Chapitre IV
- 23h02, Londres, caves du Sanctuaire -
Les couloirs s'ouvraient sur l'infini et il lui sembla marcher des heures avant d'arriver jusqu'aux escaliers qu'elle descendit en sautant avec une aisance inhabituelle. Elle avait le souvenir de cette grande maison de poupée en bois que son père lui avait offerte pour ses 7ans, c'était une merveille en soi, mais mieux que ça, il y avait une garde-robe dans laquelle elle pourrait peut-être trouver quelque chose à porter, c'est pourquoi elle se dirigeait vers les caves, en espérant que la maison se trouvait encore là où elle l'avait laissé avant de quitter le sanctuaire de Londres. Les corridors s'assombrissaient de plus en plus et le « splash » violent d'une goutte d'eau qui tombait régulièrement quelque part teintait les environs d'effrois.
Elle ne put s'empêcher d'accélérer le pas.
Elle passa une porte qui par chance était restée ouverte et se retrouva dans la salle des vieux jouets, elle scruta les horizons à la recherche de la fameuse maison, encourageant sa raison à garder le dessus. Elle manqua de hurler quand quelque chose tomba et éclata juste derrière elle, le choc avait fait trembler le sol autour d'elle. Des ressorts avaient jaillit d'une énorme boite à musique dans un bruit de métal brisé et des notes éraillées s'en élevaient, aigues, pincées et légèrement désaccordées, c'était Chopin, une pièce pour mandoline que son parrain adorait. Elle se mit à rire : Nikola aurait trouvé cette ambiance tellement cliché.
Un bruit l'interpella aussitôt, elle ne vit rien en se retournant mais elle était certaine que quelque chose avait bougé. Elle trouva enfin la maison de poupée qui s'alluma dès qu'elle en força la porte d'entrée un peu trop petite pour elle, elle courba le dos pour entrer. Il lui fallut quelques minutes pour prendre conscience qu'il y avait de la lumière et se demander d'où elle venait puis elle arriva dans le salon et elle l'aperçut. Le lustre n'était pas un lustre ordinaire, elle se souvint alors qu'il l'avait beaucoup intriguée enfant, et pour cause, elle comprenait maintenant, c'était une pierre polie parfaitement cubique et d'une teinte rosée très légère. Elle n'eut qu'à tendre le bras pour parvenir à la décrocher et la lueur faiblit mais se s'éteint pas une fois dans ses mains : un nouveau mystère que son père lui léguait, elle leva les yeux avec un air de révérence, comme elle faisait souvent quand elle se prenait à penser à lui, comme si elle était convaincue de sa présence quelque part et s'attendait à le voir apparaitre à tout instant.
Elle sursauta au son d'un craquement en dehors de la maison et se hâta vers les chambres, la grande garde-robe était intacte, elle ne sentait même pas la poussière, Helen jeta tout son contenu sur le sol, et se mit à le trier : corsets, bas, culottes, jupons, robes, chapeaux, ombrelles et Dieu merci, quelques vêtements d'homme, des imitations des uniformes de la garde royale de l'époque semblait-t-il même. Les chaussures étaient beaucoup trop petites mais elle pouvait enfiler les dessous en coton qui ressemblaient à quelque chose près à des maillots de bain une pièce, leurs coutures étaient un peu larges et la démangeaient, mais étant donné la minuscule taille des tissus, c'était un chef-d'œuvre. Elle batailla ensuite avec les lacets d'un corset qui aurait le mérite de lui soutenir la poitrine et se glissa dans un des pantalons, anticipant l'effort que demanderait le chemin du retour, puis elle se couvrit les épaules d'un châle. Le mélange était plutôt disparate et la fit sourire mais il gardait quelque chose de la vieille aristocratie, quelque chose d'élégant, de noble. Il n'était pas parfaitement à sa taille non plus, tout était un peu court, mais personne ne le remarquerait Il faudrait qu'elle demande à Will de lui remonter tout le reste, il y avait trop à transporter pour elle seule.
Elle croisa une poupée de porcelaine brisée assise sur une chaise sur le chemin de la sortie et ne put retenir un frisson d'horreur. Aussitôt qu'elle eut franchi le pas de la porte elle reçut par surprise un petit coup qui la projeta à terre, la pierre lumineuse roula sur quelques mètres et la gueule puante de Titus, le chat de Thomas se posta à quelques millimètres de son visage. Il se léchait les babines et vue d'ici, ce n'était plus mignon du tout ! Une seconde de plus et il l'emporterait d'un coup de dent. « Titus, stop ! » Il se mit à la renifler, comme pour anticiper sa dégustation, et elle profita de cet instant d'immobilité pour lui décocher un terrible coup de point sur le museau et s'enfuir à toutes jambes. Il la regarda courir en se tassant sur lui-même, poils hérissés, prêt à bondir à sa poursuite à tout moment.
Il la rattrapa quand elle franchit la porte de la salle, elle tenta de la refermer sur lui mais il avait plus de puissance, elle tomba en arrière, il lui asséna de petits coups de patte, comme pour tester les eaux et se mit à la renifler de nouveau en la poussant légèrement du museau. Soudain, ses oreilles se dressèrent aux aguets et il releva la tête vivement, elle se précipita sur un stylo égaré qu'elle apercevait derrière elle et reprit sa course. Quand elle tourna à l'angle du couloir elle tomba nez à nez avec un rat de la taille d'un sanglier qui bondit sur elle, griffes déployées, elle parvint à l'éviter mais un autre lui planta les dents dans le mollet et elle le repoussa d'un grand coup de…stylo.
Elle entendit la course effrénée du chat derrière elle et cria de nouveau « Titus ! », il s'élança vers elle, elle s'apprêta à se défendre contre le félin mais il attrapa au dernier moment un des deux rats par la gorge. Ce fut un bain de sang. Elle détourna les yeux du massacre au moment où l'autre rat qui semblait hésiter entre la fuite et l'attaque se décida à revenir à la charge, elle parvint à le repousser plusieurs fois mais pas à éviter tous les coups de griffes, et ses vêtements commençaient à coller par endroit à sa peau ensanglantée, elle ne tiendrait pas longtemps cette cadence. Dans un ultime élan elle bondit à son tour, et planta le stylo dans le flan de la bête, le tube se remplit de sang chaud à la manière d'une seringue et le rat s'étala lentement de tout son long.
Titus leva la tête de son repas et s'approcha paresseusement, elle se demanda si… il la frappa tendrement de la patte, sans sortir les griffes, comme les dernières fois, et elle comprit que d'une manière ou d'une autre, il l'avait reconnu et avait seulement voulu jouer. Elle se mit à le caresser, d'abord avec hésitation et ensuite plus franchement quand il se mit à ronronner. Tout à coup, il la plaqua gentiment au sol d'une patte et se mit à la lécher des pieds à la tête, elle jura, gronda, grogna de dégout mais rien n'y fit. Sa salive était poisseuse et brulante mais elle lavait ses plaies et les soulageait. Quand il eut fini, il se prosterna à côté d'elle et il y avait presque de la solennité, une révérence dans sa posture. Une idée un peu insensée lui traversa alors la tête : Fut un temps où elle était bonne cavalière, excellente même…
Elle agrippa dans ses poings les poils de Titus au niveau de la nuque, là où la peau est la plus flexible, le chevaucha en plantant ses talons nus dans ses flancs. Le chat hérissa les poils, se secoua, se cabra mais elle s'accrochait solidement et il finit par courber l'échine, elle lui caressa la tête et le mit en marche en d'un vif coup de rein. L'équitation c'était du gâteau comparé à ça. Elle se donna un mal fou pour le contrôler, il était terriblement rapide et rebelle mais après quelques minutes de lutte elle y parvint... à peu près.
