Les deux heures qui suivirent furent très longues pour Léonardo. Sans ménagement, il ordonna à Mikey d'aller dans sa chambre, ne supportant pas les nombreuses questions du benjamin. Surtout que, à son plus grand agacement, les questions de Mikey tournaient plus sur lui, Léo, bien portant et conscient, plutôt que sur Raphael, à l'état très préoccupant. Assis à l'extrémité d'une chaise, devant la porte close du labo, se triturant les mains d'angoisse, il attendait que Donnie en sorte avec le verdict. Un verdict qui ne pouvait être que leur frère était hors de danger. Il se refusait à imaginer une autre éventualité. Comme au contraire, il acceptait le fait qu'il était responsable de l'état de Raphael. S'il n'avait pas été aussi égoïste et paresseux, il n'aurait pas embrassé Mikey et s'il avait été moins faible, il n'aurait pas davantage cédé à Donatello et Raphael et ceux-ci n'auraient jamais développé l'idée qu'il pouvait être plus que des simples frères.

Plus il y réfléchissait, plus il se blâmait. Certes, il n'avait jamais encouragé ses frères à poursuivre leur liaison. Durant l'acte, il ne leur avait jamais glissé le moindre sous-entendu amoureux. Mais, en quoi les avaient-ils découragés avant récemment ? Il était passé de la geisha de service au chevalier croisé du jour au lendemain. Bien entendu, ses frères avaient été troublés du changement. Déçus, certainement, car ils il trouvaient leur compte. Léonardo n'avait jamais pris le temps de réfléchir aux motivations de ses frères, trop préoccupé à se justifier lui-même à ses propres yeux. Il avait mis cela sur le compte des hormones de l'adolescence. A 16 ans, le sexe était devenu une préoccupation et, eux comme lui-même, savaient leurs opportunités limitées de ce côté. Se tourner les uns vers les autres allait presque de soi, il s'avouait y avoir déjà songé, sans se réjouir de cette éventualité. Mais jamais, jamais, son esprit s'était imaginé une relation à 4. C'était impossible. Il pouvait admettre le raisonnement de ses frères, mais il n'avait pas envie de ce genre de relation polygame, ou tous se tournait vers lui uniquement. De même, il admettait que même une relation unique avec l'un d'entre eux ne l'intéressait pas. Il lui aurait fallu choisir un frère parmi les autres et il ne pouvait s'y résoudre. Il les aimait tous également et de par sa position de leader, il ne pouvait préférer un frère à un autre. Il allait leur parler, leur expliquer qu'il ne leur en voulait pas, mais que pour lui, il ne voulait plus de ce genre de relation. Il avait toujours été maladroit à exprimer ses sentiments, les gardant pour lui, craignant d'y livrer une faiblesse. Il ouvrirait son cœur à ses frères, leur parlerait sincèrement et doucement. Sans doute, cela les toucherait.

Finalement, la porte du labo s'ouvrit enfin, livrant un Donatello extenué. La tortue au bandana bleu se précipita :

-Comment est-il?

-Hors de danger. J'ai procédé à une purge au charbon actif. Il devrait être nauséeux encore quelques temps.

Donnie avait un air si tragique que Léo craignit un moment que celui-ci lui mentit et que Raphael était mort.

-Mais que lui-est-il arrivé ?

-Tu ne veux pas vraiment le savoir, Léo.

-J'exige de connaitre la vérité sur l'état de mon frère et les circonstances qui l'ont mené à cela.

-Trop d'alcool et…des antihistaminiques.

-Des anti-quoi ?

-Pilules d'allergies…heureusement, c'était les seuls médicaments qu'il y avait chez Casey et il ne devait n'en resté que quelques cachets.

-Mais Raph n'est allergique à rien.

-Justement. N'en parlons plus, Léo.

Un silence s'étira alors que Léo sentit le poids le plus lourd de sa vie sur ses épaules. Il eut enfin le courage de parler:

-Puis-je le voir ?

-Je ne sais pas, Léo. Je ne suis pas certain que cela soit une bonne idée. Raphael est…fragile en ce moment. Ce n'est pas le moment de le contrarier ou de le blesser.

-Je n'en n'ai pas l'intention, Don ! Seulement…juste…

Sa voix se brisa alors que les larmes lui montèrent aux yeux.

Donnie soupira et enleva de nouveaux ses lunettes embuées de larmes.

-Léo, tout cela est beaucoup à procéder pour une tortue passionnée et entière comme Raphael. Ne lui en parle pas. Le sujet demeure trop sensible.

Léo était trop bouleversé pour s'opposer, il fit un acquiescement rapide de la tête et pénétra dans le labo en refermant tranquillement la porte. Il posa son œil sur Raph, actuellement appuyé sur des oreillers dans le lit étroit. Léo se dirigea vers lui et s'assit le cœur battant à côté de la tortue convalescente. Il jeta un regard nerveux autour de lui. Tout était immaculé et aucune trace de la quasi-mort de Raph demeurait, à son plus grand soulagement. Raph le regarda avec les yeux rétrécis, mais garda le silence tandis que Léo luttait pour trouver ses mots, sans croiser le regard vert inquisiteur.

Il n'en trouva pas.

Que pouvait-il dire à son frère qui avait frôlé la mort par sa faute ? Son frère qui, semble-t-il, en était venu à l'aimer à cause de son comportement déshonorable, à lui, Léonardo, l'ainé, censé veiller sur lui. Il n'osait à peine le regarder, craignant le résultat que le spectacle de sa trop vive émotion entrainerait.

-Léo…regarde-moi.

La voix de Raphael était douce et humble. Léo ne put résister et leva les yeux. Le regard de son frère était triste, sans aucune rancœur ni rancune. Il ne put y tenir et se jeta à son cou en sanglotant.

-Ne me fais jamais plus une peur pareille !

Raphael lui rendit son accolade et ils s'étreignirent durant un moment avant que les lèvres de la tortue allongée vinssent frôler la tempe de la tortue bleue. Léo, presque hystérique dans son soulagement de voir son frère vivant, n'en tint pas compte. Les quelques baisers suivants de réconfort prodigués par Raphael n'alertèrent pas davantage Léo, puisque leur nature demeurait essentiellement fraternelle et amicale. Peu à peu, au fil des caresses sur sa carapace et des baisers légers sur son front et ses joues, Léo commença à se sentir plus calme. C'est alors que les lèvres de Raphael se posèrent à la commissure des siennes, sans s'appuyer, ne faisant que les effleurer, presque accidentellement. Ne se voyant pas repousser, Raphael retenta d'abord craintivement un baiser un peu plus centré et appuyé, puis un baiser franc, qui n'avait absolument rien de fraternel, alors que les mains de la tortue rouge maintenaient la tête de son frère en place.

Sous l'assaut, fragilisé par les émotions, Léo fondit. Jamais il n'avait reçu un baiser autant porteur de fougue et de passion. Certes, Raphael l'avait déjà embrassé par le passé, ainsi que ses autres frères, mais il s'agissait davantage de préludes à des ébats sexuels. Lorsqu'il avait été embrassé par eux dans le passé, jamais Léo n'avait ressenti de leur part autre chose que de l'excitation ou, au mieux de la reconnaissance. Il ne s'était jamais senti « aimé » d'un point de vue romantique, d'où sa surprise devant les protestations d'amour de ses frères. Raphael, particulièrement ne l'embrassait qu'avec une voracité lubrique, sans y mettre aucun autre sentiment. Du moins, c'était la perception qu'il en avait eu jusqu'à présent. Étais-ce lui ou Raphael qui avait changé ? Raphael s'ayant confessé y mettait-il plus d'épanchement, n'ayant plus de raison de se restreindre? Léonardo ayant entendu la confession était-il plus réceptif? Le baiser échangé vibrait d'adoration. Raphael avait failli y rester, Léo ne pouvait mieux communiquer son soulagement que par une réponse identique à la marque d'affection reçue. Lorsqu'il irait mieux, ils en discuteront mais en ce moment, lui et Raph avait tous deux besoins de réconfort et Léo, trouvant les caresses de plus en plus passionnées, oublia ses inquiétudes et ses réserves. Il répondit avec une ardeur presque égale aux avances de l'autre tortue.

Raphael le tira vers lui et il se retrouva plastron à plastron avec son frère alité, poursuivant le baiser, alors que ses poumons hurlaient pour avoir de l'air. Audacieusement, il mordit sa lèvre inférieure doucement et puis la lécha, afin d'indiquer son désir d'approfondir le baiser. Léo obtempéra automatiquement, leurs rencontres nocturnes étant encore récentes et ses réflexes de partenaire de lit, toujours présents. Leurs langues se caresseraient, tournant l'une autour de l'autre, celle de Raphael clairement plus dominante. Les mains de Raph qui parcouraient ses bras et sa carapace commencèrent à s'enhardirent jusqu'à aller en dessous très lentement, lui prodiguant des frissons de plaisir le faisant de plus en plus fondre, au point de sentir ne faire qu'un avec la tortue qui l'enlaçait avec autant de passion. Léo ne reprit conscience avec la réalité que lorsque les mains puissantes agrippèrent fermement ses fesses, les écartant de chaque côté, les doigts effleurant le centre de haut en bas. Puis, avec assurance, une des mains empoigna la jolie queue verte de Léo afin d'en pincer coquinement le bout. Ce fut comme une claque, le geste étant indéniablement suggestif. Avant le sexe, Raph jouait toujours avec sa queue, clamant comment elle était sexy et le rendait fou. Léo tenta de se dégager doucement :

-Raph…non…pas ici…

Avec peine, totalement aveuglé par la lascivité, Raph interrompit son baiser pour lui répondre, mais en continuant de le caresser avec insistance :

-Mmhh. Pourquoi ? Nous sommes bien non ? Seuls, un semblant de lit…Allez bébé, tu en meurs d'envie.

-Bébé ?

La tentative de dégagement fut plus brusque et le ton avec lequel Léonardo avait répété le surnom montrait qu'il n'avait plus du tout la tête à la romance. Raphael, d'un geste rapide, saisit les poignets de la tortue au-dessus de lui et renversa leur position.

-Hum, pardon Léo. Je vais trop vite. Nous pouvons en demeurer aux baisers.

Sans lui laisser le temps de répondre, il lui cloua le bec de ses lèvres entreprenantes.

Léo, écrasé sous le poids de la tortue amoureuse, tenta de se débattre. Raphael ne lui faisait pas mal, au contraire. La chaleur que faisait naitre dans son ventre ses caresses était délicieuse. Mais le jeune chef ne VOULAIT PAS de ses câlineries, malgré tout. Il ne désirait pas ce genre de relation, sachant que céder à Raphael serait soit peiner ses autres frères ou devoir leur céder aussi et il ne souhaitait plus passer ses nuits successivement dans les lits de ses trois frères. Bref, cela menait à une situation impossible et Léo menait déjà une vie assez compliquée comme cela. De plus, il serait sûrement sur un autre continent dans moins de 48 heures. Il ne voulait pas que Raph conserve ses illusions et prenne ce départ comme une trahison ou un abandon.

-Cesse de te débattre, béb..Fearless. Tu vas aimer cela…Je te le promets.

Léo n'eut pas le temps de se questionner davantage qu'il poussa un cri, plus de surprise que de réelle douleur. Raphael l'avait assez profondément mordu dans le creux du cou, jusqu'au sang probablement. Cet acte provocant rendit tous ses moyens à Léonardo qui, d'un coup de tête, réussit à faire lâcher prise Raphael.

-Merde, Léo ! jura Raphael en se tenant le front, mais en conservant une partie importante de son corps sur lui. C'était pourquoi ça ?

-Et toi ? Espèce d'animal ! Léo porta les doigts en tremblant à son cou, constatant le sang. Tu m'as mordu ! Seulement parce que je ne voulais pas faire ce que tu voulais.

-Non ! Bien entendu que non, c'est une marque d'amour ! Et c'est censé être aphrodisiaque !

-Je ne veux pas de ton amour, Raph ! Ni du tien, ni de celui des deux autres ! Quand vas-tu te le mettre dans le crâne ? Si je n'ai pas voulu de tes caresses, ce n'est pas des morsures qui me feront changer d'avis !

Un éclair blessé brilla dans les yeux verts. Léo se rappela que Raphael avait passé une nuit difficile et qu'il devait démontrer plus de diplomatie. Il reprit plus calmement :

-J'ai expérimenté avec toi, enfin avec vous tous, des choses que je n'étais même pas certain de pouvoir vivre un jour. Je vous en remercie. J'ai commencé avec Mikey dans un but thérapeutique et je me suis laissé entrainer, peu importe les raisons. J'aurai dû vous dire auparavant que la situation me rendait inconfortable et que je voulais qu'elle cesse. Je n'ai pas envie d'une relation à plusieurs et ce n'est pas ainsi que j'envisage mon futur. Je vous aimerais toujours comme des frères et je ne voudrais pas que ces malheureux épisodes changent les relations entre nous. Je souhaite reprenne avec vous sur un pied de camaraderie et de fraternité. Rien de plus. Tu seras toujours important à mes yeux, Raphael, ainsi que Donnie et Mikey. Vous êtes mes frères, ma seule famille, mon monde. Mais je n'ai pas envie d'ajouter une dimension sexuelle à notre lien. Il n'en n'a pas besoin, il est déjà fort. Tu ne dois pas le prendre mal, car tu ne perds rien. Je demeurerais toujours ton meilleur ami.

Léo s'arrêta, fier de son petit laïus. Il avait tellement été concentré à choisir chaque mot qu'il n'avait pas porté une réelle attention à son vis-à-vis. Il s'assombrit devant l'air brisé du cadet malgré une lueur toujours combative qui dansait dans les yeux d'émeraude.

-Tu ne sais même pas ce que tu jettes, s'exclama Raph. Tu ne sais même pas ce que cela pourrait être si tu te donnais la peine d'essayer ! Tu ne peux décider de cela tout seul ! Tu as parlé de tes sentiments, maintenant, écoute les nôtres !

-Je suis le leader, et si je considère qu'une situation est dommageable pour notre clan, seul mon avis compte, et je dis que cela se termine maintenant." Leo grogna à travers ses dents serrées.

-Tu n'es pas le leader en ce qui concerne notre vie sentimentale. Tu n'as aucun contrôle sur notre cœur, Léo et tu ne peux nous empêcher de t'aimer !

-Tout comme vous ne pouvez m'obliger à vous aimer en retour.

Les deux tortues face à face et haletantes, commençaient à montrer les dents et à grogner. Il y avait un certain temps qu'il n'avait eu un argument aussi chaud avec la tortue colérique, au point d'être prêt à en venir aux coups mais Léo avait soudain une telle montée d'agressivité, sans doute résultante de tout le stress accumulé, qui souhaitait engager le combat pour faire rentrer dans la tête de Raph, une bonne fois pour toute, par la force, puisque c'était nécessaire, qu'il pensait ce qu'il disait et qu'il ne changerait pas d'avis. Plus jamais il ne serait la pute de ses frères, aimé ou non.

Soudain, on frappa à la porte :

-Léonardo ? Es-tu encore au chevet de Raphael ?

-J'arrive Sensei, répondit clairement Léonardo, tout en repoussant Raph pour se relever.

Raphael agrippa le poignet de son frère avant qu'il ne sorte :

-Léo, Donnie me garde sous observation jusqu'à je ne sais quelle heure. Mais viens nous rejoindre au labo à minuit. C'est insonorisé. Nous pourrons parler. Laisse-nous t'exprimer notre point de vue. Je t'en prie, laisse-nous essayer de te convaincre. Nous ne te toucherons pas, promis.

-Raphael…

-Promets-moi au moins d'y réfléchir

-C'est inutile, Raphael. Repose-toi.

Il sortit, faisant fi des injures lancées par son frère furieux et fit signe à Splinter qu'il pouvait entrer.

-Vous pouvez y aller, Sensei.

-Oh, c'est toi que je voulais voir, Léonardo.

Le leader fut perplexe. Raphael frôlait la mort et Maitre Splinter n'allait pas le voir ? Certes, la tortue rouge n'était pas le fils préféré du rat, mais tout de même, Léo trouva cela fort.

-J'ai à te parler, concernant notre discussion…

-Oh !

Léo suivit son Sensei qui s'éloigna de la porte du labo où l'on entendait quelques bruits d'objets projetés.

-Léonardo ? Qu'as-tu au cou ? Tu es blessé ?

Devant l'embarras de la tortue bleue, Splinter fronça les sourcils :

-C'est Raphael qui t'a fait cela ?

-Peu importe, Sensei, concernant notre projet…

-Viens avec moi, mon fils, loin des oreilles indiscrètes. J'ai à te parler de plusieurs autres aspects.

Au même moment, alors que Maitre Splinter trainait le leader vers ses appartements privés, Mikey apporta une tasse de thé à Léonardo.

-Yo, Léo, j'ai pensé que puisque la matinée avait été mouvementée, tu n'avais pas eu le temps de…

Mikey cessa de parler, ses yeux grands comme des soucoupes fixant la morsure. Léonardo eut peur d'y voir briller la jalousie, mais cela ne fut pas le cas. Au contraire, un sourire qui aurait rendu le chat de Chestershire jaloux, étira les lèvres de Mikey. Le malaise de Léo devint palpable, sentant également le regard perçant de son Sensei posé sur lui. Mikey ne dit rien, fort heureusement, et tendit la tasse que Léo accepta avec reconnaissance. Il tenta de parler, afin de prouver qu'il n'était pas embarrassé et, au contraire, en pleine possession de ses moyens.

-Tu devrais apporter de l'eau ou du jus d'orange à Raph aussi, afin de lui enlever le goût de l'alcool.

Puis, Léonardo figea :

Lorsqu'il l'avait embrassé, Raphael ne goûtait absolument pas l'alcool.