Bien avant que le soleil ne soit haut dans le ciel menaçant, comme la brume matinale tardait encore à s'estomper, Tarsil, émergeant de la lourde torpeur qui lui tenait lieu de sommeil, sentit en son coeur un regain d'angoisse, une angoisse éperdue, une angoisse dévorante. Lui revenait à l'esprit le songe sibyllin de cette nuit troublée. Sa mère! cette vision lui sauta à l'esprit. Sa mère aux mains d'abjectes créatures! ce regard de souffrance! ce regard de mort! Sa mère! Suant de rage et de désespoir, il fut pris d'une fièvre folle, annihilant toute raison de ses gestes, il tombait, se relevait, tombait à nouveau, et se tordait en tous sens. Ses yeux révulsés semblaient s'exorbiter. saisissant une pierre, il l'envoya avec violence frapper à rocher, et sa force était comme décuplée par l'écume qui emplissait ses lèvres. C'est alors qu'il vit, gisant, le jeune homme qu'il avait sauvé. Immobile, dormant avec une quiétude qui le faisait paraître étranger à son malheur, il dormait. Il dormait? Il dormait! C'était lui qui retardait la marche, lui qui l'empêchait de retrouver sa mère. Pourquoi l'ai-je sauvé? c'était une perte de temps. Aussi, dans sa fièvre, tout à sa haine destructrice, il s'empara de son poignard et se jeta violemment sur lui, et , dans une mortelle étreinte, lui laboura le ventre avec une succession de bruits secs; il hurlait comme un forcené, achevant une oeuvre qu'il n'aurait pas dû interrompre. Il n'eut pas le temps de se débattre, et ses forces le quittèrent. Tarsil s'empara du tissu qu'il avait utilisé pour soigner les plaies, afin de s'en faire une fronde, mettant à nu des plaies béantes et infectées. Puis il partit, chancelant, sur les traces de sa mère...
...et les bribes de son âme perdue s'envolèrent comme autant de feuilles à l'aube de l'automne.
