Ce qui est à nous

IV

Peu importe son nom


Il avait exigé que son lit soit rapproché de la fenêtre, de telle sorte qu'en tendant simplement la main il puisse en toucher le rebord. Depuis sa chambre au sixième étage, il pouvait apercevoir la majeure partie du sud de la ville de Namimori. Il passait alors des heures interminables à contempler le boulevard principal dont la circulation incessante lui rappelait Siu Riu, le dragon de la pluie serpentant comme un roi paresseux entre les immeubles, et il plissait les yeux pour tenter de voir du collège autre chose qu'une silhouette floue et incertaine. Après ce qu'il s'était passé, en être éloigné était à la limite du tolérable et si ce n'avait été Reborn, il n'aurait pas attendu une seconde de plus pour quitter l'hôpital. Ses multiples fractures pouvaient bien aller se faire foutre. Kusakabe lui avait assuré qu'il n'y avait plus de danger et que le gang de Kokuyo avait été mis sous contrôle. Mais pas par lui.
« C'était qui… ce type, avait-il demandé à son réveil.
— Rokudo Mu…
— Peu importe son nom… je veux savoir qui il est, pas son état civil… qui il est, et surtout où je trouve ce fils de pute ! »
Mais l'Italie ça faisait loin à tout juste seize ans, alors il s'était laissé aller contre son oreiller, la mâchoire crispée.

Les lits des hôpitaux avaient ceci de pratique que toute la partie supérieure pouvait se redresser à loisir, il passait donc ses journées assis dans son lit monté sur roulettes, serti de barrières métalliques et paré de draps de coton blanc épais et rugueux. Tellement princier.
Kyoya émietta son dessert, un sablé à la banane lui semblait-il, sur le rebord de la fenêtre et n'eut pas à attendre très longtemps avant que cinq ou six petits moineaux ne se ramènent pour le festin. Ils se posèrent de concert pour grappiller avec frénésie le plus possible du gâteau, et de préférence le bout se trouvant sous le bec du copain. Kyoya se permit un sourire amusé qui vira en féroce lorsqu'un des oiseaux écrasa l'air de rien son congénère entre lui et le mur avant de le pousser dans le vide. La chute n'avait rien de mortelle pour qui savait voler, mais l'appétit sans concession de la bestiole avait de quoi forcer sinon son admiration, du moins son approbation. Il n'y avait rien au monde que Kyoya ne considérât plus que la force, et la volonté de faire usage de cette force.
Il aurait pu avoir une estime de surface pour ce garçon au trident, mais ce n'était pas sa force qui l'avait écrasé, simplement un tour malhonnête, une ruse de petit pédé et une chance indécente de grossièreté. Il en aurait chialé de rage s'il n'avait pas eu autant de fierté.
Kyoya avança la main, frôla le plumage de l'oiseau qui frémit sous ses doigts et le laissa s'envoler.


Ils le dévisageaient tous avec stupeur depuis plusieurs secondes et il du lâcher un grognement hostile pour les rappeler à l'ordre. Sawada sursauta tandis que Yamamoto et Gokudera détournaient courageusement le regard. Il n'y avait rien de plus irritant qu'une bande de faible lui rôdant autour sans qu'il puisse les battre à mort.
« Euh… Hibari, Reborn a dit que…
— Si tu͟͟ me parles encore je t'arrache la tête, Sawada. Où est Reborn ? »
Sawada ouvrit des grands yeux paniqués, partagé entre l'interdiction d'ouvrir la bouche à nouveau et l'obligation sous-jacente de lui répondre. Kyoya le fixa sans bouger, et un sourire goguenard étira ses lèvres à l'idée qu'il puisse se mettre à pleurer. Je veux qu'il pleure, maintenant ! À défaut de pouvoir le frapper, il pourrait le briser de l'intérieur avec une facilité déconcertante.
« Je pense que je vais te tuer si je n'ai pas de réponse, souffla-t-il sur le ton de la confidence.
— Je suis là, on va aller droit au but. »
Kyoya se rembrunit. Il n'avait pas entendu Reborn se glisser dans son dos, et Sawada n'avait pas pleuré, sauvé in-extremis par son mentor. Le climat de tension et de peur qu'il s'était fait fort d'instaurer s'évanouit en une seule seconde lorsque Reborn s'installa sur l'épaule de Yamamoto pour prendre la parole de sa voix nasillarde.
« Vous êtes des gardiens Vongola désormais, et quelques soient vos raisons ou vos valeurs, vous n'avez pas été choisis par hasard. »
Mais sûrement par dépit, compléta mentalement Kyoya tout en toisant chacun des garçons présents, un par un. Il s'abstint cependant de tout commentaire à voix haute afin de ne pas prolonger inutilement le discours du nabot. Il n'avait qu'une hâte, se tirer enfin.
« Et vous savez ce qui vous attend, continuait Reborn, la nouveauté n'est jamais bien perçue dans les clans traditionnels et il n'est pas rare qu'une jeune tête soit tranchée avant même de pousser son premier cri.
— C'est parce que le pouvoir ne devrait pas se transmettre par le sang, mais dans le sang.
Cette fois il ne s'était pas abstenu, et tous les regards convergèrent vers lui, certains teintés de malaise, d'autres d'agressivité, et un seul d'assentiment. Kyoya haussa les épaules et Reborn reprit, peu ému par l'intervention :
— C'est un point de vue défendable mais qui ne nous concerne pas. En devenant gardien, vous avez juré de défendre et de protéger cette nouvelle tête, quelle que soit sa légitimité et quelle que soit la menace.
— J'avais cru entendre droit au but…
— La Varia arrive. »


C'était une jupe d'uniforme sur deux gambettes fines, un début de poitrine engoncé dans une veste étroite, un visage rond et poupin à peine sorti de l'enfance, mais bel et bien le regard de Rokudo sous les cils battants de Chrome. Sa douce Nagi, pétrie d'innocence, de peur et de doute et si facile à manipuler. Elle mettait même tant d'ardeur à se jeter dans la gueule du loup que le jeu en devenait délectable d'injustice. Chrome passa une main devant ses yeux et s'essuya le front tout en rejetant ses mèches défaites en arrière. Son cœur battait la chamade et elle respirait si fort qu'elle avait du mal à distinguer les bruit autour d'elle. Quand elle fermait les yeux, elle voyait le ring tournoyer autour d'elle et elle ne réussissait à garder son équilibre que de justesse. Mukuro, Mukuro… aide moi !
Est-ce qu'il allait la laisser supplier encore un peu et attendre qu'elle soit enfin à bout, ou la décharger de son fardeau avant qu'elle ne s'effondre ?
« Oh Nagi… laisse-moi faire et repose-toi. », Susurra-t-il finalement d'une voix suave et moelleuse qui s'enlisa dans sa tête comme dans un rêve.
La jeune fille plia un genou à terre, un sourire reconnaissant au bord de ses lèvres tuméfiées. Ses doigts se crispèrent autour du manche de son trident.

Lorsqu'il se releva, la jupe, la veste cintrée et le visage rond avaient disparus et c'était un corps indéniablement masculin qui se dressait au centre du ring face à Mammon.
« ça va être moins facile maintenant, railla-t-il en guise d'apostrophe.
— Rokudo Mukuro… j'ai entendu dire que tu avais tenté de t'échapper d'Iron Wall le mois dernier, sans succès.
— Et pourtant je suis là, prêt à te faire bouffer tes morts. »
L'insolence de la formulation fit s'étrangler Mammon et deux serpents de glace plongèrent vers Rokudo pour s'enrouler autour de ses chevilles comme deux étaux meurtriers. Pris dans le gel jusqu'à la taille, il ne perdit pas pour autant son rictus sarcastique et balaya l'illusion d'un simple revers de main négligeant. Ce n'était pas avec ce genre de tour qu'il pourrait l'abuser, lui qui avait le mensonge pour père et la tromperie pour mère. D'une seule pensée, il lui renvoya sa réplique sous forme d'immenses tiges végétales aussi vicieuses que redoutablement vénéneuses, au sommet desquelles pointaient sans logique des cocons odorants de fleur de lotus. Mammon esquiva la première vague et fût frappé de plein fouet par la seconde. Il hoqueta de douleur.
« Si jeune et tellement doué… comment…
— Les flammes, Rokudo fit une pause le temps de retrouver sa position de garde, les flammes des Enfers m'ont forgé la vue dans l'horreur de la vérité.
— Et tu penses que je vais croire ça !
— Naturellement… l'Enfer est précisément la destination que je te réserve ce soir. Tu vas y descendre, et y descendre encore jusqu'à ce que tes pas ne touchent plus que le vide. Tu vas mourir dans la terreur et dans l'obscurité. »
Mammon écarquilla les yeux, mais ses pupilles étaient déjà aveugles. Le hurlement d'effroi se coinça dans sa gorge et ne sortit que sous la forme d'un misérable gargouillement que Rokudo ne prit même pas la peine de savourer. Il ne lui restait plus beaucoup de temps et les faibles et les morts ne l'intéressaient pas.

D'un bond vaporeux il fût devant Sawada.
« Tu sais pourquoi il a perdu, Sawada ? Parce que c'était moi son adversaire. Ferme les yeux un peu trop longtemps et je briserai ta volonté. » Il s'écarta pour mieux toiser les hommes autour du ring. Son regard s'arrêta sur Kyoya Hibari qui se tenait à l'écart. « Tout comme j'ai brisé ce petit animal farouche. »
La vague de fureur en provenance de Kyoya Hibari lui glissa dessus et il s'esclaffa bruyamment. Bien, bien… Il était temps de laisser de nouveau la place à Nagi. Il n'y avait plus rien qui fût digne de son attention ici, il voulait juste dormir.