À ta place

VII. Comprendre.

Dans le miroir, je vois une fille blonde, au regard droit et impérieux, avec des mains qui tremblent.

Il n'y avait rien à dire, rien à faire. C'était fini. Tout était scellé. Sa vie future était déjà tracée de pavé de merde et de nuage de lait. Elle aurait volontiers pleuré, mais ici, devant cet homme au visage souriant, elle ne pouvait pas. Il ne lui restait qu'à rassembler ses affaires, calmement, avec un sourire timide dissimulant peut être un bonheur pudique, saluer, descendre les escaliers, aller jusqu'à sa voiture et rentrer chez elle. Une fois la porte passée, elle pourrait pleurer, elle pourrait hurler, tout lâcher. Qu'importe son frère chômeur sur le canapé, qu'importe son mec dans la cuisine, qu'importe ses chieurs de voisins, qu'importe si ça ne servait à rien.

Le feu passa au vert, la radio parlait d'un politicien qu'elle ne connaissait pas, et les voitures alentours semblaient plus brusques, plus agressives. Elle se força à se focaliser sur la route, à regarder droit devant elle, à tourner à gauche quand il le fallait, à tourner à droite quand c'était nécessaire, à éviter les piétons, à être parfaite pour cinq minutes encore. Sa tête brûlait d'une rage inconnue, ses mains moites glissaient sur le volant. Elle ne réalisait pas, tout simplement. C'était trop, d'un coup, comme ça, sans préparation, pour que son être accepte la réalité. Elle se gara, mais ne sortit pas du véhicule. Elle resta là, ce qui lui sembla juste une seconde, les mains sur le volant, le regard égaré, pensant qu'elle n'avait pas acheté de cracotte pour le petit déjeuner de demain.

« Mais merde ! »

Elle sortit, claqua la portière et ses talons sur le goudron jusqu'à son immeuble. Le bouton de l'ascenseur s'enfonça et les étages défilèrent. Elle hésita à nouveau, face à sa porte. Finalement, elle ne voulait pas rentrer, elle ne voulait pas que Shikamaru lui pose des questions sur le ton froid qu'elle allait prendre, elle ne voulait pas non plus voire son idiot de frère affalé devant sa télé en mangeant sa bouffe. Mais où est-ce qu'elle pourrait aller d'autre ? Chez une amie ? À l'hôtel ? À quoi ça rimerait, il faudrait bien qu'elle rentre à un moment ou à un autre, si bien qu'elle prit la poignée et poussa la porte.

« Surprise ! »

Elle n'eut pas le temps de poser son sac que la lumière s'ouvrit sur ses amis tous réunis, affichant une multitude de sourires grisés autour de la table basse remplie de verre de vin. Là, vraiment, les larmes allaient couler.

« Oh, mais, qu'est-ce que vous foutez ? s'empressa-t-elle de parler, cherchant à brouiller les pistes.

- Mais... C'est ton anniversaire ! s'écria Tenten incrédule, sur les genoux de Neji.

- Ah oui ? Aujourd'hui ?

- Oui, aujourd'hui, appuya Sasuke, tournant enfin la tête vers elle, fatigué.

- J'avais oublié, confessa-t-elle sobrement avant de ranger ses affaires et de s'approcher pour embrasser un à un ses invités. »

Elle finit par Shikamaru, déposant un furtif baiser sur ses lèvres lorsqu'il lui murmura qu'il était désolé et qu'il n'avait rien pu faire. C'était pour cela qu'entre eux, ça fonctionnait. Ils voulaient les même choses, pas pour les mêmes raisons, mais c'était un détail sans importance. Leur but était simple, vivre heureux. Et pendant un instant, ça lui était apparu possible. Puis tout s'était voilé, il y a de cela une heure, ou plus.

« Alors, ça va ? engagea Sakura, pas plus intéressée que ça tandis que tout le monde prenait ses aises avant de passer à table.

- Ouais, commença-t-elle, vague, avant de changer d'avis : il fallait qu'elle parle, de tout ou de n'importe quoi, mais elle ne pourrait plus supporter une seconde de plus ce mutisme qu'elle s'imposait et qui était en train de lui faire perdre la tête à petit feu. En faite, non, je viens de passer une semaine de merde, particulièrement à cause d'aujourd'hui. On nous a appelé à quatre heure du mat' avant hier pour un enlèvement. Une mère avait pris son gosse d'un an du foyer où il était placé et quand on l'a retrouvé, elle l'a jeté du 4ème étage, raconta-t-elle comme pour se convaincre elle-même que c'était en cela que résidait le problème. »

Sakura ne dit rien. Elle avait cet air, celui qu'elle prenait quand elle cherchait à se concentrer, et en l'occurrence elle devait chercher le meilleur moyen de répliquer sans trop montrer que les mots étaient entrés dans une oreille pour ressortir par l'autre sans laisser de traces.

« Je sais pas quoi dire, finit-elle pas se décider, sans trop se mouiller. Moi, à force de voir tout ça, cette espèce de réalité pourrie, je crois que je craquerais. J'en ai déjà un suffisamment bon aperçu avec ma propre famille, conclut-elle d'une voix morne, et Temari sut qu'elle était pour une fois sincère –ce soir, ni l'une ni l'autre ne semblaient assez forte pour faire semblant.

- C'est vraiment fini avec Sasuke ?

- Je sais pas, un jour il cherche frénétiquement un appart', l'autre il me fait trois fois l'amour.

- Quel con, souffla la blonde, avant d'avaler le reste de sa coupe de blanc. Et du côté d'Hinata ? Relança-t-elle, cherchant à s'éviter elle-même encore un peu.

- Elle dort chez moi, répondit Sakura en haussant les épaules.

- Depuis quand ?

- Avant-hier. Et Naruto sature notre ligne téléphonique de messages implorants. Du coup, Sasuke est parti à l'hôtel et m'a dit qu'il prendrait les gamins ce week-end.

- Heureusement que pour l'instant Tenten roucoule gentiment avec Neji.

- Ouais. Heureusement. »

La discussion s'arrêta là, elles rejoignirent les autres à table, la tête basse. Les plats se succédèrent dans une ambiance calme, sans débordement de joie, sans débat animé. Elle crut qu'elle allait finir asphyxier, et lorsqu'il fut temps de partir, elle salua gaiement tous ses invités pour mieux les foutre dehors. Puis, elle courut dans sa douche, éparpillant sur le carrelage ses fringues et ses bijoux.

« Merde, merde, merde ! répéta-t-elle de plus en plus fort, alors que l'eau la recouvrait d'un habit transparent. »

Elle se rendit compte qu'elle était morte de peur. Une terreur indicible dansait dans ses entrailles, broyant ses tripes et ses nerfs, pour ne lui laisser qu'une immense sensation de vide, de néant, noir, profond, insondable et irrespirable. Et ce qui la tordait un peu plus, c'était le souvenir de s'être elle-même plongée dedans, faisant fi de tout. Et elle était là, en larmes, tremblante dans une douche froide, à attendre qu'on vienne la consoler en lui expliquant que tout ceci n'était en réalité qu'une vaste plaisanterie et qu'elle était stupide et bien naïve d'y avoir cru à ce point. Mais la porte s'ouvrit sur Shikamaru, qui passa calmement prendre sa brosse à dent, avant de remarquer son aspect pathétique de petite fille terrorisée.

« Hey, qu'est-ce qui t'arrive ? T'étais bizarre au diner, c'est d'avoir vingt sept ans qui te mets dans un état pareil ? »

Elle balança négativement sa tête de droite à gauche, pendant plusieurs instants, jusqu'à ce que Shikamaru l'arrête en empoignant son visage et s'accroupisse près d'elle.

« T, soupira-t-il doucement, T, répéta-t-il, qu'est-ce qui va pas ?

- Rien, voulut-elle mentir, mais à la place, elle déclara d'une voix monocorde et sans timbre : je suis enceinte. »

Il eut un instant de parfaite surprise, puis un instant de panique extrême. Ses mains ne semblaient plus savoir où se mettre, elles quittaient les épaules de Temari pour venir sur ses genoux, avant de se raviser et de reprendre leur position originelle. Ses yeux fuyaient, se fixant sur un point imaginaire droit devant lui. Pourtant, malgré tout, il restait calme, flegmatique, et c'était soudain déroutant.

« Dis quelques chose, implora-t-elle avant de rajouter : de toute façon on ne veut pas d'enfant, alors je vais prendre rendez-vous à la clinique. Si je pleure, c'est juste parce que je me sens conne de pas avoir fait plus gaffe après mettre rendu compte que j'avais oublié ma pilule. »

Ils ne dirent plus rien, il n'y avait plus rien à dire. C'est ce qu'ils voulaient, une vie simple, facile, là, tous les deux, sans problème matériel ou affectif. Un bébé, un enfant, un être humain qu'ils auraient conçu eux-même, n'entrait pas dans le plan. Jamais. Pourtant, maintenant qu'ils savaient qu'il pourrait exister, ce bébé, ils remettaient soudain tout en cause, silencieusement, chacun dans son esprit. Elle imaginait une fille, puis un garçon, qui courait en criant Maman, comme dans ce film qu'ils avaient vu la semaine dernière. Lui, il se figurait une petite tête blonde, toujours souriante, sage et gentille, une petite chose à protéger et à élever.

« D'accord, tu veux que j'appelle demain ? Je m'arrangerais pour venir avec toi, de toute manière c'est pas l'indisponibilité qui m'étouffe, tenta-t-il de plaisanter, ce qui la fit tout de même rire. »

Ils allèrent se coucher, et pour une fois, ils dormirent collés l'un contre l'autre, dans un calme presque idyllique, d'un sommeil lourd et sans fard, comme après une tempête nécessaire au renouveau d'un cycle indéfini.


VIII. Crier.

Entre eux, ça avait été vite, sans vraiment être bien. Ils s'étaient rencontrés un été à un festival de rock où des amis communs jouaient, s'étaient envoyés en l'air, puis envoyés chier, avant de prendre un appart' et de se lancer dans la vie à deux. Et depuis, ils tanguaient au milieu du monde, en tachant de garder le rythme, d'accomplir quelque chose, de réussir leur vie.

Maintenant, il y avait ces bébés, cette petite fille et ce petit garçon, Nana et Nobuo, qui prenaient toujours un peu plus de place dans l'utérus de Temari, qui semblait ne jamais s'arrêter de gonfler, cherchant le point de chute limite, le moment où tout exploserait. Shikamaru l'a regardait souvent, comme s'il l'a voyait pour la première fois. Il cherchait brièvement qui elle était, ce qu'ils faisaient là tous les deux. Dans ses romans, qu'il écrivait lorsqu'il le voulait bien, ses personnages, malgré tout, gardaient une certaine assurance à toute épreuve, quoi qu'il décide de leur faire endurer. Là, alors que l'arriver de sa progéniture se rapprochait lentement, il commençait à penser qu'il aurait mieux valu qu'il soit dépressif à cause du suicide de sa concierge et finisse en meurtrier doté d'un caractère froid et hasardeux, comme il l'imaginait dans son dernier bouquin. Pourtant, si ce n'est les berceaux abandonnés après avoir commencé à être montés dans son ancien bureau, les guides sur la maternité et la paternité qui trainaient un peu partout dans l'appartement et la prépondérance de Temari, rien ne laissait penser que bientôt, il serait père.

Ils regardaient toujours une série policière le mardi soir avec un pot de glace, sortaient toujours le samedi avec des amis ou au cinéma, baisaient sur un coup de tête et s'engueulaient pour les mêmes conneries. La routine. C'était déroutant.

« Shikamaru, je crois que je déteste les gosses. »

Il aurait aimé lui répondre que c'était embêtant, voire sacrément emmerdant, mais ça n'aurait rien apporté. Dans ces moments-là, il se contentait de la prendre dans ses bras, de l'embrasser et de lui caresser les tempes. Elle finissait toujours par pleurer, longtemps, avant de se détacher en criant qu'il ne servait franchement à rien, qu'il était stupide et qu'elle aussi, d'être tombée enceinte d'un crétin pareil qui n'était pas foutu de se comporter comme il aurait fallu. Cependant, elle n'aurait pas su dire ce qu'il aurait fallu qu'il fasse. Alors, elle restait seule dans la chambre quelques heures, dans le noir, à réfléchir à de nombreuses choses, à toutes ces questions sans réponse qui la massacraient jours après jours.

Jusqu'à présent, il n'y avait jamais vraiment eu que son travail. Son mec, c'était secondaire, elle était heureuse de le retrouver en rentrant, de discuter avec quelqu'un à table, de faire l'amour et de se blottir contre lui la nuit. C'était tout. Ça la satisfaisait lorsque son boulot n'était plus là pour combler les trous.

Au début, elle était entrée dans la Brigade Pour Mineur tout à fait par hasard, elle qui s'était destinée aux Stups, là où résidait l'action qui lui permettrait de lâcher son côté autoritaire. Elle était arrivée en stage, et n'était plus repartit. Rien ne l'y attirait particulièrement, et elle n'avait pas vraiment les bonnes aptitudes pour, mais le défi l'avait tout simplement happé. Tous les jours, elle devait fournir un effort de plus en plus ardu, jusqu'à perdre toute notion extérieure arrivé à la fin de son service. Tous ces gosses qui défilaient : violés, battus, abandonnés, kidnappés, assassinés ; ils lui étaient pour ainsi dire indifférent. C'est pourquoi, chaque fois qu'elle créait un échange, une boule intensément brulante se formait au fond de ses intestins, et plus l'enfant parvenait à lui faire confiance, plus elle perdait de sa dureté, pour finalement disparaître. C'était tellement grisant, tellement euphorisant, qu'elle se proposait toujours pour dialoguer avec le môme. Elle ne se sentait pas utile, loin de là, quelques peu sale, mais surtout incroyablement détachée. Contrairement à ses collègues, elle avait compris qu'ils ne servaient à rien d'autre qu'à stopper les plaies, même pas à les reboucher. Et même ça, elle s'en foutait. Alors comment allait-elle devenir une mère ?

Ce samedi là, le début d'après-midi était brûlant, le soleil frappant chacun sans épargner personne. Dans la rue, le vrombissement des ventilateurs et de la climatisation accompagnait celui des voitures. Tout le monde suait, plus ou moins selon les physionomies, et les gens semblaient soudain lourds, fatigués du poids de l'univers, avançant sans grâce à leurs tâches. Temari trainait sa mélancolie et son ventre au hasard des boutiques. Elle s'était réveillée avec une soudaine envie de trouver de quoi habiller ses bébés. Alors elle passait de Bon Point à Petit Bateau tout en réalisant qu'elle était finalement ennuyée par ces vêtements miniatures.

Elle rejoignit enfin Sakura et Shikamaru dans un café, soupirant d'aise en sentant ses jambes soulagées d'un poids dont elle n'arrivait pas à s'habituer. Depuis maintenant trois mois, ces deux-là s'étaient rapprochés. Ils parlaient beaucoup, principalement de rien en prenant un plaisir non défini à approfondir le sujet, alors qu'avant c'est tout juste s'ils maintenaient un dialogue pendant dix minutes.

Elle n'avait rien dit, il n'y avait en effet pas grand chose à dire, et puis ça ne la dérangeait pas. Sakura était perdue, Sasuke agissait de manière complètement changeante, et il était vrai que Shikamaru était quelqu'un dont on pouvait avoir confiance et qui écoutait. Là, ils discutaient du dernier défilé Céline, où Sakura s'était rendue en sa compagnie ; il était question des lignes et des couleurs, des pièces qui ressortaient, et de celles qu'elle n'avait pas vue. La dessus, son amie avait un point de vue très précis, affuté, et un avis invariable qui avait permis à sa marque de prendre un envol certain, sans pour autant jouer déjà dans la cours des grands. Quand bien même, Temari songea que tout était bon pour ne jamais ne serait-ce qu'évoquer les problèmes de fond, ce qui l'agaça franchement.

Elle commanda un jus de pêche bien frais au serveur qui passait, très frustrée par sa propre commande, avant de profiter d'une courte pause entre les deux autres pour lancer une réplique dont elle était persuadée qu'elle la calmerait.

« Dis, Sakura, comment va Sasuke ? Ça s'arrange ? »

Celle-ci ne répondit d'abord pas, avant de lâcher un soupir de lassitude et de remuer son martini sans conviction –la garce. Temari ne se rendit même pas compte que son énervement n'était pas passé, quand bien même Sakura avait eu la réaction d'abattement escomptée.

« Il ne fait que travailler sur son nouveau disque. Il parle toujours vaguement de signer des papiers de gardes officiels pour les enfants, mais j'en sais rien, souffla-t-elle en levant un regard lassé sur Temari. Je comprends pas où il veut en venir, ça n'a pas de sens.

- Mais il t'aime ou pas ? ne put-elle s'empêcher d'ajouter, prise d'un intérêt soudain pour la chose.

- Je crois. Peut être. Je suis pas sure. Il ne me parle plus.

- Vire-le, dit fermement Shikamaru. Votre situation est ridicule, surtout pour Shinichi et Naoto. S'il est pas capable de se décider, fais-le. De toute manière, tu l'as dit toi même, ça ne vous mène nulle part.

- Il a pas tort. Regarde toi. T'es malheureuse, répliqua la blonde.

- Je sais. »

Elle n'ajouta rien, et ils finirent leur boisson en silence, profitant des rayons tombant du soleil. Temari eut un peu de peine pour Sakura, quand celle-ci finit par les laisser pour rentrer chez elle. Elle l'aimait beaucoup. Sakura arrivait à la comprendre, elle et sa logique stupide sur la vie, et c'était si rare qu'elle ne pouvait s'empêcher de penser que si elle ne devait avoir qu'une amie, ce serait elle.

Ils passèrent la porte de leur appartement, et elle entendit confusément Shikamaru lui dire qu'il allait prendre une douche. En ôtant ses chaussures désormais plates, elle l'imagina enlevant son jeans, rentrant dans la douche et laissant l'eau couler sur ses omoplates et ses biceps saillants. Depuis la cuisine, où elle s'était mise en tête de préparer quelques choses, elle perçut le bruit du jet, mais aucune image ne lui revint. Elle s'assit sur un tabouret, soupira bruyamment et longtemps, avant de lancer sur la fenêtre fermée son pot de sauce tomate. L'éclatement du verre provoqua un étrange sentiment en elle, et elle trouva la tâche rouge qui s'épaississait en coulant absolument sublime. Elle attrapa un autre pot, une sauce au pesto, qu'elle balança au même endroit. Le vert et le rouge se confondaient sans se mélanger, c'était fabuleux. Elle ajouta de la crème fraiche épaisse, qui acheva de briser en une multitude de morceaux colorés le vitrage qui séparait cette pièce de l'infinité du ciel.

Mais je crois que le miroir se trompe, ce ne sont pas les mains qui tremblent, juste sa tête qui oublie qu'elle ne doit pas avoir peur.


IX. Accepter.

Elles avaient fini par oublier combien la constance est éphémère, combien le monde est changeant après chaque seconde, combien leur propre corps trahissaient ce mouvement d'avancement perpétuelle. Tous les sept ans, l'organisme a changé toutes ces cellules, jeter les vieilles et commencer à renouveler les naissantes. Rien ne dure. Rien ne persiste, si ce n'est cette obscurité autour d'elles, ce sentiment d'être perdu au milieu de cette foule qui constitue le monde, au milieu de ces gens qui ne montrent pas qu'ils sont terrifiés lorsqu'un matin, face au miroir de la salle de bain, un cheveux blanc, une ride aux coins des yeux, un morceau de peau fripée s'est jeté sous leurs yeux horrifiés, rappelant que le changement ne leur appartient pas, que le choix n'est pas entre leurs mains.

Elles n'avaient pas choisi de passer cette soirée-là de juin, où l'air était trop humide, trop chaud, rendant leur épiderme trop poisseux, leurs cheveux trop collant, dans cette petite maternité isolée de l'arrondissement de Shibuya, à attendre toutes les trois dans un silence de mort l'arrivé des bébés de Temari. Tout c'était pourtant enchaîné de manière logique, dans un déroulement précis, implacable.

Elles s'étaient rejointes d'un commun accord dans la nouvelle maison de Tenten, en périphérie de la ville. Elles s'étaient extasiées sur l'espace, le jardin, le parquet, les poutres, la vue, avant de discuter vivement autour d'un thé blanc beaucoup trop infusé. Tenten rougissait sans cesse, Sakura gardait le silence, Hinata lançait des débats et Temari criait beaucoup. Lentement, chacune avait ouvert les problèmes de l'autre sur la table, les décortiquants, les analysants, pour mieux les laisser là, à l'air libre face aux intempéries des orages qui menaçaient de les submerger.

Tenten avait cette bague, cet anneau superbe d'une valeur sans doute un peu trop basse, qui cerclait élégamment d'or son annulaire gauche et scintillait quelques fois lorsque le soleil passait paresseusement ses rayons sur la fine pierre de cristal en son sommet. Elle était jolie, on le lui répétait sans cesse depuis quatre mois, mais elle commençait à penser qu'elle n'annonçait plus rien. Il n'y aurait peut être pas d'alliance qui s'ajouterait prêt d'elle, elle resterait sans doute seule, vide de sa signification première et continuerait d'être simplement jolie. Tenten avait envie d'en pleurer, Neji ne voulait pas prendre le temps de compléter ce qu'il avait commencé. Et toutes n'avaient pas manqué de le lui faire remarquer, enfonçant un peu plus profondément la bague au fond du trou béant près de son cœur. Elle avait eu envie de craquer, de leur dire à quel point elle avait peur qu'il n'est compris combien elle était infiniment pâle et sans relief, et qu'à sa façon il est décidé de lui en rendre compte. Mais elle se contenta de prendre une couleur rosé aux niveaux des pommettes en buvant cul sec sa tasse tiède infecte.

« Je comprends pas pourquoi ils cherchent à faire une nouvelle bibliothèque à trois rues de chez moi, Meguro en a déjà deux, avait soudain lancé Sakura. »

Temari, loin d'être prête à réfléchir quant à la perche tendue par la rose pour sauver Tenten de la noyade sentimentale, s'empressa d'exprimer son découragement au sujet de ce couple qui ne ressemblait plus à un couple, et dont les rebondissements égaillaient les longs diners passer avec Shikamaru et sa phobie croissante de la paternité. Hinata avait saisie la balle au bond, elle les voyait tous les jours, travaillait avec Sasuke et dormait avec Sakura, mais elle n'arrivait pas à comprendre leurs logiques malsaines qui semblaient tenir en l'assouvissement d'un mal commun dans un déchirement excessivement long et platonique, dont on ne pouvait dire s'il prendrait fin un jour. S'ils s'aimaient vraiment, ils devaient donc en finir.

Sakura ne parla cependant plus, elle regarda ses amies tour à tour, et conclut pour elle-même qu'elles avaient raison, qu'elle était fatiguée et engourdie, même si cette conclusion finale lui faisait trop peur pour décider de se reposer. Elle aimait Sasuke, elle l'aimait depuis si longtemps que ce sentiment était comme ancrée dans tous ses tissus, qu'il était devenu la continuité d'elle-même. Que resterait-il d'elle une fois qu'il serait parti, qu'elle ne le verrait plus que pour les enfants, qu'elle devrait apprendre à aimer quelqu'un d'autre, ou apprendre à aimer la solitude ? Elle ne se souvenait plus comment elle vivait avant Sasuke, ce qui la maintenait en vie. Elle avait changé et oublié sans le vouloir ses instincts premiers, et c'était seulement maintenant, lors de cette après-midi à quatre avec ces filles qu'elle connaissait depuis si longtemps qu'il lui était impossible de ne pas penser qu'elle s'était toujours connues, qu'elle prit conscience de l'absurdité du temps qui passe, du temps qui efface.

« Du calme Temari, je pense qu'elle a comprit, tenta Tenten, de sa voix la plus douce. »

Et par un enchainement étrange, elles en vinrent à débattre à propos d'Hinata et Naruto, du comment du pourquoi, des caractères de chacun et de leurs compatibilités, ou était-ce à propos des torts des deux parties. Tout se mélangeait, chacune prenait position en faveur de l'un avant de choisir l'autre, dans un bal d'interjections et d'exclamations bien placées. Ça ne menait à rien, mais elles semblaient soudain y trouver leur compte, comme si elles ressentaient cette sensation inconsciente qu'ici le choix leur étaient pleinement donnés, si bien qu'elles ne savaient plus qu'en faire. Le sujet dérivait pour mieux revenir au début à Tenten et Neji, à Sakura et Sauke, puis à Hinata et Naruto. Tant de personnes réunies pour être heureuse qui semblaient se disloquer en silence pour finir à terre, en lambeau de questions et de larmes.

Soudain, Temari se crispa, ce fut si discret qu'aucune ne le remarqua. Ses mains se contentèrent d'agripper l'accoudoir du canapé beige et ses ongles tentèrent de s'y enfoncer, comme si la réussite de cet acte aurait pu éloigner mystiquement la douleur atroce qui venait de la parcourir et de repartir. Elle n'en pensa pas grand chose, peut être la colère et la grossesse ne faisaient pas ménage commun, peut être devait elle simplement se calmer et reprendre son souffle, respirer posément, cesser de crier pour ces choses qui au fond ne la regardaient pas. Après tout, elle n'en était qu'à sept mois de grossesses, c'était trop tôt, non ?

Elle but une gorgée d'eau, après s'être levée jusqu'à la spacieuse cuisine de son amie, et soupira. Elle eut envie de pleurer, elle se rendait compte que malgré sa vie sans problème, comparé à ses amies, elle était continuellement terrifiée. Elle se rendait compte que comme elles, elle avait été incapable de prendre une décision, de se rendre à la clinique pour empêcher ses bébés dont elle se sentait étrangère de débouler.

Elle lâcha son verre, qui explosa contre le carrelage gris et froid. La vague de douleur était revenue, et comme la première fois, elle l'avait ravagée de l'intérieur et était repartie en la laissant sans souffle. Tenten entra précipitamment, tenta de relever Temari en lui posant diverses questions tandis que Sakura appela instinctivement Shikamaru, et lui laissa un message dans lequel elle expliquait avec calme que sa copine était à l'hôpital, au vu des vraisemblables contractions qu'elle venait d'avoir.

Assise dans le couloir sans teint, Tenten, pétrifiée, le regard totalement humide, ne quittait plus la rainure naissante d'un carré de linoléum. Les gens passaient devant elle, tandis qu'elle s'enfonçait dans un monde opaque. Elle ne pensait à rien, elle attendait, comme Sakura, comme Hinata. Ces deux dernières prirent, sans le vouloir, un temps pour se remémorer ce moment qu'elles aussi avaient vécu, ce moment où elles étaient devenues mère. Hinata semblait à nouveau sentir sa colonne se contracter et se déchirer, ses muscles se tordre, elle imaginait la douleur tellement bien que celle-ci paraissait réelle. Haruki se glissa dans son esprit, et elle sourit. Sakura voyait son fils qui tournait à toute vitesse les pages d'un livre illustré, et sa fille reliée à une perfusion. Quand elle pensait à eux, cette image apparaissait en premier, puis elle se souvenait que maintenant Shinichi savait lire, et que Naoto n'avait plus besoin d'aiguilles.

Le temps passait, Tenten devait se marier, peut être se retrouver à la place de Temari. Hinata avait un enfant et un homme qu'elle n'arrivait plus à regarder dans les yeux. Sakura un couple qui n'en était plus un, et des enfants qui grandissaient. Tout changeait, leurs vies, à chaque secondes, se muaient en une nouvelle forme qu'elles ne discernaient pas, et qui les emportaient sans qu'elles ne s'en rendent compte.

Ô combien tout cela était absurde.

« Et bien, tu sembles épuisée, glissa Hinata à Temari en regardant, comme les deux autres, les bébés justes nés qui gardaient les yeux clos dans leur couveuse silencieuse. »