Chapitre 4 – Haute-Colline

Ils revinrent à la cité dans cette même nuit pour arriver en pleine bataille entre les défenseurs de la Haute prêtresse d'un côté, et des elfes rongés de haine de l'autre.

Sans avoir à réfléchir, Heally se jeta dans la mêlée, envoya son pied dans les gencives de celui dont elle avait été amoureuse, s'empara de son arc et le fit chanter de flèches magiques explosant dans les rangs noirs.

Valen et Deekin se précipitèrent peu après elle pour protéger Athariel et ses partisans. L'elfe de lune n'avait pas songé à discuter avec les siens. Elle avait directement frappé ceux qui levaient la main sur celle qui était la seule à comprendre.

Malheureusement, la majorité de la cité se trouvait dans le camp adverse. L'altercation ne dura que quelques minutes dérisoires, les défenseurs d'Athariel furent décimés, une volée de flèches la transperça de toutes parts et elle s'effondra.

Laissant Heally pantelante de stupéfaction.

Quand les tristes vainqueurs clignèrent des yeux, abasourdis à leur tour, la folie les laissa suffoqués. Les arcs tombèrent au sol.

La lune se voila de honte jusqu'à l'aube en ignorant les hurlements désespérés de ses enfants. Les Sylvains d'une même cité ayant fait couler à flots leur propre sang dans leur forêt. Jusqu'au sang saint de leur Haute Prêtresse.

Heally ne se sentait ni des leurs ni fautive de ce désastre. Elle se sentait perdue. Elle croisa le regard hagard de son père dont les puissants sortilèges de protection avaient à grand peine suffit à sauver sa vie. Il hurla et frappa du poing, jurant que Qwylië ne gagnerait pas ainsi si vite ! Il allait sauver les survivants de leur désespoir et reconstruire la cité !! Sehanine délaissa son voile de honte et l'éclaira de sa sainte lumière à l'aube. Recueillant les larmes de ses enfants.

Ainsi ils quittèrent sans un mot les marionnettes de cette tragédie qui pouvaient, après leur souffrance, se débarrasser de leurs fils.

Au levé du soleil l'elfe de lune se transforma en chouette. Valen abasourdi se perdit en questionnement jusqu'à la montée de la demie lune. Mais Heally ne lui expliqua évidemment rien, elle se contenta de le regarder pensivement jusqu'à ce que le Tieffelin se rassure lui-même.

Deekin les quitta au matin sur la jument de l'elfe avec juste un mot : il allait tenter de réunir des informations sur le sorcier noir en s'adressant aux Ménestrels de Lunargent.

Suivi par Baldwin et Piwyl, Valen décida de suivre l'oiseau, ils se dirigèrent alors ainsi vers Haute-Colline à proximité. Fallwind quitta son poing à l'entrée du village alors qu'ils avaient traversé la campagne. La chouette plana un certain nombre de mètres avant de se poser sur le poing ganté d'un Nain à l'extérieur de sa forge, debout de dos et qui s'étirait.

La capuche noire enfoncée sur sa tête, le guerrier Tieffelin entra dans l'enceinte du village juché sur son étalon noir. Valen n'avait encore jamais parcouru le monde de la surface, il lui avait fallu quelques temps pour s'habituer au rythme jour et nuit mais en neuf jours il n'y avait pas d'habitude qu'il ne pouvait pas prendre.

Non, ce que Valen redoutait c'était les gens de la surface. C'était leur rejet. Aussi sa voix trahit-elle son appréhension et la fit hésitante lorsque, arrivé à la hauteur du nain, il lui adressa la parole.

Le nain en question, surpris d'avoir soudain un énorme volatile semi nocturne et des neiges en plein été sur le poing, se retourna. Valen modifia in extremis sa phrase lorsqu'il vit qu'il s'agissait d'une naine. « Pardonnez moi... Mon... Madame ! Quel est votre nom ?

La naine leva fièrement le menton vers lui, ses petits yeux bleus dans son visage carré rondouillard dardés sur lui. Le poing levé, elle lança : « c'vot' piaf ?! – Regard au piaf en question – oh ! Par Vergadaïn ! Mais je connais c't'oiseau ! Heally, c'toi ma vieille ?!

-Vous êtes Dorna Prispiège – comprit Valen en se fendant d'un sourire amusé, observant la naine en armure de cuir brun, aux cheveux châtain foncé dépassant du foulard bleu autour de son crâne, sourire à l'oiseau blanc et noir en bougeant le bras de haut en bas.

Elle en revint à lui, toute méfiance et agressivité envolée – c'bien moi, m'sieur ! Et vous d'vez être un ami de Heally s'non ç'm'étonnerait qu'v'ait pas bouffé l'nez à coup d'bec !

-Je m'appelle Valen Soufflombre – informa t-il poliment, trouvant sympathique cette naine dont l'elfe lui avait souvent parlé.

-Hé ! On entend parler d'vous d'puis Eauprofonde ! Mazette ! J'savais qu'elle était forte mais j'l'aurais jamais imaginé botter l'train d'une Mère Matrone et d'son Archidiable ! »

Le Tieffelin garda le silence, seul son sourire qu'on voyait de sous sa capuche était éloquent. Dorna l'observa plusieurs secondes en tordant la tête dans tous les sens pour voir le visage encapuchonné. Elle finit par s'essuyer son front bas de sa main libre en roulant des yeux puis froncer ses épais sourcils noirs avant de tendre l'autre bras vers Valen – va falloir m'expliquer pourquoi elle est sous cette forme alors qu'fait jour, hein ! Attendez moi deux minutes et j'vous accompagne à l'école ! » Déclara t-elle de sa voix grondante comme un torrent. Fallwind ne semblait pas très disposée à quitter le poing de la naine et criait son mécontentement. Le Tieffelin dut en appeler à la suprématie du ventre et l'attirer avec un lacet de viande séchée. Quand la chouette se décida à grimper sur son poing droit ganté, il remarqua qu'il était observé par Dorna.

Ils se croisèrent du regard. Sans un mot la naine se détourna, entra dans sa forge balancer son tablier et ranger ses outils puis ressortit. Ce fut côte à côte, l'oiseau à une main et les rênes dans l'autre qu'il suivit Dorna lui faisant traverser le petit village jusqu'à l'école d'aventuriers de feu maître Drogan.

En chemin, la conversation s'apparenta à un léger interrogatoire de la part de la naine : « vous êtes un d'mi-D'mon c'bien ça ?

-Oui.

-Vous faites bien d'garder vot' capuche alors. Mais vous pourrez l'enlever à l'école. On a bien un d'mi-Orc alors pourquoi pas un d'mi comme vous !

-Vous êtes aimable – grinça le Tieffelin.

-Oh, vous savez ! J'en ai vu des vertes et des pas mûres avec Heally pendant un an ! Alors tout c'qui m'intéresse c'est d'savoir qu'vous êtes un héros ! Le reste, j'm'en tamponne, si vous m'pardonnez l'expression ! Vous savez p'quoi c't'un oiseau, vous ? Elle a jamais voulu m'le dire, j'crois que même maître Drogan devait pas savoir pourquoi.

-Je ne sais pas.

-Et vous, vous savez ? – Insista la naine en levant un sourcil bougon vers lui.

-Oui, mais je l'ai appris seul.

-Z'avez pas essayé d'vous en faire un ragoût, vous ? Pasque moi j'avoue qu'la première fois ça tombe mal quand on a faim !

Valen réprima difficilement un rire qui montait tout seul, et sa voix trembla légèrement – non, jamais.

-J'vous dit ça pasque la sale bête a quand même failli m'crever un œil, faudrait pas qu'ça vous arrive.

-Il n'y a pas – il avait de plus en plus de mal à ne pas rire – de risque de ce côté – dans un autre monde, s'il n'avait pas baissé sa garde, il aurait pris à tort cette remarque comme une menace.

-Et qu'est-ce qui vous amène dans c'te coin paumé ?

-C'est Fallwind... Heally qui m'a guidé jusqu'ici, mais je sais qu'elle vous cherchait depuis qu'elle vous a perdue dans le monde des ombres.

Dorna renifla en réprimant visiblement un frisson – ouais, sacré bol que j'ai eu là ! J'suis contente de la r'voir, tout l'monde sera content à l'école m'est avis ! Même c'te mou du g'nou de demi-Orc ! »

Valen observa l'enclos des bêtes de quelques bœufs à l'air éveillé (aussi éveillés que puissent le paraître des bœufs) puis tourna la tête à l'opposé pour voir la grange. En face se trouvait l'école. Une grande demeure en bois massif à l'air solide et accueillante : toutes les fenêtres, jusqu'à la porte d'entrée, étaient ouvertes. Le Tieffelin déposa l'oiseau sur le piquet de la barrière en bois qui encadrait la maison et entra à la suite de Dorna.

L'école pour aventuriers de feu maître Drogan, reprise par ses anciens et derniers élèves : Dorna Prispiège, héroïne des Royaumes lors de l'aventure de l'Undrentide. Le mage demi-Orc Xanos et la paladine humaine de Mystra, Myscha.

L'école enseignait ces trois disciplines : la magie, le combat et l'art de ne pas se faire pincer quand on prend le coffre d'autrui avec des pincettes. Les élèves actuels étaient douze. Deux Elfes, un mâle et une femelle qui n'arrêtaient pas de s'envoyer des vannes et s'envoyer en l'air. La femme Elfe était une apprentie magicienne et son compagnon, un apprenti guerrier... Un Nain (guerrier), six Hommes (une magicienne, une voleuse, trois guerriers dont une femme et un mage), un demi-Orc (mage) et deux Halfelins (deux mâles voleurs).

Il se trouva que Valen eut le mauvais réflexe insouciant de baisser sa capuche dans la grande salle alors que la majorité de ces bleusailles ignorantes était réunie autour de la table pour déjeuner. Avec ses deux autres professeurs qui se disputaient. Dès qu'ils virent ses cornes, ils se levèrent en bousculant leurs chaises et tirant leurs armes.

Dans un bel ensemble les maîtres beuglèrent : « CALMEZ VOUS BANDE DE CRETINS ! »

L'effet fut immédiat... Car les élèves s'étaient habitués à craindre les trois maîtres lorsqu'ils étaient tous d'accord sur UNE chose.

Les chaises furent donc ramassées dans la précipitation la plus paniquée et tous se rassirent en prenant l'air le plus innocent, nez levé vers le plafond.

Valen relâcha sa respiration ainsi que sa prise automatique sur son fléau. Il considéra la salle commune et les enragés de la charge d'un regard électrique avant de s'attarder sur les visages que Dorna lui présentait. Le demi-Orc et lui échangèrent le regard de ceux qui ont pris l'habitude d'être chargés à vue dans un patelin d'ignares. Le Tieffelin fut présenté longuement par Dorna qui semblait vouloir vérifier qu'aucun de ses élèves n'avaient oublié les mots importants : hôte, gentil, héros, pas touché, bottage de cul si jamais, retire toute responsabilité en cas de mort stupide.

Pendant ce temps, le maître d'arme était ressorti dehors pour reprendre Fallwind à son poing et porter sa sacoche de selle sur son épaule.

Quand il revint avec l'oiseau blanc et noir au poing droit et la sacoche noire sur l'épaule gauche, un immense silence s'écrasa de tout son poids taciturne sur la salle.

« Vous emballez pas, c'est pas pour l'ragoût, c'est Heally Do'Ruilaralesti – précisa finalement Dorna avec une insistance qui égrainait le doute à la seconde.

-Par la Dame ! – S'exclama Myscha, une grande blonde aux cheveux courts en surcot bleu et bottes montantes, une large épée double à la hanche – Heally ?!

-La petite elfe qu'on a pas vue d'puis deux ans ? – Questionna d'un ton soupçonneux le demi-Orc aux gras cheveux noirs réunis en pic sur sa tête, en robe de mage bleue, croisant les bras.

-L'héroïne de l'Undrentide avec vous, Dorna ?? – S'exclama, bouche ouverte, un des guerriers humains.

-L'héroïne d'Eauprofonde ! – Renchérit l'elfe magicienne.

-Une légende vivante, un oiseau ! S'étonna un des deux halfelin.

-C'est elle ! Vous avez pas voulu m'croire quand j'vous disais qu'elle se transformait en oiseau des fois ! Et ben voilà, maintenant z'êtes obligés d'me croire !

-Moi tout c'que j'vois, Dorna, c'est une chouette de la région, » fit judicieusement remarquer Xanos.

Las de ces sottises, Valen leva les yeux au ciel et traversa à grands pas la salle vers l'escalier au fond à droite. Dorna s'arracha à une énième dispute avec le demi-Orc pour suivre son hôte. Bientôt suivie de ses deux amis. « J'vais vous mener à son ancienne chambre, on y a pas touché. Comme la chambre de maître Drogan d'ailleurs. On a juste réaménagé son laboratoire pour faire d'autres chambres. »

Ils montèrent à l'étage, laissant là des élèves dépassés.

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A vrai dire, Valen se sentait horriblement seul durant cette première journée sans Deekin pour lui tenir compagnie. Même le loup gris avait du mal à inciter le demi-Démon au jeu, et Piwyl s'était abandonné à son activité préférée : dormir. Valen avait hâte que la nuit tombe ! Mais l'après-midi commençait à peine. Là ses hôtes avaient pratiquement fouetté leurs élèves pour lui préparer un bain.

Assis au bord du lit, il regardait la vapeur d'eau de l'œil averti du dépressif qui se rend compte qu'il doit effectuer un travail sur lui et devenir sociable. Seulement ses hôtes le déroutaient car le Tieffelin était peu habitué à une si rapide amabilité à son égard.

Il prit donc un bain, puis agenouillé il troqua sa cotte de mailles, rangée dans la sacoche de selle, contre une chemise propre. Pensif, il tira la robe elfique verte de la sacoche et fixa la broderie en T.

Il repensa à Qwylië le Drow à l'origine du cauchemar de toute une cité.

Regardant vers la porte, il se releva et fouilla la demeure jusqu'à tomber sur l'un des deux Elfes. Lui collant la robe sous le nez, il demanda d'une voix posée « en quelles circonstances les Elfes font de telles robes ?

La femme elfe de lune papillonna de ses yeux bleu ciel en relevant sa chevelure noire – hein ? Mais c'est une robe sylvaine ! Heu, en tout cas il est de coutume qu'à la majorité, un elfe choisit son nom et en brode l'initiale sur le vêtement de cérémonie. »

Valen fixa l'elfe sans la voir. Le T était pour Traqueuseaube. Les évènements ont eu lieu il y a trois ans durant toute une année ce qui voulait dire que Heally était à peine majeure pour une elfe ! Pire encore... La Traqueuse d'Aube marquait l'entrée à l'âge adulte !

Il devint tellement préoccupé de tout cela qu'il ne remarqua même pas le rentre dedans que l'elfe lui faisait.

Le reste de l'après-midi le Tieffelin le passa avec Dorna et les autres professeurs. Les élèves ayant été renvoyé se promener exceptionnellement, sauf l'elfe allumeuse.

Fallwind s'était échappée pour voler aux alentours alors que Valen se laissait conter l'année passée avec Heally à l'école. Le maître d'arme ignorait encore royalement l'elfe de lune qui s'escrimait à retenir son attention.

Certaines choses l'amenèrent à penser que feu maître Drogan avait aidé Heally à renforcer sa volonté pour affermir la frontière entre ses deux personnalités. Des choses comme le cristal de concentration qui de l'avis même de Xanos était plus utile à l'hypnose statique qu'à la mémorisation des sorts.

Dorna dit que maître Drogan avait insisté pour qu'ils couchent à l'écrit chaque journée passée à l'école.

Valen fouilla la sacoche de selle et y trouva le journal, il n'éprouvait pas la moindre culpabilité, à quoi bon ?

Il s'assit sur le lit et feuilleta le journal. L'écriture était hésitante, réticente, désordonnée et le Tieffelin fut frappé de constater la confusion émotionnelle de l'elfe qui s'était perdue en dialogues enflammés contre elle-même. Il y avait clairement deux modes de pensée qui s'affrontaient d'une phrase à l'autre. Un cauchemar marqué à l'encre pour le demi-Démon, horrifié par la lente progression d'un doute inavoué : ne pas être véritable. Le demi-Démon se laissa aller à pleurer, ayant le cœur trop tendre pour ne pas ressentir le désespoir de celle qu'il aime.

Mais Drogan avait très rapidement pris conscience du trouble existentiel de sa première élève, promptement l'écriture d'un des deux modes de pensée s'affirme et le doute s'estompe. Le premier mode considère l'autre comme le monstre à abattre et le maître nain l'a encouragé avec des séances d'hypnose.

« Avant d'mourir, maître Drogan nous a confié qu'il avait été persuadé qu'elle serait destinée à d'grandes choses au moment même où il l'a regardée. Vous auriez vu son visage à c'moment là, il rayonnait de fierté et de soulagement – murmura douloureusement la voix de Dorna qui était entrée silencieusement.

-J'espère un jour le rencontrer à ma mort et le remercier pour ça – déglutit Valen en relevant ses yeux bleus rougis par les larmes.

A la porte, Dorna pleurait aussi, ses mains essuyant ses joues de temps en temps – il était si fier de nous ! D'l'aut' côté à la poursuite d'c'te sorcière moi j'tais totalement anéantie et Heally si douce d'hab'tude m'a sévèrement secouée. Elle m'a laissé régler s'compte à c'te folle après avoir détruit l'cristal qui la protégeait. Si elle m'avait pas s'couée je serais restée assise à m'morfondre.

Valen observa la naine, lui faisant ensuite signe d'approcher et il lui raconta pour Heally.

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Quand la nuit tomba, éclairée par un généreux croissant de lune, le demi-Démon assis à la fenêtre ouverte tournait et retournait entre ses doigts la robe verte. Fallwind n'était pas encore revenue et cela l'inquiétait.

Aucun homme, aucune demeure ne la retenait, elle retournait à la forêt

Valen rangea la robe verte dans la sacoche, la lançant ensuite sur son épaule et mettant sa cape et sa capuche pour sortir de l'école et se diriger vers les bois. Sachant qu'il était suivi par l'elfe et son compagnon, il dut perdre quelques minutes à les semer. Baldwin reniflait et le guidait sur la trace de Fallwind.

Dans les bois, le Tieffelin songea à elle et se dirigea vers le son d'un petit cours d'eau. Il trouva Fallwind qui vola devant lui et enfonça ses pattes dans l'eau du ruisseau éclairé par le croissant de lune. Dans un éclat d'argent aveuglant, l'oiseau aux yeux jaunes fut métamorphosé en elfe des bois, agenouillée dans l'eau. Elle tourna brusquement la tête vers lui, ses yeux de chouette encore dorés, la bouche entrouverte et le visage menaçant, l'allure sauvage. Le loup gris s'approcha et geint, le visage de la rôdeuse se détendit et ses yeux retrouvèrent leur magnifique couleur lapis. Elle plongea ses mains dans le pelage du loup et murmura à son oreille. Le compagnon animal grogna et fila silencieusement tandis que sa maîtresse se relevait. Titubant légèrement.

Le demi-Démon rougit alors que dans le clair de lune l'elfe était plus belle que jamais. Arrivée à sa hauteur, elle fouilla dans la sacoche de selle et en sortit sa chemise blanche et son corset à jupe bleue. Le contournant ensuite, elle s'habilla silencieusement derrière lui.

Pendant ces quelques minutes, l'imagination de Valen enflamma son corps alors que les bruissements de tissus lui faisaient rêver au glissement du lin sur les côtes et les reins de l'elfe. A la douceur de sa peau, à ses formes prometteuses.

Au désir qu'elle lui inspirait et dont elle ne se doutait pas.

« Puis-je me retourner, madame ? Si je ne vous embrasse pas immédiatement je vais devenir fou – soupira t-il d'une voix chevrotante, les yeux et les oreilles remplis des frasques hédonistes de son esprit.

Il l'entendit rire innocemment, prenant ses paroles au premier degré, ô par Bélial ! – Oui, vous pouvez, Valen. »

Retourné sur un pied telle une toupie, le Tieffelin tendit les bras, l'attrapa par les mains alors qu'elle était à demi tournée vers lui et l'attira à lui jusqu'à pouvoir boire ses lèvres comme un mourrant sur une oasis.

Les lèvres de Heally lui étaient si douces et fraîches...

Qwylië lui revint en mémoire, le journal lui revint en mémoire et il investit sa bouche en un long et profond baiser, l'emprisonnant de ses bras contre son épaule, les mains autour des minuscules siennes.

Il la relâcha à contrecoeur, obligé de reprendre son souffle et la soutenant pantelante dans ses bras. Les jolies lèvres rondes de sa petite bouche étaient enflées, brillantes et plus attirantes encore. Remontant ses yeux électriques de sa bouche jusqu'à ses yeux, il lui caressa la joue de son souffle en lui souriant. « Quel âge avez-vous, mon amour ?

-Cent vingt-cinq ans et vous ? – Répondit-elle, curieuse.

Valen regretta d'avoir posé la question tellement elle lui rappelait que Heally avait vécu près de dix fois sa vie – vingt-cinq – dit-il doucement avant d'oublier sa peine soudaine d'un sourire heureux puis de l'embrasser une seconde fois. Ses mains étaient plongées dans la masse or et argent de sa longue chevelure parfumée.

Elle lui caressait les cheveux près des tempes, ils coulaient comme des fils de soie entre ses doigts doux. Heally chuchota d'une voix chantante le prénom et le nom de son bien-aimé contre ses lèvres.

Ils échangèrent des déclarations une nouvelle fois, tous les deux pensaient à Qwylië. Heally des mots et des baisers, Valen du regard d'agonie lorsqu'il avait transpercé l'elfe.

Le demi-Démon baissa la tête, la joue à proximité des lèvres de l'elfe qui l'embrassa, il murmura avec la passion d'une rage contenue. « Je ne vous laisserai jamais à lui, madame, je le tuerai moi-même et vous serez libre. Je vous le jure, ma bien-aimée.

Heally fouilla son visage, elle ne doutait pas de la détermination du guerrier de l'Outreterre. Il l'avait protégée tant de fois alors qu'il avait douté de sa loyauté envers la Prophétesse. Elle l'admirait et sentait l'espoir renaître dans sa poitrine – et vous le ferez, j'en suis sûre. » Elle ramena son visage vers elle et passa sa main sur la nuque du maître d'arme pour lui faire baisser la tête afin qu'il l'embrasse. Elle voulait qu'il la réchauffe encore un peu, qu'il lui fasse oublier la tentation de Qwylië, qu'il l'enveloppe lui-même.

Il l'embrassa, la pressant contre lui, lui entourant les frêles épaules de ses bras. Il voulait lui faire l'amour cette nuit. Les doigts glissant le long de sa chevelure, il couvrit son visage et sa gorge de baisers, l'allongeant précautionneusement dans l'herbe.

Et les choses auraient pu peut-être aller jusqu'au bout de la nuit (... Pardon...) si une elfe n'avait pas fait craquer une brindille qui fit partager sa frustration craquante dans le silence renfermé du spectateur exaspéré.

Valen et Heally sursautèrent, relevèrent la tête puis les yeux sur l'elfe de lune en robe d'apprentie magicienne violette. Le demi-Démon se rappela que celle-ci lui tournait autour et il baissa les yeux sur son adorée, curieux de savoir dans les prochaines heures si celle-ci allait se montrer jalouse.

Pour le moment, l'archère-mage rougissait jusque dans les cheveux. Affichant l'air de la gamine prise la main dans le pot de miel, elle repoussa celui-ci précipitamment. Valen, flatté, se poussa et l'aida à se relever puis se baissa pour ramasser la sacoche de selle et la mettre sur son épaule. Gardant un bras suggestif autour de la taille de Heally, au cas où l'autre elfe se ferait encore de faux espoirs.

Celle-ci, bouche bée, allait de Valen à Heally et vice versa. « Hea... Heally ? »

L'intéressée, toujours rouge, hocha docilement la tête en esquissant un sourire.

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Sur le droit chemin des écoliers, Valen informa sa bien-aimée de l'endroit où ils se trouvaient mais bientôt il la vit se perdre dans une expression de nostalgie teintée de tristesse. Il passa la main dans ses cheveux pour la consoler, devinant qu'à l'image de Dorna elle pleurait leur maître Drogan.

Il remarqua que les deux elfes n'échangeaient pratiquement aucun mot. Enfin si, Heally avait tentée d'engager la conversation mais s'était rapidement heurtée à des réponses monosyllabiques butées. L'elfe de lune ne parvenait pas à cacher qu'une telle attitude la blessait, et la voir blessée mettait Valen en colère. Il tracta la Sylvaine à sa suite à grands pas furieux, dépassant rapidement l'elfe malpolie.

Quand ils entrèrent dans l'école, Dorna s'y trouvait avec Xanos et Myscha. L'archère-mage resta immobile au pas de la porte, considérant Dorna comme si elle n'en croyait pas ses yeux écarquillés. « Dorna ! – Puis papillonnant des yeux, elle vit ses deux autres anciens camarades – je suis si heureuse de vous revoir ! »

Heally se précipita jusqu'aux bras de Dorna, dressée sur ses genoux, elle serra la naine dans ses bras, les mains sur sa nuque et sa tête, de ces gestes maternels qu'admirait toujours Valen.

En compagnie des élèves ils dînèrent de chevreuil et de légumes bouillis. Les disputes qui avaient rythmé l'après-midi de Valen étaient oubliées autour de Heally. Même le semi-Orc se surprenait à rivaliser de courtoisie avec ses élèves pour le plaisir du rire, du sourire ou du regard de l'elfe de lune. Le Tieffelin connaissait l'effet que produisait sa bien-aimée : elle vous regardait avec cette conviction que vous étiez bon, même persuadé du contraire, et vous vous en retrouviez convaincu à votre tour. Puis vous feriez n'importe quoi pour être réchauffé et illuminé par ce regard et par cette voix. Elle vous faisait vous mettre en avant et vous vous sentiez admirable.

Et elle était sincère.

C'était cela à Cania qui lui avait donné la force de résister aux appels de son sang et d'avoir le courage de lui déclarer ses sentiments. Quand Méphistophélès l'avait tenté à la trahir, il n'entendait déjà plus son sang grâce à l'ordre de Heally par son Vrai Nom, elle l'avait regardé d'un air tranquille. Valen ne pouvait pas la trahir. Ce regard avait attisé la colère du Tieffelin envers l'Archidiable, abuser une telle douce confiance était indigne d'un homme ! Que Méphistophélès y ait fait allusion avait été la pire des insultes.

Valen fut sorti de ses pensées en sentant simultanément la douce main sur la sienne sur la table, et un pied contre sa cheville sous la table. Il sursauta, serra la main sur la sienne entre ses doigts et recula brutalement la jambe, faisant trembler le bord de la table. Il vit Heally se pencher pour voir sous la table, le Tieffelin était pétrifiée de l'offense. Un silence de mort s'ensuivit, tous les yeux étaient rivés sur le visage de l'elfe de lune.

Et pour tous, le monde s'écroula quand elle afficha un visage chagriné à la magicienne fautive qui baissa immédiatement les yeux en rougissant de honte.

Dorna, qui avait ceci qu'elle ne pouvait pas laisser une occasion de façonner la morale de l'elfe, pour une naine voleuse MAIS prêtresse, ça le fait... Mit les pieds dans le plat d'une voix de baryton à l'adresse du couple héroïque : « et le mariage c'est pour quand ?! » Servi avec le plus beau sourire torve que les Royaumes n'aient jamais vu.

Valen rougit et glissa un œil vers Heally, l'elfe regardait Dorna pensivement, un léger sourire rêveur flottant sur ses lèvres. Puis elle tourna la tête vers le Tieffelin et leva doucement la main gauche pour la passer au-dessus des cornes de bouc du guerrier. Celui-ci rougit de plus belle en baissant les yeux mais aucune amertume ne venait alourdir l'atmosphère festive du repas.

Toutefois, la question de Dorna n'avait pas eu de réponse.

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Heally fit le tour du village en tenant le maître d'arme par la main. Elle disait bonjour à tout ceux qu'elle connaissait et elle semblait connaître tout le village. Elle lui racontait des détails sur l'histoire de Haute-Colline, et ce qui s'était passé l'année de la mort de son maître. Valen en l'écoutant se sentait presque détendu dans les rues, croisant les quelques villageois qui y traînaient encore.

Presque détendu parce qu'il sentait la tension de sa dame et que l'idée avancée par Dorna le travaillait.

Il leva la tête pour voir que la lune baissait déjà, le désarroi s'insinua dans ses humeurs. Le maître d'arme redoutait l'heure ou l'elfe or et argent serait chouette blanche et noire.

Quand il se rendit compte que Heally s'était tue, rougissant, il s'arrêta et lui prit l'autre main « pardonnez moi, madame.

Mais Heally gardait les yeux baissés, silencieuse.

Valen s'inquiéta – Heally ? » Appela t-il doucement en pressant les fins doigts entre les siens. Il sentit deux grosses larmes s'écraser sur le dos de ses mains. Affolé, le Tieffelin lui fit relever le visage en prenant ses joues et les essuyant des pouces. Quand il vit la figure bien-aimée emplie de tristesse son cœur se serra. « Qu'avez-vous, mon amour ? » Souffla t-il, anxieux.

La jeune elfe ouvrit la bouche, se mordit la lèvre puis secoua la tête. Ses larmes redoublèrent dans ses beaux yeux lapis, elle ne pouvait rien dire !

Elle recula prestement en tirant ses mains vers elle, mais Valen tint bon, fou d'inquiétude.

Elle gémit douloureusement, fermant les yeux. Il la lâcha et la regarda fuir vers les bois, disparaissant dans la nuit. « Madame... » Souffla t-il. Il ne savait pas trop s'il devait lui courir après ou la laisser seule.

Elle avait voulu lui parler mais elle s'en était empêchée. L'interdit de Sehanine. Le Tieffelin se rappela sa propre solitude après la mort de son précédent amour, lui avait pu s'épancher sur l'épaule de la Prophétesse. Il passa une main sur ses yeux et courut dans la direction prise par l'elfe.

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Heally courut vers les bois de ses pieds nus. Elle doutait de pouvoir un jour connaître le bonheur avec Valen.

Tout était si cruel ! Sa cité natale s'était déchirée par sa faute ! La Haute Prêtresse était morte pour la défendre, et elle, qu'est-ce qu'elle trouvait à faire ?! Fuir ! Et laisser son père se débrouiller seul avec sa douleur et les survivants !

Elle ne s'était plus sentie chez elle, elle ne connaissait plus ces gens. Elle n'était que la moitié d'elle-même. C'était comme si elle sentait chaque minute le souffle de Qwylië sur sa nuque ! Moite, dont on ne peut se défaire.

C'était avec maître Drogan qu'elle s'était sentie protégée, elle n'avait rien eu à lui dire. Il avait compris si vite, il avait si vite tout su et si vite su comment faire pour l'aider ! Mais le maître nain était mort ! Enseveli, écrasé sous les ruines néthériles !

L'elfe buta sur une racine et s'appuya sur un grand pin. Les mains et les genoux écorchés, en sang. Elle appuya son front contre l'écorce rude de l'arbre. Pleurant à chaudes larmes.

Elle souhaitait tant parler à Valen ! Lui dire ce qu'elle avait sur le cœur. Maître Drogan lui manquait horriblement, il l'avait aidée ! Il avait été le premier à avoir confiance en elle, à lui donner du courage, il avait été fier d'elle.

Avec maître Drogan c'était tout un monde de sécurité qui était mort.

Elle avait peur de Qwylië. Plus peur que jamais ! Peur qu'il retouche à cette chose qui est en elle, qu'il la manipule à nouveau !

Etre ici lui rappelait tellement de choses, tellement des premiers mots de maître Drogan.

Maintenant sans lui elle doutait à nouveau d'être vraie ou si l'autre était la vraie elle. Si elle n'avait que toujours été un monstre ?

Heally porta les mains à ses oreilles, la bouche tordue de sanglots sur un cri silencieux.

Elle avait peur de nouer avec l'autre et de perdre le contrôle.

Le clair de lune qui l'éclairait ne lui apportait aucun réconfort. Elle releva la tête lentement pour voir l'astre lunaire et hoqueter. Baldwin la retrouva et lui lécha sa main ensanglantée, elle sursauta et poussa un petit cri de douleur avant de passer ses mains dans le pelage gris de son loup et y enfouir son visage humide.

C'est ainsi que le Tieffelin la retrouva : endormie contre le loup qui releva la tête pour scruter les ténèbres à son approche. Le demi-Démon posa un genou à terre près de l'elfe couchée en chien de fusil. Il vit ses mains et ses genoux et soupira tristement.

Il la porta ensuite dans ses bras et la ramena à l'école où il lui banda les mains et nettoya ses genoux.

« Qu'est-ce que... » S'interrogea Dorna en entrant dans la chambre en robe de nuit blanche en plein milieu de la nuit. Inquiète, la naine s'approcha et prit doucement les mains de son amie elfe étendue sur le lit.

Le guerrier était inquiet de ce sommeil si profond, c'était comme si elle n'allait jamais se réveiller. Il se mordit les jointures du poing, prit sa décision et releva la tête vers son hôte « Dorna, nous devons partir – dit-il froidement.

L'intéressée le fixa d'un air grave – oui, je vois. Je vous prépare quelques vivres pour le voyage. Jusqu'où allez-vous l'intention d'aller ?

-Lunargent.

-Voir dame Alustriel ?

-Oui, elle devrait pouvoir nous aider.

-Bien sûr. »

C'était dit. Dorna quitta la chambre après un dernier regard à son amie.

Valen fixa la porte puis ses yeux électriques se posèrent sur le visage de l'elfe allongée sur le lit.

Son visage était triste.

Le maître d'arme retira le gant de sa main droite et passa ses doigts dans les cheveux or et argent de Heally avec tendresse teintée d'inquiétude. « Madame... »