Chapitre 4

Quand la Conquérante revint de son bain elle portait des vêtements frais. Nestor ordonna alors qu'on apporte de la nourriture qui fût placée sur la table à ses côtés. Mitrus, son goûteur s'avança pour déguster un échantillon du repas constitué de cailles rôties, de légumes bouillis et de fines pâtisseries tandis qu'elle l'observait.

Les philosophes de l'Académie de Corinthe furent amenés de force par les membres de la Garde Royale et poussés sans vergogne dans des sièges à la gauche de la Conquérante. Rougeauds par l'effort de cette cadence forcé, les trois hommes haletèrent avant de reprendre leurs souffles.

Xena inclina la tête et rapidement Nestor fut à ses côtés pour attendre ses instructions. "Je ne veux pas voir ces 'hommes'... La lumière éblouissante de leurs peaux claires et de leurs têtes brillantes me fait déjà souffrir." Elle se passa la main devant les yeux comme pour faire dévier une lumière trop vive. "Hors de ma vue."

"Oui, Majesté." Nestor fit signe à Palaemon, qui fit signe aux trois gardes qui venaient d'amener les hommes dans la grande salle. Immédiatement, les philosophes furent traînés hors de sa vue.

Xena, la Conquérante de la Grèce, serait l'arbitre de l'essence même de la vérité.

Elle aimait ça : un Autre ajout dans sa liste d'accomplissements. Mais le titre qu'elle désirait le plus, celui dont elle rêvait jour après jour, celui qu'elle convoitait plus que tout autres était toujours hors de sa portée : Conquérante de Rome et Bourreau de César.

César, l'homme qui l'avait défait, qui l'avait utilisée d'une façon dont elle avait elle-même utilisé d'innombrables ennemis. L'homme qui lui avait brisé les jambes et qui avait presque voler son âme. L'homme qui gouvernait Rome et son empire. Celui qui connaissait quelle était sa seule faiblesse.

"Un jour, César. Je te soumettrai."

"Majesté?"

Xena ne s'était pas rendu compte qu'elle avait parlé à voix haute. Elle fronça les sourcils vers son Secrétaire qui était planté là et l'écarta d'un geste. Elle jeta un coup d'œil à Mitrus qui était toujours vivant et prit une des fines pâtisseries à ses côtés. Elle se demanda oisivement pourquoi tous les goûteurs ressemblaient à des rats.

"Faites lire la proclamation et faites-nous savoir si nous avons des braves qui osent instruire le trône sur ce qu'est la vérité."

Palaemon, avait observé la scène qui se déroulait avec un intérêt masqué, doutant sérieusement que quelqu'un se présente. Encore que la promesse d'une récompense soit très tentante pour certains. Je me demande ce qu'elle donnera au gagnant. Vaut-il la peine de risquer ses yeux? Et lui faire connaître son nom par la même occasion. Bien sûr, chaque jour je joue ma vie, j'espère qu'elle ne se lassera pas de moi. Si je vis assez longtemps, je sais qu'un jour mon destin m'octroiera la gloire. Je serai le Capitaine le plus décoré de sa Garde Royale. Peut-être même aurais-je l'honneur de la sauver lors d'une bataille contre les forces romaines. Ou même lui livré son César sur un plateau d'argent. Ou tuer la dernière de ces brutes de Centaures si inhumains. Dieux, tout ce que je rêve de faire et ça depuis que je suis en âge de tenir une épée. Être couvert du sang de ses ennemis dans une bataille que je livrerai à ses côtés. Et peut-être juste une fois voir quelque chose pour moi dans ces yeux aux quels je rêve nuit après nuit.

Son attention revint au présent quand le premier concurrent marcha d'un pas assuré dans la grande salle. Voici un futur aveugle. Se dit Palaemon. L'homme, un plus âgé que vingt étés, s'approcha de la Conquérante, la tête haute sans jamais baisser les yeux. Il ne fit pas de révérence, ne se mit pas à genoux et n'inclina même pas la tête. Palaemon avait vu des chiens avec cette espèce de regard fou juste avant qu'ils ne soient abattus.

En l'observant approcher, la Conquérante s'amusa elle-même en essayant de déterminer la façon dont elle allait l'énucléé. Avec un tisonnier? Un couteau? Une cuillère? Je pari que ça ferait un bruit intéressant. Pensa-t-elle.

"Je suis Sitacles d'Agara."

Les yeux de Xena se rétrécirent et elle s'avança sur son trône en étudiant l'homme attentivement. Il lui avait adressé la parole avant qu'on lui en donne la permission. Aucune prosternation devant le trône. Son manque d'éthique et son manque de frayeur en sa présence était remarquable. "Ainsi quelle est la vérité?" Demanda-t-elle doucement, paraissant faire fit de chacune de ces disgrâces.

L'homme parla durement, il aboya chaque mot pareil à un chien enragé.

Palaemon fut certain qu'il l'était.

"La Vérité était sur les lèvres d'un homme à l'agonie. Je l'ai entendu de mon frère, Telos, pendant qu'il rendait l'âme sur votre champ de bataille." Encouragé par sa propre voix, il cria, "la vérité est que vous êtes une malédiction sur notre terre! La vérité est que vous avez détruit tout ce qui faisait que la vie valait la peine d'être vécu! La vérité est que vous méritez de mourir !" d'un mouvement rapide, il tira un poignard de sa manche et le projeta vers son cœur.

Malédictions! Malédictions! Malédictions! Palaemon rompit sa position près de la Conquérante et plongea sur l'homme. Il était trop tard pour bloquer le tir, mais il réussit à frapper l'homme. Avec un bruit sourd d'os brisé, il fit basculer Sitacles et le maintint de force sur le sol, son avant-bras juste en travers de sa gorge lui écrasait la trachée.

La Conquérante étendit rapidement le bras et stoppa net le couteau avant qu'il n'ait trouvé sa cible dans le corps de Mitrus. Le goûteur regarda le bout de la lame à un cheveu de sa gorge et perdit conscience. "Je ne peux pas me permettre de te perdre Mitrus," lui dit-elle comme il défaillait.

En silence, Xena se souleva de son trône, ressemblant farouchement à un grand chat qui traque sa proie. Elle s'accroupit sur l'homme. "Tu me défi? Tu viens dans mon Palais et ose m'attaquer? Évidemment que la vérité se tient sur les lèvres de ceux qui agonisent." Sûr ce elle plongea son poignard dans les intestins de l'homme et le gratifia d'une longue entaille. La chair se découpa facilement et le sang coula librement sur le sol. Elle observa impartialement pendant qu'il se tordait de douleur, il se tenait le ventre et essayait de tout retenir en dedans. "Dis-moi, Sitacles, est-ce que tu agonise?"

"Vous… savez… oui." Pour quelque raison il fut incapable mentir et aussi incapable de détacher ses yeux de cet hypnotique regard bleu glacier qui était fixé sur lui.

"Et est-ce que je meurs?" Elle fit glisser la lame sanglante tout au long de son corps, indéniablement fort et vigoureux. Même ses vêtements avaient échappés à l'attentat - pas même une goutte de sang ne les souillaient.

Un spasme sortit de son corps en convulsion. "Non".

Xena mit ses lèvres près de son oreille, imitant railleusement le chuchotement d'une amante, "Alors tu as échoué. Ta vie toute entière a été un échec, n'est-ce pas? Tu as laissé la mémoire de ton frère se perdre. Un homme qui était meilleur que toi. Ce n'est pas vrai? Ne trouves-tu pas ça … ne trouves-tu pas ça… pathétique?"

L'esprit rebelle et combatif de Sitacles se résigna. "Oui". Et ensuite son corps suivit.

Xena essuya la lame sanglante sur la chemise de sa victime et l'a laissa tomber sur le sol. "La Vérité se trouve sur les lèvres des mourants."

Nestor avança pour superviser les activités de nettoyage. C'était une procédure à laquelle il était bien familier.

La Conquérante, reprit place sur son trône et fit signe à Palaemon pour qu'il vienne à ses côtés. "Fais décapiter le garde qui a fait entrer cet homme sans le fouiller."

"Oui, Majesté." Il avait horreur de perdre un membre de sa garde, mais il aurait encore plus eu horreur de perdre sa propre vie. Tournant brusquement les talons, il partit pour faire appliquer les ordres de la Conquérante.

Comme il disparaissait dans le hall une paire de servantes entraient en portant des seaux de sels, d'eau, et de produits spéciaux pour nettoyer le plancher souillé. Les deux filles semblaient peser seulement un peu plus que les fardeaux qu'elles transportaient. S'agenouillant, elles aspergèrent de sel le sang et commencèrent à nettoyer à fond avec des éponges de mer. Cela leur prit plusieurs tentatives avant que le nettoyage ne soit complété.

Xena nota avec un intérêt mitigé que tout ce qui restait de Sitacles était une petite tache humide sur son plancher. Idiot.

Pendant ce temps, Nestor passa une espèce de pastille odorante sous le nez de Mitrus. Ses yeux bruns foncés, louchèrent et se rétrécirent tandis qu'il essayait de revenir à lui. "Lèves-toi maintenant, Mitrus, c'est fini."

Xena tapa son talon et déplia un doigt vers son Secrétaire Royal. "Que se poursuivre le concours. Je veux en avoir fini avant la tombée du jour."

"Oui, Majesté." Le Secrétaire marcha rapidement vers le hall et disparut pendant un moment. Quand il revint, il affichait un demi-sourire. "Majesté, il ne reste seulement que deux concurrents."

Beaucoup mieux, pensa Xena. "Qu'on envoi le suivant."

Un vaillant jeune homme entra et se dirigea rapidement dans le cercle des pétitionnaires devant le trône. Là il se mit un genou en terre et porta son front contre ce dernier, il prit soin de garder les yeux baissés et attendit ses instructions.

Beaucoup, beaucoup mieux; il connaît son rang. Maintenant s'il peut seulement user d'une langue civilisée et des mots perspicaces…

"Lèves-toi et répond."

Le visage qui la salua était bronzé par bien des heures passées à travailler sous le soleil, il avait aussi de grandes mains, parfaites pour le maniement des animaux et des outils. D'un seul regard, Xena conclu qu'il était fermier.

"Majesté, la vérité n'est pas celle qui est vraiment, mais ce que chaque homme persuade un autre de croire. Un mensonge, répété assez souvent, devient une vérité." Il baissa de nouveau les yeux, n'oubliant pas qu'il les risquait pour avoir l'occasion de parler devant elle.

Il est plutôt bon. Se dit Xena. Reconnaitrait-il un mensonge considéré comme une vérité, soit celle qui veut que César ne puisse être défait par exemple. Par Hadès, même ma propre armée croit cette ineptie et craint d'affronter César et ses légions. Mais sa Rome sera mienne. Bientôt. C'est la vérité, et ça je le jure sur la tombe de Lycéus.

Nestor sentit que la Conquérante était sur le point de déclarer ce jeune homme vainqueur. Prudemment il s'approcha et lui parla. "Admettrais-je le dernier concurrent?"

Impatiente d'en finir avec cet ennuyeux concours elle fit un petit geste de la main. Tandis qu'elle attendait, elle se pencha sur le confortable accoudoir de son trône et attrapa une grappe de raisin. Ses longs doigts les retiraient agilement de la tige, et un à un elle jetait les petits fruits dans sa bouche. Elle aimait l'éclaboussure qu'ils provoquaient quand de ses étincelantes dents blanches elle les croquait avidement. Elle aimait leur saveur, leur texture et adorait sentir leur pulpe contre sa langue.

En levant les yeux, Xena vit la femme qui traversait la salle. Elle portait un manteau sombre fait de laine brute, avec un capuchon redressé sur sa tête, ce qui obscurcissait les traits de son visage. Dans sa main droite elle portait un bâton sur lequel elle s'appuyait lourdement tandis qu'elle progressait. Elle l'utilisa pour se remettre sur ses pieds après s'être agenouillé devant le trône. Sa posture la faisait ressembler à une vieille dame. Quand elle entendit la voix d'une jeune femme, la Conquérante en fut étonnée. "Majesté, ce n'est pas avec la raison que nous reconnaissons la vérité, mais avec notre cœur."

La Conquérante roula les yeux au plafond, encore une pleine de notions romanesque. Expulsant un profond soupir, elle répondit, d'un ton amèrement soyeux. "Tu as échoué, le débat est sur ce qu'est la vérité et non sur les affaires de cœur."

Au lieu d'être effrayé par la réponse de Xena, la femme se tint debout plus droite, ce qui fit glisser un peu sa capuche et révéla une mèche de cheveux blonds roux. "Toute vérité est dangereuse," répondit-elle d'un ton égal.

Alors je suis la vérité, pensa la Conquérante. "Pour qui? Pour ceux qui la prodigue? Parce qu'ils pourraient se faire couper la langue?" Siffla-t-elle sarcastiquement.

Gabrielle décida d'ignorer la menace impliquée. Ce n'est pas le moment de perdre le contrôle. Elle secoua la tête partiellement pour chasser sa peur. "Non, à ceux qui la dénie."

Xena pouvait voir où cette conversation allait la mener et elle ressentit un regain de respect pour cette femme. Peu de gens osaient lui dire ce genre de chose, lui dire qu'elle niait la vérité et se voir condamné à perdre ainsi leur vie. Intrigué, elle décida de poser la question, "Y a-t-il une vérité que je réfute?"

Gabrielle avala difficilement pendant qu'elle préparait sa réponse. Du moment où je suis venu ici je savais que la sentence à priori pouvait être la mort. Et cette fois, je ne pense pas qu'Arrol sera capable de soudoyé qui que ce soit pour reprendre mon corps. Finalement, elle retrouva sa voix et répondit. "Que vous avez peur."

La Conquérante se leva de son trône et se tint debout sur la plate-forme, imposant son ombre sur Gabrielle. "De toi?" Sa voix s'était abaissée jusqu'à son registre le plus bas, là où elle était plus sentie qu'entendu. Elle entendit rire ses sujets face à cette réplique. Personne n'aurait peur du débris femelle qui se tenait devant la Conquérante. Apparemment, cette femme pensa aussi que c'était drôle. Xena l'entendit rire, elle aussi et reconnut quelque chose de familier dans ce rire.

"Pas de moi. Mais de cette même vérité dont vous aurez toujours peur."

Lycéus. Son rire sonne comme celui de Lycéus. Elle sentit tressaillir ses genoux au souvenir de son petit frère. Forgé par des années de bataille, Xena stabilisa ses jambes et sa voix. "Nous verrons… Donc, tu es du genre à prétendre dire toujours la vérité?" Un plan prit forme dans son esprit pour qu'enfin elle trouve quelque chose d'amusant à ce satané concours.

"J'essais."

Xena s'approcha de la jeune femme et retira la capuche qui lui couvrait la tête. Oui, c'était le visage de cet insurgé qu'elle avait condamné, il n'y avait pas si longtemps. Elle avait été très bavarde lors de son procès. "Alors tu admets que j'ai ordonné que tu sois crucifié voilà moins de cinq lunes?"

Gabrielle haleta, elle ne s'était pas attendue à avoir fait si grande impression auprès de la Conquérante. N'en a-t-elle pas envoyé des centaines à la croix avant et après moi? "Je l'admets."

Xena passa ses doigts dans les cheveux qui reposaient maintenant sur l'épaule de la jeune femme. "Tu dois être plus rusé que la mort, puisque tu es là."

La tête de Gabrielle s'abaissa. "Je le suis." J'étais stupide de penser que je pourrais gagner ce concours et arriver à discuter avec la Conquérante. Qui suis-je pour faire entendre raison à la Souveraine de la Grèce ?

La Conquérante saisit son menton et l'a força à effectuer un contact visuel. Pendant un instant des yeux bleus et verts se regardèrent.

Xena ouvrit la bouche pour parler, puis hésita un moment. "Voici mon verdict... je vais te laisser vivre tant que tu me diras la vérité. Nous pourrons ainsi voir si j'ai peur de quoi que ce soit." Sa main laissa tomber le menton de la jeune femme, mais leurs yeux restèrent en contact. "Mais écoutes-moi bien, si je t'attrape à mentir, ne serait-ce qu'une fois, une seule fois, une seule dissimulation et tu retournes sur la croix… et je te promets que ce sera un arrangement plus permanent cette fois." Elle fit signe à Nestor. "Qu'on la baigne et qu'on la fasse voir par les guérisseurs pour ses jambes. Elle dînera en ma présence. Voyons combien de temps, notre oracle de vérité, vivra."

"Oui, Majesté." Il prit une Gabrielle effrayée par le bras et la mena aux salles de bains du palais. Le bruit de son bâton qui frappait le plancher de bois à chacun de ses pas se répercuta dans toute la salle tandis qu'ils prenaient congé.

Vivante... pensa Gabrielle étonnée, comme tous ceux présents dans la salle d'ailleurs... vivante et capable de dire ce qu'elle pensait. Tant qu'elle ne se compromettrait pas, elle resterait vivante.

"Toi." Xena s'adressa à l'homme qui avait failli gagner le concours. "Ta récompense est que tu me serviras d'orateur. Fais-nous voir quelles vérités me concernant tu peux répandre."

Avec un sourire Xena se retira, avide de visiter son armée avant de rejoindre son invitée pour le dîner de ce soir. Elle doutait que la jeune femme ne se rende jusqu'au dessert. Il lui semblait que tout le monde finissait par lui mentir à un moment ou à un autre. Pourquoi cette femme ferait-elle exception?