Résumé du chapitre : La fièvre fait faire des cauchemars à John Watson. Il se réveille pour découvrir Sherlock et Mycroft en train de se disputer au sujet de sa fille.
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Chapitre 4
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Mes rêves ont toujours été forts et saisissants. Enfant, je rêvais de sucettes et de tortues, ou de zombies et de monstres aussi grands que des maisons. Plus âgé, ce furent les habituels cauchemars induits par le stress, à propos de contrôles de maths ou de matchs de cricket perdus, puis les partiels à l'université et les jolies filles. Des rêves érotiques, les cauchemars tournoyants des nuits d'ivresse, des songes de cadavres revenus à la vie dans les labos des étudiants en médecine.
La guerre m'avait amené un type de cauchemars complètement différent, vicieux et sanglant. Je n'ai pas été capable de m'en débarrasser comme Sherlock l'a fait pour mon boitement psychosomatique.
Dans les années qui suivirent le suicide de Sherlock du haut de Bart's, je rêvais encore et encore que je me noyais. Je me réveillais en sueur et découvrais que je m'étais mordu la langue ou la joue pour m'empêcher de crier. Il est de retour maintenant, mais je continue de rêver que je me noie dans une piscine sombre, et j'ai beau nager de toutes mes forces, je n'arrive jamais à rejoindre la surface.
C'est d'un rêve de noyade que je m'éveillai, dérangé par des voix familières. Mais même conscient je restais trop confus pour bouger. Ma gorge était serrée, mon bras brûlé me lançait en rythme avec les palpitations de mon cœur, et j'étais étendu dans une véritable marre de sueur.
Ce qui signifiait que la fièvre était revenue. Encore. Ma température n'avait pas arrêté de monter et descendre toute la nuit.
« Nous ne pouvons pas la laisser à Mrs Hudson. » Sherlock semblait agacé. « Ce n'est pas sûr. John a été inhabituellement imprudent. Ils ne mettront pas longtemps à arriver à une conclusion et à venir voir ce qu'il en est.
- Je suis d'accord. En fait, il est probable qu'ils surveillent déjà cet immeuble.
- Voilà. Donc tu admets qu'elle sera plus en sécurité avec toi.
- Absolument pas. » répliqua Mycroft. « Je vous obtiendrai les visas, je vous obtiendrai l'avion. Je ferai même jouer mes relations outre-Atlantique. Mais je ne ferai pas de babysitting. Même pas pour John Watson. »
Je me forçai à ouvrir les yeux. « Sherlock ! »
Il y eut un instant de silence coupable, puis les traits de Mycroft se dessinèrent, trop proches pour que je me sente à l'aise. « Docteur Watson. Comment vous sentez-vous ?
- Bordel de merde. » Je me hissai au-dessus des draps jusqu'à être adossé contre la tête de lit capitonnée. Un T-shirt que je ne me rappelais pas avoir enfilé collait à mon torse trempé par la transpiration. Il ne me fallut qu'une seconde pour repérer Sherlock, avachi sur l'unique chaise de la chambre, ses longues jambes étendues se terminant par des pieds nus aux orteils élégants.
Il faisait sautiller ma fille sur ses genoux avec une délicatesse instinctive, et elle souriait de toutes ses dents, ravie.
« Maddie. Sherlock, donne-la-moi.
- Elle va bien, John. » Mais il se leva, apaisant ses bruits de protestation indignée. Il la posa à côté de moi sur le lit. Elle rampa immédiatement jusqu'à ma poitrine, se lovant pour un câlin.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? » J'enfouis mon nez dans ses cheveux blonds. Elle ressemblait tellement à Mary – j'aurais pu en pleurer. Mais j'en avais fini avec les larmes des semaines auparavant.
« Pourquoi ne nous le diriez-vous pas, John ? » Mycroft s'installa sur la chaise que Sherlock avait abandonnée. Il positionna ses mains sur la poignée du parapluie qu'il gardait toujours avec lui, grattant la moquette de la pointe. « Sherlock m'a dit que vous vous étiez mis…
- à perdre les pédales. » marmonna Sherlock depuis la fenêtre. Je le regardai par-dessus la tête de Maddie.
- … à votre compte, continua Mycroft. De manière peu soignée. Combien y en a-t-il ? Trois ? Quatre ?
- Cinq, répondis-je à travers mes dents serrées.
- Six, corrigea Sherlock. Arrête de mentir, John. Tu mens mal.
- Vraiment. » Maddie attrapa mon oreille de sa main potelée. Je lui souris pour ne pas avoir à regarder mon ami. « Pourtant ça a bien marché jusqu'ici.
- Seulement parce que j'étais distrait. » Il foula la moquette et s'assit sur le bord du lit. « Mycroft, je crois que tu as plusieurs coups de fil à passer. Fais-le donc depuis la cuisine. Sers-toi à manger, tant que tu y es.
- Et vais-je trouver un cadavre dans le réfrigérateur ? » fit Mycroft en se levant. Je n'aimais pas sa manière de me regarder.
« Ne soyez pas con, rétorquai-je. Je ne suis pas idiot.
- Bien sûr que non, John. » Il m'octroya un hochement de tête réticent avant de quitter la pièce, fermant doucement la porte derrière lui.
« Il approuve. » dis-je. Maddie gloussa. Sherlock la souleva de ma poitrine et la réinstalla sur ses genoux. Il était étonnamment à l'aise avec elle ; il l'avait toujours été.
« Elle ne peut pas venir avec nous, John.
- Pourquoi, où est-ce qu'on va ? » Mais je le savais.
« Chercher Mary. Et le danger. » Maddie se tortilla. Il la laissa descendre de ses genoux et rouler sur le matelas. Elle ne marchait pas encore, mais elle maîtrisait bien le déplacement à quatre pattes. Elle détala sur l'amoncellement de drap, puis s'allongea sur le côté et se mit à examiner ses orteils en souriant.
« Sherlock. Je ne peux pas la laisser. »
Il s'avança jusqu'à ce que nous soyons nez-à-nez. Son souffle me chatouilla le menton. Les poils de mes bras se hérissèrent. Je frissonnai, et pas de froid.
« Tu me fais confiance ? » demanda-t-il.
J'ouvris la bouche pour répondre : bien sûr, bien sûr que je te fais confiance, mon vieil ami, mon compagnon, ma moitié. Mais les mots qui sortirent de ma bouche n'étaient pas ceux que j'attendais :
« Tu m'as abandonné. Putain, Sherlock, tu m'as abandonné. »
Ça nous a surpris tous des deux, je pense, que je puisse encore entretenir un tel venin presque deux ans après son retour. Ça le surprit, et ça le peina aussi, parce que…
« Combien de fois devrais-je te dire que je suis désolé ? »
…parce que quand il m'embrassa, ce ne fut pas doux, ce ne fut pas timide ni tendre, comme ça l'avait été il y a si longtemps. Il posséda ma bouche avec une avidité qui me fit haleter et lever les bras pour attraper ses épaules. Il mordit ma lèvre inférieure jusqu'à ce que je grogne, collé contre son corps. Puis il recula, la respiration lourde.
Il attrapa Maddie, la serra contre sa poitrine et quitta la pièce, me laissant seul dans la chambre.
