6.
Avec un temps de retard, les agents des rues étaient intervenus pour disperser les journalistes qui s'étaient précipités vers le tout-terrain d'Aldéran quand il avait ralenti devant la rampe d'accès au parking souterrain de l'AZ-37.
En grognant, le jeune homme avait enfoncé l'accélérateur dès que le passage avait été dégagé et il avait plongé vers les sous-sols.
- Tu n'as pas de mal, Colonel ? s'enquit Darys Lougar, l'Artificier de l'Unité avec qui il partageait l'ascenseur pour se rendre dans un premier temps au plateau des Unités.
- Au pire, j'aurais pu foncer dans le tas, ironisa Aldéran. Et ils pouvaient flasher à tout-va, les vitres noires me protégeaient et ne leur permettaient pas de voir quoi que ce soit à travers !
- Que te voulaient-ils ?
- Aucune idée ! Ou plutôt, si : savoir si j'étais au courant que ma mère était supposée ne pas être ma génitrice ! De toutes façons, quoi que j'aurais dit, ils auraient retourné les propos autour d'une photo !
Le jeune homme sut gré à son ami de ne pas le questionner sur ladite véracité de l'assertion des tabloïds.
- Tu as raison d'être prudent. Comme s'ils avaient besoin de ton « interview » pour remplir leurs torchons !
- Ma mère fera une déclaration officielle via le Service de Presse de Skendromme Industry, pour le reste, s'ils persistent, c'est le Cabinet d'Avocats qu'elle leur collera aux fesses, siffla-t-il en s'approchant des tables de travail des membres de son Unité à qui il apportait les cafés, Jelka s'étant chargée des viennoiseries.
- Et, concernant ce gynéco et son autobiographie ?
- Faire interdire la vente de son bouquin les ferait exploser… Il doit venir ce week-end à La Roseraie, afin qu'on s'explique entre personnes sensées et de bonne volonté.
- Ton père doit plutôt fulminer ? glissa Soreyn.
- Non. Il sait que nous sommes assez grands, et unis, que pour faire face. Et nous connaissons la vérité, rien ne peut nous atteindre, conclut Aldéran qui quitta le plateau pour le bureau de Melgon pour sa dernière semaine de remplacement.
Les membres de l'Unité se regardèrent.
- Il a voulu dire quoi, là, avec son « nous connaissons la vérité » sibyllin ? !
- Un indice pour notre curiosité. Mais il y a autant de chance que ce soit dans le sens où Karémyne est bien celle qui a accouché que dans celui où il est une pièce rapportée ! Il n'en dira pas plus. A nous de nous forger notre opinion. Quant à la déclaration de la présidente de Skendromme Industry, elle ne pourra qu'affirmer avoir porté Aldie durant neuf mois !
Mais décontenancés par les derniers propos énigmatiques de leur Chef d'Unité, Colonel, ami, les membres de l'Unité Anaconda s'installèrent pour leur journée de travail, Darys regagnant son laboratoire et Jelka sa Centrale de Communications, plongés dans de profondes réflexions.
« Les tabloïds auraient raison ! ? ».
Au dernier jour du mois d'intérim, Aldéran avait établi son rapport pour Melgon, avait rangé le peu qu'il avait déplacé dans le bureau et avait rejoint en début d'après-midi le plateau des Unités d'Intervention.
- Ne nie pas que ça t'a plu, infiniment, fit Soreyn.
- En effet.
- Le moins que l'on puisse dire, c'est que cela se remarquait ! ajouta Yélyne. On ne t'avait jamais vu aussi épanoui.
- Oh, il n'y aucun mérite à cela, protesta, un peu, Aldéran. J'enfilais des chaussons bien connus. Et en plus, il n'y a rien eu de particulier et je me suis principalement contenté du suivi administratif des Unités ainsi que des autres services de l'AZ-37.
- Ce fut bien fait, c'est tout ce qui nous importe, sourit encore Soreyn. Melgon retrouvera un Bureau en parfait état, il appréciera.
Aldéran rosit légèrement tout en reprenant possession de sa table de travail et Lense celle de son coussin préféré !
Le jeune homme songea que, comme à l'accoutumée, la sylvidre Talvérya ne s'était pas mêlée de la conversation. Elle était membre de l'Unité, courrait les mêmes risques et effectuait du bon boulot sur le terrain mais elle ne se sentait aucune affinité avec ses équipiers, et inversement, et dès son service terminé elle rentrait chez elle quand parfois les six autres amis sortaient ensemble pour un dernier verre ou encore une soirée karaoké autour de pizzas quand l'Unité fêtait un succès.
- Que deviens ta Reine ? jeta-t-il soudain. Je ne perçois ses prières, ajouta-t-il sans tenir compte de la mine franchement interloquée de Yélyne et de Soreyn !
- Sylvarande a fait le tour des lieux où elle savait que se trouvaient des forêts végétales en sommeil. Elle s'est assurée qu'il en serait ainsi pour quelques siècles. Notre Grande Déesse Protectrice lui en a donné l'assurance. J'imagine que c'est à elle que vous devez votre tranquillité d'esprit des deux dernières années.
- Et pourquoi j'ai le pressentiment que cette plante va rebedouler dans ma vie ? siffla le jeune homme.
- Possible, ou non. Nul ne sait de quoi est fait l'avenir, même ma Reine avec ses prières à la Magicienne.
- Hum, Saharya dispose du don de voir l'avenir immédiat, elle a donc une faible avance sur tous autres êtres ! Enfin, toutes ces histoires ne me concernent plus.
- Moi j'aurais plutôt dit que c'était parfaitement d'actualité, murmura la sylvidre.
Aldéran lui adressa un regard noir, mais ne pouvant s'en prendre qu'à lui-même pour avoir entamé la discussion et il se renfrogna !
7.
Après avoir annulé sur le bloc-notes de son téléphone le dernier article de la liste de courses, Aldéran avait patienté à la caisse avant d'aller charger les sacs en papier à l'arrière de son tout-terrain.
Lense eut un petit aboiement.
- Non, ma belle, c'est demain que je vais acheter tes croquettes à l'Animalerie !
La chienne bâilla et, semblant bouder à cette annonce, elle se recoucha sur la couverture de la banquette arrière.
Quelques minutes plus tard, Aldéran se garait sur le parking souterrain de l'immeuble.
Il finissait de ranger les courses dans les armories quand Ayvanère descendit l'escalier en colimaçon, Alguénor au creux du bras.
- Papa !
- Ca a été ta journée, Ayvi ? fit le jeune homme en l'embrassant après avoir reçu un câlin de leur fils.
- Si j'avais su qu'un mi-temps était tellement agréable, j'en aurais fait la demande dès avant la naissance d'Alguénor !
- Oui, mais ces formations que tu dois donner dans les Académies de Police en sont la contrepartie… Ces trois mois sans toi furent bien long ! Un week-end par mois, ce n'était pas suffisant, pas plus que de nous appeler matin et soir…
- Désolée de n'avoir pu communiquer la dernière semaine, s'excusa-t-elle encore, mais j'avais emmené les Elèves en planque prolongée et je devais jouer le jeu.
- Je savais, mais Algie n'a pas compris et il a été assez difficile cette dernière semaine.
- Il s'habituera, même si c'est bien désagréable pour ce petit bout.
Dans la cuisine, Aldéran avait rempli des verres de thé glacé tandis qu'au milieu du salon Alguénor s'amusait avec la console de jeux sous le regard bienveillant de Lense qui elle-même étaient tenue à l'œil par son maître.
- Je suis contente que tu aies trouvé l'équilibre entre ton boulot à dresser des profils et à t'occuper d'Algie. Mes horaires, ou plutôt mon absence d'horaire me complique singulièrement la tâche !
- Et moi, j'apprécie que tu ne m'aies jamais seulement jamais de réfléchir à l'option d'interrompre ma carrière pour être entièrement auprès d'Algie !
- Mais, de quel droit aurais-je… ? ! Ayvi, tu as ce métier dans le sang, tout comme moi ! Je suis même un peu marri que ce soit toi uniquement qui aie dû modifier ton emploi du temps.
- Je ne suis pas de ces femmes qui ne vivent que pour leur carrière, même si le profilage est toute ma vie comme tu viens de le souligner, ou qui confieraient leur enfant à une crèche ou une Nounou à temps plein !
- On…
- Je sais que nous en avons plus que largement les moyens, même avec le simple cumul de nos salaires et de la part de solde que te verse le SIGiP. Mais j'ai aidé mes parents dès que j'ai été en âge, j'ai travaillé les vacances pour me payer seule mes plaisirs, et je me suis installée avec mon premier copain dès la fin de mes études. Je ne me ferais pas à l'idée qu'Alguénor passe d'une maîtresse d'école à une Nounou, ne nous voyant que pour nous embrasser le soir, ou ne nous voyant pas du tout dormant à notre retour du travail !
- J'ai connu toute la dernière partie de ton exposé. Ma mère a été là, aux débuts, mais ensuite sa passion des voyages l'a emportée… et il n'y avait même plus un baiser sur le front quand on dormait. Malgré tout, ça n'a pas donné un si mauvais résultat ! – enfin, je parle de Skyrone là, pas de moi ! Je te ferai surtout remarquer, ma belle, que Nounou Mielle est vraiment bienvenue et que nous faisons appel à elle bien plus de temps qu'à une « simple » baby sitter – en même temps, il y a l'autre raison de sa présence auprès d'Algie !
- Je n'oublie jamais que notre enfant entre lui aussi dans la lignée de succession pour Skendromme Industry et donc tout comme Sky, toi et vos cadets, il y a toujours cette hantise de l'enlèvement crapuleux. Oui, il faut bien une sigipste avec un diplôme de base de puéricultrice, pour veiller sur Algie ! Je reconnais cependant que toutes ces dispositions ne m'avait pas effleurée tout du temps que j'étais enceinte !
- Désolé de t'imposer les règles de notre clan.
Aldéran eut soudain un sourire doux, apaisé, reconnaissant même.
- Quels qu'aient été mes révoltes d'enfant trop riche et trop gâté, trop écorché vif de par ce narcissisme, depuis l'irruption de papa dans la vie de maman, nous sommes devenus un véritable clan digne des films – avec nos lois, nos habitudes, notre liberté et un lien bien plus fort que celui du sang pour nous unir sur ce dernier point, Hoby et moi en sommes la plus flagrante preuve !
Ayvanère posa sa main sur le bras du jeune homme.
- Je ne peux rien faire pour tous ces ragots… Chaque jour, il y a un article média sur tes origines.
- Demain, je pars pour La Roseraie. On doit faire le point avec ce Dr Brenkfist, le gynéco !
- Je ne vous dérangerai pas…
- Ayvi, tu fais partie du clan depuis notre mariage ! Et cette union a été relayée par tous ces mêmes tabloïds d'aujourd'hui, rien ne peut la détruire ! Nos pauvres secrets te seront révélés au gré des faits, comme depuis l'autobiographie de Brenkfist !
- Il y a tant de secrets ?
- Pas vraiment des secrets, les aléas de vies passées et présentes… Les multiples surprises et même incohérences du parcours de mon père et par voie de conséquence le mien… C'est très compliqué, à commencer par cette rumeur…
Assis dans le divan, Aldéran capta l'interrogation dans les prunelles d'émeraude de sa femme, qui comme tous ceux qui l'estimaient vraiment, ne l'avait jamais interrogé sur ce si sensible sujet !
- Certains des examens que l'ont t'a fait passer durant ta grossesse, Ayvi… Ce n'était pas uniquement pour ta bonne santé ou celle du bébé, quoique pour ce dernier… Karémyne n'est effectivement par ma mère biologique.
- Aldie, si tu…
- Il est temps que je te raconte de très surprenantes histoires sur une Magicienne, des jumeaux, une malédiction et désormais un tout petit Sanctuaire…
Abasourdie, Ayvanère entendit alors son mari lui rapporter es faits dignes d'une fiction, ou issus d'un cerveau fêlé !
