CHAPITRE TROIS : PANDORA
" « Et cet homme, ce…
— Krueger. Freddy Krueger.
— Oui. (silence) Ce Krueger, que fait-il dans vos rêves, Nancy ?
— Il me chasse.
— Et pourquoi ? Que veut-il ?
— Me tuer. » (fin de l'enregistrement)
Le plus étrange est que la patiente ne montre aucune hésitation dans ses réponses. Elle croit fermement à son histoire d'un homme maléfique qui viendrait la chercher dans ses rêves et ne dévie jamais de la mythologie très précise qu'elle s'est construite. Elle ne semble pas se rendre compte qu'il ne s'agit que d'une échappatoire à une vérité sans doute bien plus sordide lui ayant inspiré la peur nocturne de l'homme. Penser à interroger les parents et l'entourage sur un éventuel traumatisme sexuel survenu au cours de l'enfance. Ne pas exclure la possibilité d'un inceste. "
Extrait des notes du Dr King (Springwood, Ohio) lors de son étude du cas de Nancy Thompson, mai 2001.
Archivé.
Nancy Thompson posa une main sur sa bouche, le cœur au bord des lèvres. Un cri silencieux serra douloureusement sa gorge et elle sentit des larmes affleurer au coin de ses yeux. Elle ne pouvait pas y croire. Elle refusait d'y croire.
Devant elle, sur l'écran immense qui lui renvoyait l'image de la caméra de surveillance, l'homme ne bougeait pas, prostré sur le lit défait, sa face calcinée cachée dans l'ombre du vieux fedora. Comment Freddy Krueger pouvait-il être ici ? Physiquement ici, dans le monde réel ? C'était impossible.
Elle tourna vers Taggart des yeux écarquillés, emplis d'effroi et d'incompréhension.
Une multitude de questions se bousculaient dans son esprit et, incapable de leur donner une priorité logique, elle décida de les laisser sortir dans l'ordre approximatif dans lequel elles se présentaient.
« Comment avez-vous réussi à l'enfermer ici ?
— En l'extirpant du Monde des Rêves, comme vous-même l'avez fait il y a quinze ans. »
Nancy se retourna vers la source de la voix qui avait retenti derrière elle. Une femme s'était approchée en silence et l'observait d'un air grave, les mains nonchalamment glissées dans les poches de son pantalon à pinces dans une attitude masculine.
« Nancy Thompson, voici le docteur Margaret Burroughs, dit Taggart en se tournant pour accueillir la nouvelle arrivante. C'est elle qui est en charge de Krueger. »
Nancy observa la femme qui lui faisait face avec curiosité. Grande et mince, le visage encadré par une épaisse masse de cheveux noirs coupés au carré, elle respirait l'assurance et l'autorité. Son chemisier blanc aux manches bouffantes, vestige androgyne des années quatre-vingt-dix, accentuait son apparence stricte en affinant davantage sa silhouette longiligne. Les mains toujours plongées dans ses poches, elle ne fit pas mine de vouloir saluer Nancy et celle-ci hésita, ne sachant quelle posture adopter face à cette étrange hostilité.
Le Dr Burroughs dévisageait elle aussi Nancy avec intérêt et son expression hautaine eut tôt fait d'agacer la jeune femme. Elle rougit en songeant à l'image qu'elle devait renvoyer, vêtue de la tenue usée et négligée qui constituait son ordinaire, mais releva le menton avec défi pour soutenir le regard inquisiteur. Burroughs esquissa un sourire moqueur et lui fit un clin d'œil discret.
« Le Dr Burroughs, poursuivit Taggart sans prêter la moindre attention à ce combat de dominance, nous a contactés spontanément il y a deux ans en nous annonçant la capture de Krueger. Elle a accepté de nous le livrer en échange de sa participation, avec son équipe, au projet F.R.E.A.K..
— Le projet F.R.E.A.K. ? répéta Nancy en fronçant les sourcils.
— Force de Rassemblement des Entités Anormales et Kafkaïennes, précisa le dénommé Aram sans se détourner de son ordinateur.
— Kafkaïennes ? »
Aram haussa les épaules et, se retournant légèrement, lui adressa une moue résignée par-dessus son épaule.
« Difficile de trouver un mot en K qui colle au concept », avoua-t-il sur un ton qu'elle jugea déçu.
Nancy leva à nouveau les yeux vers l'écran suspendu et regarda l'homme immobile dans sa cellule, ne parvenant pas à croire qu'il se trouvait ici, à peut-être quelques mètres seulement d'elle. Le pressentiment qu'elle sentait grandir dans son ventre et la ronger comme un chancre depuis qu'on l'avait exfiltrée de son appartement se vérifiait enfin. Après dix ans de fuite au cours desquels elle pensait s'être fait oublier, voilà qu'elle était remise sans ménagement face à celui qui avait ravagé sa vie et avait fait d'elle cette loque qu'elle détestait tant. Quel genre d'individus étaient ces gens pour se permettre de lui enfoncer ainsi le nez dans son passé et ses erreurs ? Qu'attendaient-ils d'elle ?
« En quoi consiste ce projet ? demanda-t-elle, la gorge sèche.
— Une arme, répondit laconiquement Taggart.
— Une arme ?
— Nous rassemblons à Midian les monstres issus des légendes urbaines les plus terrifiantes, précisa-t-il avec hauteur.
— Les monstres ? s'étrangla Nancy. Vous voulez dire qu'il n'est pas le seul ?
— Ce ne sont pas vos affaires, Melle Thompson. Vous êtes ici uniquement à la demande du Dr Burroughs pour le programme Phantasma[1]. Le reste de nos opérations ne vous concerne pas.
— C'est une blague ? dit-elle d'une voix sourde, incrédule. Vous avez non seulement capturé ce salopard de Krueger mais également d'autres créatures tout aussi dangereuses en espérant que tout ce petit monde va docilement coopérer avec vous ? Qui croyez-vous abuser avec cette idée ridicule ? Quel crétin a bien pu donner son feu vert pour une telle mascarade ?
— Je n'ai pas à justifier les actions du F.R.E.A.K. à une civile, Melle Thompson. Mais sachez que le Président des États-Unis lui-même a autorisé ce projet.
— Une meute de loups affamés serait plus obéissante que Freddy Krueger ! ricana-t-elle, dédaigneuse. Il vous tuera avant même que vous ayez pu réaliser qu'il est sorti de sa cellule.
— Il n'a aucun pouvoir dans le monde réel, Nancy, intervint le Dr Burroughs d'une voix patiente. Si vous n'étiez pas aussi aveuglée par votre peur, vous vous en seriez souvenue.
— Aucun pouvoir ? grinça-t-elle entre ses dents serrées. Je me rappelle très bien de la nuit où je l'ai sorti du Monde des Rêves. Il en a profité pour tuer ma mère et a bien failli m'avoir moi aussi. Alors ne me racontez pas de foutaises !
— Nous avons pris toutes les précautions possibles. Je vous promets qu'il est totalement inoffensif.
— Et pourquoi suis-je ici ? »
Elle vit Taggart et Burroughs échanger un regard et frappa le bureau métallique du plat de la main, furieuse.
« Vous m'avez retrouvée et amenée ici de force. J'imagine que ce n'était pas pour le plaisir de dévoiler votre projet ubuesque à la civile stupide que je suis. Qu'attendez-vous de moi ? », cria-t-elle, soudain hors d'elle.
Le Dr Burroughs soupira et, sortant enfin les mains de ses poches, s'avança vers l'écran tout en parlant.
« Cela fait maintenant deux ans que nous l'avons capturé, dit-elle sans quitter Krueger des yeux. Malgré tous nos efforts, nous avons été incapables de le sortir du monde réel. Il est bloqué ici. »
Elle se retourna et fixa Nancy.
« S'il ne peut pas naviguer entre les mondes et avoir une influence sur les rêves des autres, il ne nous sert à rien. Son pouvoir ici est insignifiant et cela le rend largement remplaçable par ses congénères.
— Tant mieux. Débarrassez-vous-en, lâcha sèchement Nancy.
— Ça ne fonctionne pas comme ça, Melle Thompson, répondit Taggart avec froideur. Krueger représente un énorme investissement pour l'Etat. Nous devons tout tenter pour le rendre opérationnel.
— Je suis parvenue à mettre au point un protocole pour le renvoyer dans le Monde des Rêves, reprit Burroughs. Mais nous avons besoin pour ça d'un des enfants originels d'Elm Street.
— Il y en a d'autres, se défendit la jeune femme, mal à l'aise.
— Non. Vous êtes la seule, murmura le docteur d'un ton désolé. Il les a tous tués. Vous êtes la dernière enfant d'Elm Street encore en vie, Nancy. »
Nancy Thompson cilla et amorça un mouvement de recul qui lui enfonça le bord saillant du bureau dans le bas du dos.
Il les avait tous tués.
Au fond d'elle, elle savait. Elle savait qu'il ne restait qu'elle. Qu'elle était le dernier rempart à abattre. Que ferait-il lorsqu'il l'aurait tuée, elle aussi ? Sa sombre vengeance exécutée, que deviendrait-il ? Allait-il disparaître dans les limbes de l'oubli, anéanti par l'accomplissement de son Œuvre ? Ou trouverait-il d'autres victimes, poursuivant ses immondes desseins et se traçant un chemin d'une atrocité à l'autre en attendant de retrouver un adversaire à sa hauteur ?
Elle regarda encore une fois son ennemi, s'abîmant dans le spectacle irréel du croque-mitaine confiné comme un vulgaire délinquant.
Il était hors de question qu'elle donnât à Krueger la moindre chance de sortir de sa prison. Qu'il eût perdu ses pouvoirs était la meilleure nouvelle qu'elle avait entendue en dix ans d'existence tourmentée. Les lui rendre consciemment et lui permettre de retourner en toute impunité dans le Monde des Rêves était inenvisageable.
« Et si je refuse ? dit-elle en se retournant vers Burroughs.
— Je crains que vous n'ayez pas ce luxe, Nancy, répondit le docteur d'une voix ferme. Voyez-vous, comme vous l'a dit le Major Taggart, nous avons beaucoup investi dans ce projet et nous comptons bien le voir aboutir, indépendamment de ce que vous en pensez.
— C'est une menace ? »
Burroughs haussa les épaules.
« Prenez-le comme vous voulez. Nous aurons tout le temps de vous convaincre. Pour l'heure, nous allons vous laisser vous reposer. Je vais vous conduire à votre chambre.
— Vous voulez dire ma cellule ?
— Vous n'êtes pas notre prisonnière, Nancy. Considérez-vous comme étant invitée ici. »
Les lèvres pincées, elle recula d'un pas avant de faire demi-tour pour s'éloigner en direction d'une porte fermée et gardée par un homme armé. Nancy soupira, comprenant qu'elle devait la suivre et bougea péniblement, encore assommée par les révélations qu'on venait de lui asséner sans aucune douceur. En passant aux côtés d'Aram, elle leva une dernière fois la tête vers l'écran, espérant vainement que la vision incongrue de Krueger embastillé dans cette cellule minuscule n'avait été que le fruit de son imagination. Le menton appuyé ses sur mains jointes, le croque-mitaine n'avait pas bougé, plus figé et austère qu'une statue. Son impassibilité n'était qu'un leurre. Elle le connaissait suffisamment pour savoir que sa captivité devait le rendre fou. Que ses geôliers fassent une erreur, une seule erreur, et il leur sauterait à la gorge avec moins de remords que n'en éprouverait un glouton saignant un lapin.
Saisie par son inhabituelle passivité, Nancy détailla plus attentivement l'homme plongé dans la pénombre et dont la silhouette anguleuse et menaçante suffisait à faire ressurgir des souvenirs qu'elle pensait enfouis au plus profond de sa mémoire, engloutis sous les amalgames chimiques et les amnésies plus ou moins volontaires provoquées lors de ses séances d'hypnose expérimentales. Elle frémit et déglutit bruyamment, luttant contre les images qui s'imposaient impitoyablement à elle. Tina, l'abdomen lacéré, recroquevillée au milieu de son lit dans une mare de sang, les traces de son agonie se lisant jusqu'au plafond. La chambre de Glen, inondée par un geyser continu d'hémoglobine poisseuse et d'organes déchiquetés. Rod, la nuque cassée, pendu aux barreaux de sa cellule par un drap sale qui s'était enroulé seul autour de son cou.
Et tant d'autres. Sa mère, calcinée jusqu'à l'os, disparaissant dans son matelas ouvert sur des profondeurs abyssales. Son père, mort de chagrin et de haine après des années d'errance éthylique. La jeune Kristen, dévorée vivante par une abomination ophidienne. Et Neil…
Elle prit une profonde inspiration et secoua la tête pour fermer son esprit à ces réminiscences trop réalistes. Elle aurait donné beaucoup pour s'en affranchir définitivement.
Devant elle, Krueger frissonna, un long tremblement qui agita furieusement son corps pétrifié et, lentement, il tourna son visage déliquescent vers la caméra, plongeant ses yeux pâles dans ceux de Nancy, la transperçant à travers la lentille de l'objectif. Elle laissa échapper un jappement étonné et se détourna vivement pour échapper au regard glacial. Elle s'éloigna, accélérant le pas pour rejoindre le Dr Burroughs.
« Il ne peut pas vous voir », la rassura tranquillement Aram.
Elle rentra la tête dans les épaules et passa la porte devant le garde impavide, se hâtant de rattraper la femme qui l'avait devancée de quelques secondes.
Il n'avait pas besoin de la voir pour savoir qu'elle se trouvait auprès de lui. Il avait toujours su le sentir.
Toujours.
~o~
« Est-ce que vous allez enfin m'expliquer, vous, ce qu'est exactement cet endroit ? »
Elle avait allongé son pas et courait presque pour rejoindre la femme dans le long couloir sombre et étroit. Burroughs s'arrêta et se tourna lentement pour la toiser, une expression indéchiffrable sur le visage.
« Depuis que je suis arrivée ici, personne n'a encore été foutu de me présenter correctement les lieux. Combien de temps encore vais-je devoir m'en tenir à mes hypothèses ? »
Nancy vit la femme devant elle ciller et se détendre imperceptiblement.
« Vous avez raison, reconnut-elle. Que voulez-vous savoir ?
— Où sommes-nous ?
— Dans le Wyoming.
— Ça, je le sais. Claymore me l'a dit.
— Ah, vous avez déjà rencontré Claymore, dit Burroughs d'un air pensif.
— C'est lui qui m'a accueillie à l'atterrissage de l'hélicoptère.
— Qu'en pensez-vous ?
— Quoi ? De Claymore ? »
Nancy prit une longue inspiration et haussa les épaules d'un air las.
« Je le trouve… visqueux.
— Visqueux ? »
La femme esquissa un sourire qu'elle tenta trop tard de réfréner. Nancy avait perçu l'amusement perçant dans sa voix au moment où elle avait repris le terme qu'elle-même avait employé pour qualifier l'anglais courtaud et elle devina que Burroughs ne le portait pas dans son cœur. Cela la rendit, l'espace d'un instant, plus sympathique à ses yeux.
« Je vais vous montrer quelque chose », dit-elle subitement après plusieurs secondes de silence, l'air d'avoir pris une décision importante.
Elle fit demi-tour, entraînant Nancy en arrière dans le corridor.
« Vous êtes dans un ancien abri antiatomique, l'un des plus importants du Midwest, commença-t-elle. Il a été construit par le gouvernement pendant la Guerre Froide et devait servir à abriter un millier de personnes. Il a été conçu comme une base militaire, avec tout l'équipement nécessaire à un quartier stratégique. Il y a une quinzaine d'année, la C.I.A. l'a racheté pour un dollar symbolique et en a fait… ça. »
Tout en parlant, elle s'était rapprochée d'une porte et avait fait glisser son badge dans la serrure magnétique. Dans un claquement sourd, la porte se déverrouilla et Burroughs la poussa en grimaçant, trahissant l'effort fourni pour ouvrir l'huis massif. Elle entra, faisant signe à Nancy de la suivre et s'engagea dans l'obscurité.
« Midian… », dit-elle au moment où un interrupteur automatique se déclenchait, allumant un feu gigantesque dans la cheminée à l'autre bout de l'étrange pièce.
L'effet était des plus théâtral. Nancy salua le mal qu'elle venait de se donner et songea qu'il serait peut-être opportun d'applaudir une mise en scène aussi soignée.
Sous ses yeux se dévoilait une chambre de dimension moyenne, décorée comme un bureau anglais des années cinquante. Le feu craquait dans l'âtre, ronflant et ronronnant, conférant à l'endroit un aspect chaleureux et accueillant. Des étagères en bois foncé couraient le long des murs, filant jusqu'au plafond, leurs rayonnages plein à craquer de livres, de revues et de babioles hétéroclites. Des gravures antiques aux couleurs effacées par le temps étaient punaisées ici et là, leurs coins effrités et racornis s'enroulant sur eux-mêmes, luttant pour reprendre leur forme cylindrique d'origine.
« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance, cita son hôte dans son dos.
— Pourquoi Midian ? demanda Nancy dans un souffle.
— Vous avez lu Clive Barker ? »
Nancy secoua la tête mais n'obtint pas plus de précisions de la part de son cicérone. Elle fit un pas et sentit son pied s'enfoncer mollement dans une texture douce et épaisse. La jeune femme baissa les yeux vers le magnifique tapis persan qui recouvrait le sol, hésitant à fouler de ses lourds croquenots une telle œuvre d'art.
Burroughs la dépassa d'un pas tranquille, sans s'émouvoir de marcher sur les broderies compliquées qui devaient valoir plusieurs milliers de dollars et gagna une seconde porte de l'autre côté de la pièce. Elle l'ouvrit à l'aide de son badge et se glissa dans un couloir au bout duquel se trouvait un homme, assis derrière un comptoir bardé d'écrans.
L'étroitesse de cette nouvelle pièce était accentuée par les hautes bibliothèques qui flanquaient le tapis tout en longueur menant jusqu'au bureau du garde. Ici aussi les tablettes étaient encombrées de colifichets ésotériques et de vieux livres à la couverture craquelée. De petites appliques en fer forgé diffusaient une lueur orangée qui allongeait bizarrement les ombres et les faisait vaciller.
Les deux femmes parvinrent vers le militaire en faction dont les cent vingt kilos de muscles peinaient à se trouver une place dans le minuscule espace qui leur était dévolu. Il leva vers elles un visage olivâtre aux traits larges et plats d'une beauté arrogante, dont la symétrie parfaite était rompue par un tourbillon d'encre noire.
« Dr Burroughs, dit l'homme avec déférence. Puis-je connaître l'identité de la personne qui vous accompagne ?
— Nancy Thompson. Une invitée. »
L'homme soupira.
« Les visiteurs ne sont pas admis dans cette partie de Midian. Vous le savez mieux que personne, docteur.
— Mme Thompson fait partie de mon équipe, Mauro. Elle a le droit de se trouver ici.
— Pas avec ce badge, docteur. »
Burroughs baissa la tête, fixant sans ciller l'imposant samoan. Celui-ci lui rendit son regard, fronçant les sourcils au-dessus de ses yeux noirs profondément enfoncés dans ses orbites.
« Nous avons l'accord du Pr Claymore, Mauro. »
Celui-ci secoua la tête, impassible.
« Je suis désolé, Dr Burroughs, mais je suis obligé de vous refuser l'entrée de…
— Ça ira, Mauro. »
Nancy tourna la tête et aperçut Farley Claymore qui les rejoignait en se dandinant, de sa démarche chaloupée d'homme corpulent. Il avançait en souriant, les mains posées sur sa bedaine proéminente.
« Laissez-les entrer, dit-il au garde en arrivant à leur hauteur.
— Bien monsieur », répondit le samoan en tournant une clef fichée dans le bureau.
Dans un long raclement, l'une des bibliothèques pivota derrière eux, révélant une petite alcôve.
« Sésame, ouvre-toi », susurra Claymore avec juste ce qu'il fallait d'accent dramatique dans la voix.
Il désigna le passage à Nancy et s'effaça, la frôlant à peine.
« Nous l'appelons la Caverne d'Ali Baba, lui précisa-t-il à mi-voix. Ou la Boîte de Pandore, pour les plus pessimistes. »
Il avait lancé une œillade ironique au Dr. Burroughs en finissant sa phrase et son sourire s'était fait légèrement méprisant. Nancy le regarda quelques secondes, dubitative, avant de s'engager dans la niche obscure, précédant Burroughs qui avait subitement l'air d'avoir mordu dans un citron.
« Crétin visqueux », murmura-t-elle, et Nancy fut certaine que Claymore l'avait entendue.
Le renfoncement, plongé dans l'ombre, ne devait pas faire plus d'une dizaine de mètres carrés et abritait plusieurs vitrines éclairées de l'intérieur. Nancy s'approcha de la première, observant le cube scintillant qui y trônait. Finement ouvragé, l'objet semblait être fait d'or et d'un bois foncé, presque rouge. Des motifs géométriques compliqués recouvraient toute sa surface, formant des enluminures ciselées dont les arabesques délicates évoquaient une marqueterie sarracénique. Elle devinait un mécanisme sous les ornements patinés et sentit monter une envie irrésistible de le prendre dans ses mains pour modifier sa structure. Elle était certaine qu'il serait chaud sous ses doigts.
« Qu'est-ce ? murmura-t-elle, la poitrine broyée par la menace latente émanant du cube.
— Un casse-tête, dit Claymore derrière elle. Ancien. Très dangereux.
— Le Rubik's Cube du Diable[2] ? », plaisanta la jeune femme, mal à l'aise.
Le britannique se cacha la bouche derrière une main et laissa échapper un petit rire amusé.
« On pourrait dire ça, acquiesça-t-il en la dévisageant. Cela dit, je vous déconseillerais d'en venir à bout. Vous n'aimeriez pas découvrir la surprise qui se trouve à la clef. »
Il y avait la promesse d'un monde de souffrance dans ces mots et Nancy ne s'attarda pas auprès de l'objet malfaisant. Elle s'éloigna, continuant son exploration. Une seconde vitrine mettait en valeur une opale taillée de la taille d'un noyau de pêche, plus rouge que le sang[3]. D'étranges reflets brillaient à sa surface, miroitant sous la lumière crue des lampes LED qui l'éclairait. Elle y plongea le regard et contempla, ahurie, les visages minuscules qui apparaissaient les uns après les autres, pâles et déformés, hurlant silencieusement leur terreur. Les yeux écarquillés, elle fixa cette farandole macabre, incapable de s'en détacher. Le contact d'une main sur son épaule brisa l'enchantement et elle recula en tremblant, son cœur battant la chamade.
« Si vous vous investissez autant dans chaque relique qui se trouve ici, lui chuchota Claymore de sa voix profonde, nous allons vous ramasser à la petite cuillère. »
Elle se tourna vers lui, hébétée, ne sachant que dire.
« Puis-je vous suggérer de regarder de loin ?
— Que sont ces objets ? demanda-t-elle.
— Vous vouliez savoir ce qu'était Midian. Midian est un lieu qui s'affranchit de la logique. Tous les contes, toutes les légendes que vous avez pu entendre au cours de votre vie et que l'on a pris grand soin de vous présenter comme fictives ont trouvé refuge ici. Vous êtes au cœur de la preuve ultime que tout ce qu'on a toujours cru imaginaire est en fait parfaitement réel. Voilà ce qu'est Midian : un temple du fantastique. Le sanctuaire des choses les plus effroyables que la Terre ait jamais porté.
— Toutes rassemblées ici ? »
Nancy tremblait légèrement, refusant de croire ce qu'elle entendait.
« Presque. Voilà bien quinze ans que nous nous efforçons de réunir tous les mystères du monde. Nous en sommes encore loin, évidemment, mais nous avons bien progressé… »
Il s'avança vers une autre vitrine qui renfermait un globe argenté de la taille d'un poing. Il flottait dans les airs, oscillant légèrement de gauche à droite. Sur l'un de ses côtés émergeaient deux lames brillantes dotées chacune de deux pointes effilées. Nancy s'approcha à son tour, fascinée par la lévitation insensée de cette sphère. Lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques centimètres du verre de protection la séparant de la boule opaque, un œil unique et rond s'ouvrit dans la coque brillante, la fixant avec avidité[4]. Elle poussa un cri de surprise et recula en jurant.
« Adorable, n'est-ce pas ? Ceux-là sont parmi les plus rares.
— Et ça ? », demanda Nancy en désignant une autre sphère, blanche et rouge, posée sur un coussin sans aucune protection.
Claymore haussa les épaules, une moue dégoûtée sur le visage.
« On ne sait pas exactement de quoi il s'agit, intervint Burroughs en se plaçant aux côtés de Nancy. La dernière fois que nous l'avons ouverte, il en est sorti une sorte d'ornithorynque obèse profondément endormi qui ronflait tellement fort que les murs en ont tremblé[5]. Nous l'avons réintroduit dans la boule et, depuis, nos équipes cherchent le moyen de le réveiller.
— Et s'il détruit tout ?
— Nous sommes parés à toute éventualité. Vous n'imaginez pas ce que Midian a déjà dû affronter depuis le création du F.R.E.A.K..
— Je ne préfère pas », murmura Nancy avec répugnance.
Elle s'était dirigée vers la dernière devanture, inexorablement attirée par l'énorme livre ouvert exposé aux regards. Il avait l'air bien plus vieux qu'elle et lui rappelait les grimoires magiques dont la mention auréolée de danger parsemait les livres fantastiques qu'elle dévorait pendant son adolescence. Ses pages jaunies et dures semblaient vouloir s'effriter à la moindre tentative pour les tourner et sa couverture brun sale paraissait tannée dans un cuir épais. Bœuf ou…
Humain, lui souffla sa conscience.
Elle frissonna et se positionna au-dessus des pages ouvertes, parcourant du regard les lignes de symboles cabalistiques dont l'encre rougeâtre avait commencé à s'effacer par endroits. Cela ressemblait à des runes nordiques. Ou au Klingon. Pour ce qu'elle en savait, elle avait peut-être sous les yeux le legs ultime de Gene Roddenberry à ses ouailles… Le même pigment, rouille ou sépia, avait prévalu à l'exécution de croquis anatomiques de créatures non-humaines, tracés à la plume avec une précision dérangeante. Sur la page opposée se dessinait une fine écriture manuscrite qui devait être une traduction. Elle plissa les yeux, essayant de décrypter les pattes de mouche qui révélaient des mots dans une langue qu'elle ne reconnut pas.
« Klaatu, lut-elle péniblement à mi-voix, Barada Nik… »
Une main gantée de fer se posa sur la page qu'elle était en train de déchiffrer, l'interrompant dans sa lecture.
« Je m'arrêterais là si j'étais vous », murmura une voix masculine grave et onctueuse.
Elle se tourna vers l'homme qui venait de l'empêcher de déclencher Dieu sait quoi et l'observa avec curiosité, ses yeux s'attardant sur la ligne dure de la mâchoire carrée, couverte de courts poils d'une barbe sombre. Sous sa moustache savamment hirsute, le trait étroit de sa bouche s'ouvrit, découvrant une dentition blanche et impeccable en un sourire que n'aurait pas renié un requin.
« Nancy Thompson, dit Claymore, voici Ash Williams, le gardien du Necronomicon. »
[1] Selon la classification du moine Alcher de Clervaux, il existe cinq types de rêves : l'oraculum, la visio, le somnium, l'insomnium et le phantasma, qui correspond aux apparitions fantomatiques perçues au cours des premières phases du sommeil et qui, par extension, englobe également les cauchemars.
[2] Sans le savoir, Nancy n'est pas loin de la vérité. Le Cube des Cénobites, clé de voûte de la série Hellraiser, fonctionne en effet d'une manière similaire à un Rubik's Cube puisqu'il faut en manipuler les différentes parties pour pouvoir l'ouvrir.
[3] L'Opale du Djinn du film The Wishmaster libère un génie maléfique rêvant de sortir son espèce de la prison dimensionnelle à laquelle ils ont été condamnés et, comme tous les méchants mégalomanes, de contrôler le monde.
[4] Ces sphères tueuses aident le maléfique croquemort Jebediah Morningside, de la série Phantasm, à dérober des cadavres.
[5] Même s'il n'est pas le plus célèbre, le pokémon Psychokwak est bien connu pour sa maladresse et son air perpétuellement ahuri.
