Chapitre 4

J'étouffe.

"Mais bien sûr qu'il va remarcher!"

J'ai presque crié, pour me convaincre des mots que je viens de prononcer. Le docteur me fixe de manière incrédule tandis que ses mots s'imprègnent dans mon esprit.

"Vous voulez dire... vous en êtes certain? Si vous l'opérez dès qu'il ira mieux, vous pourrez extraire le fragment, n'est-ce pas?"

"Nous ne pouvons rien faire de plus pour l'instant. Et je vais être franc avec vous, si nous parvenons à l'opérer, le petit fragment résiduel pourrait bouger et entraîner des lésions irréversibles."

"Alors il faut l'opérer maintenant, avant que le fragment ne bouge!"

"C'est impossible pour le moment."

"Mais vous venez de dire que si vous attendez, ça peut s'aggraver!"

"C'est la raison pour laquelle je vous ai demandé de venir; votre ami n'est pas en mesure de prendre une décision vitale pour lui. Nous essayons juste de le maintenir en vie dans l'immédiat."

"Mais ... paralysé...ça va pas, non?... Starsky va pas apprécier, enfin je veux dire..."

J'arrive plus à trouver mes mots. Je regarde Rachel. Les larmes coulent le long de ses joues. Elle essaie de tenir le coup. Elle se lève, je m'approche d'elle et la prends dans mes bras.

"Vous allez voir, Rachel, il va s'en sortir, c'est un battant. Merde, c'est pas un petit bout de métal qui va l'arrêter! Il remarchera, j'en suis certain."

J'essaie d'être rassurant. C'est surtout moi que je tente de rassurer.

J'ai besoin de voir tes yeux. Tes yeux bleus. J'ai besoin d'être rassuré.

Le docteur nous a expliqué à coup de termes super compliqués tous les détails de ton état et le traitement que tu vas devoir suivre. Ils vont te prescrire une forte dose d'antibiotiques pour prévenir toute infection. Tu vas aussi avoir droit à des doses massives d'anti-inflammatoires pour résorber l'œdème à l'endroit où la balle t'a touché. Des rayons X et des scans. Enfin toute la panoplie des examens qu'ils connaissent, pour localiser le fragment au millimètre près.

Mais pourquoi m'as-tu dit que tu étais désolé? Tu étais effondré sur le sol, dans mes bras, une balle dans le dos. Pourquoi?

C'est moi qui devrais être désolé. C'est quoi ce bordel! On n'était même pas en service. Mais pourquoi t'as eu besoin de t'interposer entre nous et ce dingue?

Je t'en prie, Starsk, réveille-toi. Faut que tu ailles mieux. Faut que tu te remettes, qu'on puisse faire notre jogging ensemble, aller au bowling et... C'est dingue, je suis là, je te tiens la main, je parle tout seul, je te regarde. Ça fait une semaine que tu dors. T'as assez dormi.

Je t'en prie, mec, me laisse pas comme ça.

Salut Starsk, c'est moi... C'est Hutch, je suis tout près de toi. J'ai été cherché ta mère, elle est tout près de toi aussi, ce serait cool si tu voulais bien ouvrir les yeux à présent, hein? Allez, juste une fois. Elle serait si heureuse. Elle se fait un sang d'encre, tu sais. Elle a traversé le pays pour venir te voir et rester à tes côtés.

Tu pourrais répondre, merde!

Pardon, bonhomme, c'est juste que je suis perdu sans toi. Ça fait longtemps que je ne t'ai pas entendu rire et draguer les infirmières. Il y a une petite blonde, elle te plairait sûrement. Dépêche-toi de guérir, tu pourrais tenter ta chance avec elle... Non mais, écoute-moi, je suis en train de perdre les pédales. Je refuse de croire ce que les docteurs nous ont dit. Que tu ne marcherais plus jamais. Foutaise! Bien sûr que tu vas remarcher. Ça prendra du temps, c'est sûr, mais tu y arriveras. Tu m'as sorti du pétrin assez de fois, alors t'as pas le droit de me planter là tout seul maintenant. T'as compris?

Bon je rentre chez moi maintenant. Je vais remonter le drap sur toi pour que tu ne prennes pas froid. En passant doucement la main dans tes cheveux, je peux te dire que t'auras besoin d'un passage chez le coiffeur quand tu seras remis. T'as l'air si pâle. Et si on prenait quelques semaines de vacances au soleil... comme la Bolivie par exemple ? Hein? Qu'est-ce que t'en dis?

Bonne nuit, Starsk, repose-toi bien. Je reviendrai demain matin.

Ça fait dix jours aujourd'hui. Rachel a passé toute la nuit ton chevet. Elle tenait ta main dans la sienne, avec tendresse. Je vois bien qu'elle n'en peut plus. Elle a peur que tu rejoignes ton père. Qu'est-ce qu'elle deviendrait? Nicky est plongé dans ses petites combines plus ou moins légales et il s'en fout de toi. On n'a pas réussi à le joindre, il ne sait même pas ce qui t'est arrivé. Il n'est jamais là quand il le faut. Et toi, t'as toujours été là pour lui.

Je n'en ai rien à foutre de lui.

Je suis là, ton frère, ton copain.

Ta mère est là aussi. C'est tout ce qui compte.

J'ai vécu ce matin le plus beau moment de ma vie. Tu as ouvert les yeux. Et j'étais là, tout près de toi. Dieu merci! J'étais le premier à assister à ton réveil. J'espère que tu m'as reconnu. Tu n'as pas souri, mais au moins tu as émergé de ton coma, c'est tout ce qui importe.

Demain est un autre jour.

Le docteur m'a dit que tu étais définitivement sorti du coma. Il m'a bien expliqué ce qui allait suivre, dans tous les détails, mais je n'ai pas retenu grand chose. Après l'attaque des hommes de Gunther, il semble que ton corps aura plus de mal à récupérer et il y a peu de chance que tu puisse rester dans la police. Starsk, je ne sais pas comment tu vas le prendre. La police, c'est toute ta vie, ton rêve, c'est ce que tu voulais faire depuis ta plus tendre enfance : arpenter les rues à la recherche des méchants, faire respecter la loi, protéger les faibles.

C'est reparti!

Je ne veux pas me retrouver dehors sans toi. Les docteurs se sont bien trompés déjà une fois, ils peuvent se tromper encore. Contente-toi de récupérer, bonhomme. On va y arriver. Je me contrefous de leur diagnostic !

Anna fait preuve d'une patience d'ange ces derniers temps. Elle vient chaque jour te rendre une petite visite. Puis elle m'attend chez nous. Je n'y suis presque plus. Le rituel est souvent le même : juste une douche rapide, je grignote vite fait et je reviens près de toi. C'est tout juste si je dors encore chez moi. Je pense qu'elle comprend, elle sait que j'ai besoin d'être ici, pour t'aider à t'en sortir.

Je suis tellement désolé que tu doives à nouveau te battre pour survivre, quelques années après que Gunther ait essayé de t'avoir. Je me dis sans cesse qu'il y a eu maldonne. Qu'est-ce qui cloche? C'est moi qui aurait dû réagir plus vite. J'aurais dû repérer le gars avec son flingue, j'aurais dû crier à tout le monde de se coucher par terre. La dernière fois, dans le parking du Central, je t'ai crié de te baisser, mais ils t'ont eu quand même. Décidément, je ne vaux plus rien quand ça devient vraiment dangereux.

Qu'est-ce qui ne va pas chez moi? Quand Gillian était encore en vie, je me souviens qu'un jour, j'ai fait une crise de panique, alors qu'on cavalait après plusieurs mecs, tu te souviens? J'ai pas pu te couvrir, j'étais terrorisé et je tremblais de partout.

Cette fois-ci, je n'ai pas eu peur; je n'ai pas réagi du tout, point barre ! Regarde où tu en es à cause de moi. Je te demande pardon, bonhomme.

Je ne me sens pas très bien. Anna m'a pris un rendez-vous chez le médecin. Il m'a prescrit des trucs relaxants pour que je parvienne à dormir. Chacune de mes nuits n'est habitée que de cauchemars; ça m'épuise. Je ne vois que ton corps sans vie étendu sur le sol mes mains sont couvertes de ton sang. Chaque fois, je me réveille en hurlant et Anna fait de son mieux pour m'apaiser. Avant-hier, je me suis mis à crier sur elle aussi. Elle a mis plus d'une heure à essayer de me calmer, d'une voix tendre. Elle était si douce avec moi et j'ai fini par me détendre un peu. Nous n'avons pas fait l'amour depuis cette fameuse nuit. C'est au-dessus de mes forces, je ne peux plus la toucher et l'aimer. Pas tant que toi, tu te bats pour survivre.

Huggy appelle presque chaque jour. Il m'a invité plusieurs fois à passer au Pits, mais ça ne me dit rien. Je ne veux pas aller dans des endroits où j'allais avec toi, si tu n'y es pas.

Cette fois, j'ai l'impression de ne pas avoir la force d'assumer. Je n'ai pas envie de me bourrer d'anti-dépresseurs. Je ne suis pas déprimé: je suis furieux. Contre moi-même! Quant tu iras mieux, j'irai mieux aussi.

C'est juste que cette fois, ça prend plus de temps. Les docteurs nous ont dit que, dès que ton cœur serait assez solide pour supporter une nouvelle intervention, ils tenteraient d'extraire le fragment qui se trouve près de ta colonne vertébrale. C'est là qu'il exerce une pression sur le nerf et qui t'empêche de marcher. Je n'ai pas tout compris. J'écoutais attentivement, pourtant. Mais tout ce que j'avais dans la tête, c'était de t'imaginer, debout, sur tes jambes.

(à suivre)