrière la porte de sa maison, sous une lune trop peu timide, se planquait une piéta moderne au goût douloureux de connerie d'ados paumés. « Je suis pas venu pour une visite de courtoisie. Juste, Isaac est chez toi ?
— Pas de pup chez moi, nan, » sourit Scott, frimousse aérienne et pose de magazine en puissance. « Tu veux que je l'appelle ? Tu fais quoi, un genre de pack brainstorming dans mon salon ? »
Derek secoue brièvement la tête, les sourcils perpétuellement froncés, et jette un coup d'œil derrière lui, à la Camaro sauvagement garée – Laura l'aurait déchiqueté – qu'il s'apprête à rejoindre, sur le siège de laquelle il prévoit de se laisser cuire un petit moment au soleil comme on fait bouillir les draps pour les stériliser. Ses yeux quittent les mirettes espiègles de Scott, il râle :
« Nan, c'est lui que je cherche, mais c'est pas grave, ça peut attendre. »
Sans un au revoir, il tourne le dos et commence à s'éloigner. Scott reste une seconde dans l'entrebâillement de la porte, à regarder l'alpha se dégager de l'ombre du porche qui couvre le perron. Le soleil luit bientôt en éclats ponctuels sur son Perfecto, postillonne de petites tâches poudroyantes sur la peau lustrée et ridée de plis épais, sur cette cartographie folle qui donnait à Peter Hale des airs de bad boy du temps où il lutinait les minettes moissonnées au bal de promo de son lycée. Scott repasse une main dans ses cheveux trop longs, jusque là rescapés chançards de Melissa aux Mains d'Argent, et se mord les lèvres une fraction de seconde.
« Stiles, ça va, » lâche-t-il d'un ton gauche et un peu faible, les traits brusquement sérieux, concernés, même, une main fichée dans le creux du cou. « Je veux dire, son œil s'est pas arrangé, mais ça va. »
Derek ne se retourne pas mais McCall ne hausse pas le ton pour autant, il sait que le garou l'a entendu comme ils entendent tous deux le ronron régulier du lave-vaisselle de la cuisine, la pomme de douche qui goutte à l'étage, le cliquetis nerveux des talons de la voisine qui fait les cent pas dans son living : alors, elle le garde, ou pas? Tiquant à peine, le boss des lycans du coin met un moment avant de faire demi-tour. Un bref coup d'œil au sol, vers ses chaussures au cuir poussiéreux, puis les yeux remontent sans s'accrocher à la peau nue de l'adolescent et plantent leur drapeau dans ses orbites, perçant l'humeur vitrée sans pitié. Le regard est troublant de vide, d'une absence presque insolente, et les mots graves que lâche Derek avant de se retourner, lourds d'une fatalité à la con, ne sont pas là pour rattraper quoi que ce soit.
« C'est pas mon problème, » dit-il simplement.
Et brusquement, c'est comme si l'univers le happait tout entier dans sa gueule, comme si Chronos venait de se figurer que Hale faisait partie de ses fils, se souvenant que l'alpha mignon au triskèle beau à en faire chialer un Breton n'avait pas encore craqué sous ses dents de divinité folle. Il n'a pas le temps d'esquiver le poing de Scott, qui vient direct se ficher dans ses abdos, et se contente seulement de le dégager d'un coup de pied hasardeux. Les deux bad wolves se rattrapent avec dérapage classieux devant la porte toujours entrouverte et s'apprêtent à retourner bourriner les yeux fermés. L'adrénaline qui les gonfle les booste à foncer, leurs pensées emmêlées ne font que ricocher dans leur boîte crânienne sans jamais réussir à tomber juste. Scott a besoin de sentir la peau de Derek s'écraser sous ses articulations blanchies par l'effort, l'autre se contente de rendre ce qu'on lui fiche sur la gueule.
De l'autre côté de la porte, de cette rayure d'intérieur où s'aperçoivent morceaux d'escalier, d'applique murale, de Scottie-boy trop souriant épinglés par ordre chronologique, s'échappe une voix de femme qui immobilise les deux garçons dans leur bastonnade improvisée. L'élastique tendu qu'est McCall serre les dents, affublant ses joues des angles carrés de sa mâchoire, répond à sa mère une banalité qu'aucun d'entre eux n'écoute vraiment, referme soigneusement la porte et toujours à demi nu, lance un regard des plus dark à son alpha bouillonnant.
« Tu me fais quoi, là ? gronde Derek d'une voix qui fait mâle, et sa lèvre tremblante de colère laisse apparaître par intermittence des dents animales prêtes à croquer la jugulaire de n'importe quelle bestiole.
— Je te demande pardon ?! » fulmine le plus jeune d'un ton qui rend évident le fait qu'il n'est pas réellement en train de demander pardon à qui que ce soit, pas même à la clenche de la porte qu'il massacre allègrement au cœur de son poing crispé. « Tu te fiches de moi ? Alors quoi, c'est tout, tu le laisses tomber ?
— Visiblement on ne fonctionne pas, » articule amèrement Derek sans pour autant baisser sa garde, les épaules raides – il voit l'étincelle dorée prête à surgir dans les prunelles senois, le poil sur le point de percer la peau, les oreilles qui s'affinent et croit réaliser, un instant, l'affection comme l'infection qui bouffent Scott.
La tension décelée lorsque Stilinski dans les bras, sa main à lui s'était tendue toute seule pour ouvrir la porte de la baraque McCall, et qu'en se retrouvant nez à nez avec Scott, entre deux eaux, deux autres peut-être, il n'avait plus su lequel des trois avait perdu connaissance. Mais l'illusion s'efface vite, il ne s'y attarde pas, et n'a ni le temps ni l'idée d'ajouter quoi que ce soit car Scott reprend le flambeau sans se faire prier :
« Tu lui as complètement niqué le cœur, c'est quoi le plan, tu le bousilles et tu te casses ?
— C'est lui qu'a voulu arrêter, signale Derek en retenant le poing qui le chatouille de violence, le secouant pour le dégager de fourmillements imaginaires.
— Ah ! Fais-moi rire, arrêter quoi ? » éclate Scott d'un ton sec, faussement ironique, sur le tranchant du rasoir.
Le rire est jaune, à ce niveau-là fleur de soufre ses yeux montent au paradis, bonjour m'dame Stilinski, et l'air de gosse bien élevé quitte définitivement son visage, se mue en une grimace presque dégoûtée – ses traits sont boule de papier.
« Quoi, ça se la pète princesse Mononoke et c'est même pas foutu de se rendre compte de ça ? Il crève d'amour pour toi, d'accord ? T'as des yeux comme des trous, tous les jours il se ramasse dedans comme un con ! Il en a peut-être juste marre léger d'être celui qui envoie les textos... Il dit je t'aime, tu réponds d'accord, tu vois le problème ? Vous aviez des hautes espérances, ok, c'était beau, je comprends que ça coince quand le rideau tombe, mais quoi ? c'est tout ce que vous avez dans le ventre ? »
Le flot s'interrompt, le souffle se reprend. Derek est poisson dans un nid, quelque chose a déraillé chez Scott sans qu'il ne parvienne à mettre la griffe dessus. C'est peut-être la première fois qu'il le voit aussi dingue, le palpitant au bord des lèvres, furieux sans que ne les nargue l'astre lunaire et ses cratères croustillants, trou de lumière dans la nuit.
« Pourquoi tu fais ça ? » demande-t-il sans laisser entendre qu'il a compris quoi que ce soit – lui-même ne sait pas ce qu'il a compris, juste que chacun des mots que crache Scott à contrecœur est une lame de couteau plantée dans sa trachée de gamin, triturant le mou de l'œsophage, disséquant in vivo ce qu'il lui reste dans la poitrine, un noyau de pêche fripé mais dur comme bois.
« Parce que t'es pas un sale con, Derek, » sourit à moitié Scott, la bouche de travers. « Et s'il avait pas la mine à l'envers, Stiles aurait droit au même discours. Je t'oblige à rien, je veux dire : tu peux continuer comme ça à faire semblant de rien, y a pas de souci, mais crois juste pas qu'il ira mieux parce que tu lui fiches la paix. Il a pas besoin de toi pour se foutre en l'air, ton légitime. Il a toujours été le genre de gars à mettre les doigts dans les prises pour voir ce que ça fait, d'ailleurs je déconne même pas, il a déjà essayé. Ce serait juste… Je sais pas, moi, ce serait con de le laisser filer alors que ça pourrait coller, nan ? »
Lui a toutes les photos du monde, des souvenirs en avalanche. Allez, ça fait un moment qu'il s'en contente, c'est peut-être ce qu'il y a de mieux, non ? Il se passe une main dans les cheveux sans même s'en rendre compte et lorsqu'elle redescend dans sa nuque, ouvre la bouche pour un dernier sermon :
« Tu l'as adopté, et puis quoi ? On est dans le même bateau. Un moment que je me le coltine, le gaillard. Chacun son tour maintenant, tu veux ? »
La voix ne s'étrangle pas, Scott s'en remercie.
Derek repart sans dire un mot, après un long silence à ferrer ses yeux dans ceux de l'adolescent, à essayer de déceler quelque chose qu'il n'a pas suffisamment expérimenté de son côté pour être capable de le voir, comme si ce champ lexical-là ne faisait pas partie du vocabulaire des packmasters apprentis. Lorsque Scott referme la porte derrière lui, un sourire faussement séduisant à l'adresse de sa mère qui s'affaire dans le salon, les doigts nerveux qui se faufilent une énième fois dans sa tignasse ne rencontrent que des cheveux secs.
Le soleil a fait son job de soleil. Lui son job de BFF. Alors pourquoi son cœur le tue ?
