Chères lectrices silencieuses, commentatrices fidèles ou collaboratrices, ce chapitre marquera un tournant majeur dans la relation William et Élisabeth. N'oubliez pas de me dire ce que vous en pensez. Miriamme

Quatrième partie

Après avoir retenu son souffle – les yeux fermés, le torse bien appuyé contre le tronc de l'arbre derrière lequel il s'était réfugié en raison prioritairement de son importante circonférence, William Darcy accueillit comme une bénédiction l'envolée soudaine d'une perdrix qu'il avait nécessairement délogée en se camouflant puis sa répercussion positive soulignée par la détente immédiate des quatre individus qu'il surveillait de loin. S'intéressant ensuite à la discussion qui reprenait entre ceux-ci, William analysa froidement la situation afin de choisir la stratégie qui offriraient à la jeune femme le plus de chance de s'en sortir. Il était - bien entendu - hors de question qu'il les confronte directement puisqu'ils étaient non seulement supérieur en nombre, mais également obligatoirement armés.

Quand à la possibilité de rebrousser chemin pour aller chercher de l'aide, ce n'était pas non plus envisageable puisque cela leur donnerait le temps nécessaire pour se débarrasser de la journaliste et même de prendre la fuite. Sans compter qu'il était également hors de question d'utiliser son feu d'urgence. Après mure réflexion, il convint que la meilleure chose à faire était de rester caché là, de continuer à les surveiller, puis – éventuellement - s'il advenait qu'ils changeassent de place, de les prendre en filature.

-Si seulement elle ne s'était pas tourné la cheville, bougonna l'un des ravisseurs, à cause de ça, on va devoir la transporter jusqu'au lac, se plaignit-il avant que son regard ne soit attiré par l'un de ses compagnons qui était occupé à sortir un immense bout de tissus de son sac à dos et à le leur montrer en le tenant bien haut dans les airs.

-Il doit bien y avoir quelques grosses pierres près du quai. Vous en mettrez quelques-unes dans le fond du sac avant d'y jeter notre prisonnière. Il faut à tout prix qu'elle reste bien au fond de l'eau. Posant ensuite le sac sur son épaule, il ramassa le reste de ses affaires puis se retourna une dernière fois vers les trois autres pour leur proposer d'une voix bourrue, donnez-moi vos affaires, je vais les apporter avec moi.

Après être resté immobile quelques instants encore afin de leur permettre de se mettre en mouvement et même de prendre de l'avance, William en profita pour se départir de son propre sac à dos. Une fois qu'il l'eut posé devant lui sur le sol et l'eut recouvert de sa veste de laine, il déplora de ne pas avoir apporté davantage de vêtements chauds étant maintenant presque certain qu'il lui faudrait plonger dans l'eau froide du lac pour aller récupérer la jeune femme. À moins - bien entendu - que les quatre individus ne décidassent d'en finir avec elle avant de la jeter à l'eau.

Une seconde avant de quitter sa cachette pour les suivre, William songea au sac de toile dans lequel ils avaient l'intention de mettre des pierres et leur prisonnière puis revint vers son sac à dos pour prendre son couteau suisse et le glisser dans la poche arrière de son jeans.

Une minute après s'être mis en route, William s'estima chanceux d'être tombé sur des hommes aussi insouciants. Non seulement ne faisaient-ils aucunement attention aux bruits qu'ils faisaient en marchant, mais deux d'entre eux parlaient également si forts qu'à eux seuls, ils couvraient les craquements accidentels qu'il ne pouvait éviter de faire avec ses semelles.

Tandis qu'ils progressaient lentement mais sûrement vers le lac, William continuait à émettre toutes sortes d'hypothèses se demandant encore comment il allait s'y prendre pour s'assurer que les ravisseurs quittent les lieux assez rapidement pour que la jeune femme puisse avoir une chance de ne pas se noyer.

La réponse à sa question lui fut soufflée par la nature elle-même au moment où il repensa à la perdrix. Ayant pris sa décision, il ralentit la cadence, continua à les suivre, mais laissa - peu à peu – la distance s'élargir entre lui et les ravisseurs.

-Ouf, ça y est, entendit-il l'un des porteurs s'exclamer un peu plus tard, on est arrivés.

-Posez-la au bout du quai, leur ordonna ensuite le chef avant de leur désigner quelques cailloux et leur demander de les ajouter dans le grand sac qu'il tenait à bout de bras.

Les gémissements étouffés de la journaliste devinrent ensuite parfaitement audibles suggérant qu'ils devaient être en train de la ramasser pour la faire entrer dans le sac.

-Maintenant, attachez solidement le bout avec la corde les gars. Serrez fermement. Il ne faut surtout pas qu'elle puisse s'en s'échapper, les prévint le chef avant de s'esclaffer, vite rejoint par les trois autres. Bon, allez-y, soulevez le sac le plus haut possible et jetez-le aussi loin du quai que vous le pouvez, reprit le chef en retrouvant sa voix autoritaire légèrement boudeuse.

Sentant l'adrénaline se disperser dans son corps en entendant le bruit sourd que fit le sac en entrant en contact avec la surface de l'eau, William serra les dents et se mit en mouvement, comprenant qu'il devait ne plus attendre pour exécuter la première partie de son plan. Considérant le temps qui lui était imparti et la vie de la jeune femme qui était en jeu, William savait qu'il n'aurait pas plus de droit à l'erreur que de seconde chance.

Se mettant silencieusement à courir afin de retourner le plus rapidement possible vers le haut du sentier, William s'arrêta lorsqu'il se considéra suffisamment loin puis s'écria avec beaucoup de fermeté et d'assurance et surtout suffisamment fort pour être entendu des quatre hommes qu'il savait toujours sur le quai : Par ici les gars. J'ai entendu du bruit sur le quai…. Oui, c'est ça, descendez vers l'eau…. Oui, ils sont là, reprit-il ensuite tout en utilisant des branches pour frapper sur les arbres qu'il croisait. Je les vois encore... mentionna-t-il tandis qu'il continuait de courir sur place en faisant tout un vacarme.

Après les avoir entendus courir sur le quai puis remonter le sentier pour bifurquer vers la droite (là où débutait la route qui faisait le tour du lac), William se moqua éperdument de savoir qu'il leur donnait l'occasion de prendre la fuite, il redescendit jusqu'au quai au pas de course, uniquement préoccupé par la jeune femme qui luttait pour sa vie à l'instant même.

-Si seulement il ne faisait pas si noir, paniqua-t-il en scrutant le dessus de l'eau à la recherche d'un indice qu'il pourrait rattacher à la présence de la journaliste.

Retirant ses sandales et son tee-shirt d'un mouvement leste et rapide, William plongea dans l'eau froide et commença à scruter le fond du lac, là où selon lui, le sac aurait pu se trouver en tenant compte de son chargement et de la position des hommes sur le quai. Au moment où il allait se résigner à remonter à la surface pour prendre une bouffée d'air, le peu de lumière engendré par la présence de la lune lui révéla une importante masse sombre vers la gauche. Ses yeux s'y accrochèrent et y trouvèrent suffisamment de similitude avec l'image mentale qu'il avait du sac et de son contenu pour avoir la certitude qu'il s'agissait de la jeune femme. Après être remonté pour faire le plein d'oxygène, le jeune homme replongea, tâta la poche arrière de son jeans, saisit son couteau suisse, le déplia puis revint vers le lieu où il avait aperçu le sac et son précieux chargement.

Aussitôt que - presqu'à l'aveugle - il eut repéré puis coupé la corde qui nouait le bout du sac, William agrippa la jeune femme en passant l'une de ses mains sous les bras qui étaient toujours liés dans son dos puis la hissa à la surface où il constata horrifié qu'elle ne respirait plus.

Refusant de céder à la panique, William reprit espoir en se raccrochant à ce qu'il avait appris dans les cours de premiers soins qu'il avait été obligé de suivre juste avant d'ouvrir le refuge, à savoir que le temps ne s'écoulait pas à une vitesse normale lorsqu'on était en mode panique.

Désormais conscient qu'il ne pouvait pas se fier à l'estimation qu'il faisait du temps qui s'était écoulé depuis l'entrée de la jeune femme dans l'eau, William redoubla d'effort, la soutint tandis qu'il nageait jusqu'au bord du lac, la souleva sur la berge en prenant soin de ne pas lui écraser les bras, défit le nœud de l'épais foulard qu'ils avaient utilisés pour la museler, puis fit pression sur sa mâchoire afin de lui insuffler une première bouffée d'oxygène. Après avoir répété l'opération une bonne quinzaine de fois, ses efforts furent enfin récompensés. Le haut de son corps se contracta violemment permettant tout d'abord à une impressionnante quantité d'eau de franchir ses lèvres puis à l'air d'être véhiculé en sens inverse poussé par la forte toux qui la secoua immédiatement après.

Pendant qu'elle reprenait lentement conscience et que l'air recommençait à circuler librement dans ses poumons, William la débarrassa des liens qui entravaient ses mouvements, la souleva délicatement pour l'éloigner du bord de l'eau, puis se laissa choir à côté d'elle afin de reprendre son souffle.

-Aie! hurla-t-elle entre deux quintes de toux, lorsqu'après avoir essayé de se redresser, elle ressentit une vive douleur dans sa cheville gauche.

-Laissez-moi vous aider, la prévint-t-il avant de l'aider à s'asseoir, nullement étonné de constater qu'elle grelottait et qu'elle commençait à claquer des dents.

-Ils sont partis? Paniqua-t-elle en jetant un œil inquiet en direction du sentier.

-Oui, répondit-il sans la quitter des yeux. Ils ne reviendront pas, ne vous en faites pas, ajouta-t-il après avoir constaté qu'elle ne se détendait pas.

-Vous êtes certain? Insista-t-elle d'une voix saccadée.

-Oui, j'en suis sûr, affirma-t-il sans la quitter des yeux, un léger sourire sur les lèvres. Maintenant, il est urgent que vous changiez de vêtements, lui conseilla-t-il en la surveillant tandis qu'elle grelottait violemment, autrement vous allez prendre froid.

-Sommes-nous loin du refuge?

-Trop loin pour nous y rendre maintenant. Vous ne pouvez pas marcher et de mon côté, je n'aurais pas la force de vous porter sur une aussi grande distance, se justifia-t-il en réponse à la panique qu'il vit repasser dans ses yeux. Je suis désolé, mais je crois que nous n'avons pas le choix de passer la nuit ici.

-Mais les autres vont….

-Gardez votre énergie pour vous réchauffer, lui conseilla-t-il en la coupant. Commencez donc par troquer votre chandail contre mon tee-shirt. Pendant ce temps-là, moi, je vais remonter un peu plus haut pour aller chercher le sac à dos que j'ai laissé là-bas. Il contient deux couvertures isothermiques, un peu d'eau potable, des collations et de quoi partir un bon feu pour nous réchauffer.

-Non, ne me laissez pas seule, hoqueta-t-elle en se tournant vers lui.

-Vous allez tomber malade si vous restez ainsi. Tout comme moi d'ailleurs. J'ai des vêtements de rechange pour au moins une personne dans mon sac. De plus, il faut à tout prix que j'envoie le feu d'urgence afin de rassurer ceux qui sont encore à votre recherche… lorsqu'il comprit que ces arguments ne faisaient pas le poids devant la peur qu'elle éprouvait à l'idée de rester seule même quelques instants, William se vit contraint d'utiliser une ruse vieille comme le monde, vos amis ne seront pas les seuls à voir le feu du haut du ciel, vos ravisseurs aussi et je crois que c'est la seule chose qui pourrait les convaincre de ne pas revenir.

-Très bien, mais faites vite alors, hoqueta-t-elle sans toutefois cesser de se tordre les doigts.

-Je reviens tout de suite, promit-il avant de se détourner pour commencer à escalader le sentier au pas de course.

Restée seule, Élisabeth se redressa en frissonnant, retira son chemisier, sa brassière puis passa le tee-shirt que lui avait laissé le jeune homme. Elle ne retira toutefois ni son jean, ni ses petites culottes, pas uniquement par pudeur mais également par crainte de geler davantage en exposant ses jambes à l'air nu.

Scrutant les alentours, craignant que ses agresseurs ne revinssent avant son sauveur, Élisabeth ne put éviter de sursauter lorsque le jeune homme redescendit la légère pente qui menait au quai pour revenir vers elle.

-Voilà, dit-il en posant le sac à dos qu'il était allé chercher devant lui. Passez ça par-dessus le tee-shirt, ça va finir de vous réchauffer, lui promit-il en lui tendant la veste de laine qu'il avait récupérée en même temps que son sac.

-Merci, souffla-t-elle en la ramassant d'une main tremblante.

-Ce sac contient tout ce qu'il faut pour passer la nuit à la belle étoile, lui expliqua-t-il en lui tendant l'une des deux couvertures qu'il contenait. Cachez-vous derrière ça pour enlever le reste, lui suggéra-t-il avant de s'éloigner avec la seconde couverture et un jeans qu'il venait d'extraire du sac. Je vais aller faire la même chose un peu plus loin, la prévint-il.

Préférant continuer à lui parler pendant qu'il se dévêtait, William en profita pour lui expliquer qu'il s'occuperait ensuite d'aller allumer le feu d'urgence afin qu'en l'apercevant ceux et celles qui étaient nécessairement encore à sa recherche soient rassurés. Après avoir fait une petite pause pour passer son jeans, il reprit la parole pour l'avertir que par la suite, il ramasserait du bois pour allumer un feu devant lequel il pourrait faire sécher les pièces de vêtement qu'ils avaient été obligé de retirer. Nous nous installerons tout près du feu pour dormir et je m'occuperai de l'entretenir durant la nuit, expliqua-t-il.

-Je n'arrive plus à bouger les jambes…intervint-elle d'une voix chevrotante, prête à céder à la panique.

Laissant tomber la couverture qu'il tenait encore devant lui, William revint vers Élisabeth et s'agenouilla devant elle - pestant contre son manque de vigilance, considérant qu'il aurait dû prévoir qu'il fut possible qu'elle passât de la panique à l'hyperventilation. Posant ses deux mains de chaque côté de son visage, nullement surpris de le trouver couvert de larmes, il plongea son regard dans le sien, le captura et l'interpella doucement en utilisant volontairement son prénom- le temps des politesses impersonnelles étant définitivement révolu – Élisabeth, écoutez-moi. Ce qui vous arrive est un contre coup de la noyade. Respirez calmement. Vos forces reviendront lorsque vous serez réchauffée…

-Je ne peux plus les bouger, réaffirma-t-elle, mais avec beaucoup moins de convictions.

-Ce n'est pas permanent, je vous assure, reprit-il, regardez-moi Élisabeth, intervint-il ensuite comprenant qu'il était au moins aussi urgent de lui enlever son pantalon mouillé que de la rassurer, vous avez confiance en moi, n'est-ce pas?

-Oui, échappa-t-elle du bout des lèvres ayant toutefois encore beaucoup de mal à contrôler sa respiration.

-Très bien, voici ce que je vais faire. Je vais faire glisser votre jeans et votre culotte le long de vos jambes, la prévint-il sans la quitter des yeux. Voyant la panique passer dans son regard, il s'empressa d'ajouter. La couverture restera sur vous tout le temps que prendra l'opération, je vous en fais la promesse Élisabeth. Il est important que vous compreniez que je ne veux que votre bien être.

Aussitôt qu'elle eut acquiescé d'un léger hochement de tête – comme si c'eut été trop compromettant de le faire verbalement, William se dépêcha de détacher le bouton pressoir de son jeans, en abaissa la fermeture éclair puis le fit lentement glisser le long de ses jambes et s'arrêta avant d'arriver à ses mollets, soucieux de faire attention à sa blessure.

Une fois qu'il eut terminé de la dévêtir, il l'aida à enrouler la couverture autour de ses jambes, puis la prévint que pour s'occuper de son entorse il devait aller chercher la trousse de premiers soins qui se trouvait également dans le sac à dos.

-N'avez-vous pas un autre chandail pour vous? S'inquiéta-t-elle l'obligeant à réaliser qu'il était lui-même pas très loin de souffrir d'hypothermie.

-Non, l'arrêta-t-elle lorsqu'il s'agenouilla devant le bout de ses jambes, ma blessure peut attendre un peu, occupez-vous de rassurer ma sœur et les autres, puis partez donc le feu. Vous vous occuperez de mon pied après.

-Bonne idée, convint-il en abandonnant la trousse de premiers soins.

Tandis qu'il s'éloignait de quelques pas avec un feu d'urgence et un briquet, Élisabeth suivit des yeux l'ensemble des opérations, la couverture remontée jusqu'au menton et les jambes légèrement repliées.

-Un cellulaire aurait été plus efficace, je crois, bégaya-t-elle en recommençant à claquer des dents.

-Mais beaucoup moins beau, blagua-t-il tout en gardant les yeux rivés sur l'explosion lumineuse qui avait rempli sa mission et dont les cendres commençaient déjà à redescendre lentement vers le sol. Quant à votre suggestion d'utiliser mon cellulaire, non seulement le signal ne passe pas dans la montagne… mais dans mon cas, il aurait également fallu que je songe à le sortir de ma poche avant de plonger, se justifia-t-il en revenant vers elle pour choisir à quel endroit il allait allumer le feu.

Un silence couvert par les bruits de la forêt et des croassements de grenouilles permit à Élisabeth d'observer son sauveur tandis qu'il ramassait de petites branches et qu'il les accumulait à côté du lieu où il avait déjà déposé le petit sac contenant tout ce qui était nécessaire pour partir un feu – papiers et petits copeaux de bois secs enduits d'accélérant.

Une fois qu'il fut certain que le feu était bien pris et qu'il ne pourrait pas s'éteindre avant quelques heures, William revint vers Élisabeth et ramassa du bandage qu'il avait laissé à ses pieds un peu plus tôt.

-Montrez-moi votre pied maintenant, l'incita-t-il après s'être installé convenablement.

Une fois qu'il eut terminé de lui entourer le talon et de le serrer avec le bandage extensible, il lui remit un sachet de glace chimique instantanée, lui expliqua comment s'en servir et lui ordonna de le maintenir sur sa blessure pendant une quinzaine de minutes.

-Installez-vous donc sous votre propre couverture, vous allez prendre froid vous aussi, intervint-elle tout en commençant à secouer le sac de glace afin d'en activer l'élément chimique.

-Je le ferai dans un instant, promit-il. Il me faut encore trouver une façon de disposer nos vêtements de manière à ce qu'ils puissent sécher, expliqua-t-il tout en jetant un œil à la ronde. Un grand sourire éclaira son regard lorsqu'il repéra les deux longues branches qu'il avait utilisées un peu plus tôt pour faire du bruit. Après les avoir ramassées, il les posa sur un gros rocher de manière à former une petite tente puis y suspendit leurs jeans, leurs sous-vêtements respectifs et le chemisier d'Élisabeth.

-Voilà c'est fait, s'exclama-t-il joyeusement en revenant vers le feu, euh, prendriez-vous une collation? Une bouteille d'eau? S'informa-t-il en ramassant le sac à dos par la courroie du dessus afin de l'amener tout près de lui.

-Non… rien pour l'instant… j'ai encore trop froid, répondit-elle en se remettant à claquer des dents.

-Maintenez le sac de glace sur votre pied et approchez-vous davantage du feu, lui ordonna-t-il juste avant de s'installer à ses côtés et de se couvrir à son tour.

Le crépitement des branches qui s'enflammaient prit toute la place pendant de nombreuses secondes. William laissa la chaleur le pénétrer tranquillement puis retrouva suffisamment d'énergie pour commencer à faire des plans pour la nuit à venir. Il se doutait bien que celle-ci ne serait pas de tout repos. Que la jeune femme peinerait à s'endormir et que le stress qu'elle venait de subir aurait besoin d'un exutoire.

Un feu d'urgence explosa dans le ciel les faisant sursauter et attira leur regard dans sa direction.

-Bon, voilà la confirmation que j'attendais, tous ceux qui vous recherchent sont désormais rassurés. Les gens du refuge savent que je suis avec vous, rougit-il en la contemplant à travers les flammes – prisonnier d'un mensonge dont il ne se sentait pas totalement responsable, mais avec lequel – dans les circonstances – il devait composer. Ouvrant la bouche pour ajouter quelque chose, «n'importe quoi en fait, serait parfait, chercha-t-il. Même une remarque tout à fait banale, Tout sauf continuer de faire référence au refuge,» se gronda-t-il avant d'exhaler un profond soupir. L'oreille soudainement excitée par un bruit familier – qu'il entendait régulièrement dans son cabinet – mais qui contrairement à toutes ces autres fois, était loin de le laisser de marbre, William lorgna en direction de la jeune femme, nullement surpris de la découvrir en larmes. Ses yeux luisaient dans le noir, mais la douleur dont ils étaient chargés le laissa sans voix.

«Que m'arrive-t-il? Se renfrogna-t-il en accusant le coup, ressaisis-toi, s'intima-t-il, tu n'as jamais éprouvé ce genre de sentiment auparavant».

-Je ne pourrai jamais oublier… déglutit-elle d'une voix sifflante en resserrant sa prise sur sa couverture.

Réfugié derrière un mutisme qui ne lui ressemblait plus – du moins professionnellement parlant – (même si, par ailleurs, il avait utilisé ce moyen durant de nombreuses années pour cacher sa grande timidité), William gardait toutefois les yeux rivés sur elle, incapable de contrôler les battements désordonnés de son cœur. Pour la première fois de sa vie, il crut ressentir la gêne et la crainte qui allaient de pair avec le fait de se trouver devant une situation inconnue et s'il était une chose dont il était déjà certain, c'est qu'il n'aimait pas ça.

-S'agissait-il des quatre individus de la photo? Osa-t-il enfin lui demander.

-Je ne sais pas, coula-t-elle d'une voix incertaine, il faisait trop noir, se justifia-t-elle une seconde plus tard, la mâchoire contractée en un rictus étrange.

-Dommage, enchaîna William devinant que ça ne servirait à rien d'insister. J'ai fait des recherches sur internet afin de savoir qui sont ces hommes – ceux qui sont recherchés dans le secteur. J'ai découvert qu'ils pourraient avoir attaqué une jeune femme dans la région de Montréal et qu'elle reposait maintenant entre la vie et la mort depuis qu'ils l'ont laissée pour morte dans son appartement. Si elle meurt sans reprendre conscience, ces quatre individus s'en sortiront probablement sans être embêtés, conclut-il d'une voix lasse. C'eut été une chance inespérée pour cette jeune victime que vos ravisseurs et ses agresseurs eussent été les mêmes hommes et que vous eussiez été en mesure de porter plainte contre eux…

-C'était des autochtones… le coupa-t-elle d'une voix ferme et légèrement agressive.

-Vous dites? S'enquit-il en se tournant vers elle.

-Trois sur quatre avaient la marque des Warriors sur les bras, mentionna-t-elle en gardant résolument les yeux fixés sur le feu.

Comprenant à la gravité du ton qu'elle employait pour s'exprimer (après tout ce dernier n'avait rien à voir avec la panique qui avait été sienne jusqu'à présent) ce que cette simple confidence avait dû lui coûter, William adopta un air impassible (le même qu'il présentait à chacun de ses patients) et se contenta d'attendre la suite de ses propos sans insister davantage.

-Le plus grand, le chef, porte une très longue tresse noire… elle tombe toujours par devant. Le plus petit des quatre a une cicatrice sur la joue droite… une marque qui ressemble à une brûlure de cigarette, énonça-t-elle d'un seul souffle. Se couvrant ensuite le visage de ses deux mains, la tête penchée en avant, Élisabeth reprit son récit n'arrivant plus à endiguer ses émotions et laissant ses paroles s'écouler par vagues successives, comme ses larmes.

Consterné par la précision des détails qu'elle lui fournissait concernant les quatre individus, William retint son souffle - comprenant du coup que l'intuition qu'il avait eue la concernant, à savoir qu'elle devait avoir subi un traumatisme (ce que l'incident du promontoire aurait effectivement tendance à confirmer) et craignit même désormais que ce qui lui était arrivé un peu plus tôt dans la soirée pût avoir été bien plus grave que ce qu'il était capable d'imaginer. Après tout, elle était restée de nombreuses minutes seule avec eux avant qu'il ne soit prévenu, ne quitte son chalet et n'entende des voix.

-L'un d'eux m'a dit qu'ils en avaient assez des blanches… et que je devais payer pour ça, narra-t-elle maintenant totalement repliée sur elle-même, secouée de tremblements et laissant comme une voix chantante souligner presque toutes ses expirations. Émus comme jamais il ne l'avait été auparavant, William se laissa glisser jusqu'à elle, l'attira contre lui, puis profita de chaque nouvelle inspiration pour exercer une légère pression sur son épaule. Lorsque sa tête fut totalement appuyée contre lui, il reprit la parole d'une voix basse – tout sauf impersonnelle, après avoir posé sa main sur le dessus de sa tête, ressentant le besoin de la réconforter en lui caressant doucement les cheveux comme un père l'eut fait avec son enfant, oubliez tout ça maintenant, l'encouragea-t-il, ils ne reviendront plus.

-Si, ils vont revenir, se raidit-elle en relevant la tête. C'est pour moi qu'ils étaient ici en fin de semaine, avoua-t-elle. Aussitôt qu'ils apprendront que j'ai survécu, ils me retrouveront...

-Vous les connaissez déjà? S'étonna-t-il regrettant presque immédiatement d'avoir posé la question en la sentant se raidir à nouveau contre lui.

-Ils croient que je les ai dénoncés, s'effondra-t-elle tandis que les larmes recommençaient à dévaler ses joues et qu'elle ne songeait même plus à les enrayer, ni a les essuyer.

-Et pour quelle raison les auriez-vous dénoncés? S'informa-t-il tout en recommençant à lui caresser les cheveux.

-Il y a quelques mois, je… les ai croisés alors que je circulais sur la piste cyclable qui fait le tour du lac des Deux-Montagnes à Oka…. Il était tard… je voulais tant aller voir le coucher de soleil.

L'ironie que contenait l'évocation de son désir de voir l'astre solaire se coucher sur le lac n'échappa pas à William qui n'eut besoin que de cet indice pour deviner la nature du traumatisme qu'elle avait subi. Son récit, narré d'une voix basse et presque sans émotion – caractéristique d'une libération – fut aussi horrible que l'événement avait dû l'être pour elle. Tout en l'écoutant évoquer le drame qui s'était joué par une belle soirée de fin de printemps, William continua de lui caresser les cheveux, incapable – pour sa part – d'intervenir verbalement. Il garda résolument le silence, trop choqué par ce qu'il entendait, bien entendu, mais aussi parce qu'il savait ce qu'il lui en coûtait de briser le silence.

-Tous les…

-Quatre, oui, compléta-t-elle à sa place. Ensuite, ils m'ont menacée et m'ont promis qu'ils reviendraient pour me faire la peau si jamais ils étaient embêtés par la police.

La respiration bloquée, soufflé par son secret, William s'en voulut toutefois d'être intervenu sachant qu'à cause de cela, il aurait pu provoquer son mutisme.

-Lorsqu'ils sont réapparus ce soir… lorsqu'ils m'ont forcée à terminer cette lettre d'Adieu - commencée il y a une dizaine de jours - et qu'ils m'ont forcée l'abandonner dans ma chambre à l'attention de ma sœur Jane, j'ai été frappée par l'ironie de la situation… j'allais disparaître – donnant l'impression d'avoir souhaité en finir, au moment même où je venais d'accepter l'idée que j'avais besoin d'aide, admit-elle en prenant une première grande respiration depuis le début de son récit.

-Ils ont donc cru que vous aviez parlé à cause de votre présence au refuge, suggéra William que le regard scrutateur de la jeune femme troublait intensément.

-Selon toute apparence oui… J'ai eu bien de la chance que vous les ayez entendus en sortant de chez vous monsieur Davis…

-Je vous en prie… appelez-moi William, culpabilisa-t-il en se redressant légèrement, non moins dérangé par son mensonge qu'assommé par son récit.

-Vous m'avez sauvée la vie William, conclut-elle en se remettant à frissonner à ses côtés.

-N'importe qui aurait fait la même chose, affirma-t-il en jetant un œil sur elle puis sur le feu. Je vais aller remettre du bois, autrement, nous allons prendre froid tous les deux, la prévint-il en écartant la couverture d'un geste brusque, contraint de se relever afin d'éviter de se laisser dominer par la colère.

«Lui avouer qui je suis maintenant est hors de question, elle est trop bouleversée», estima-t-il, ne pouvant définitivement pas davantage céder à la colère qu'à son désir de la protéger.

De plus, il ne supportait pas davantage l'idée que la jeune femme avait été victime d'un viol collectif que de savoir qu'elle ignorait son véritable nom. Pour reprendre ses esprits autant que pour retrouver ses repères, rien de mieux que de s'activer physiquement.

-Passez-moi les plus grosses banches que vous avez rassemblées, je peux tout de même vous aider en les cassant en deux, suggéra-t-elle en s'asseyant.

-Essayez donc plutôt de dormir…

Jetant un œil sur elle tandis qu'elle s'allongeait sous sa couverture et plaçait la sienne par-dessus, William fut donc confronté à un autre dilemme et comprit que même s'il était presque certain qu'en apprenant qu'il était psychologue elle souhaiterait être traitée par lui, il ne pourrait jamais devenir son thérapeute compte tenu qu'elle éveillait chez lui des sentiments beaucoup trop intenses. Quelques heures seulement après l'avoir rencontrée, il avait déjà atteint cette frontière, cette limite qu'il s'était fixé consciemment pour s'assurer de rester objectif avec chacun de ses patients.

Croyant pouvoir chasser les sombres pensées qui l'habitaient et qui étaient toutes enrobées par la culpabilité en même temps qu'il jetait une dernière bûche dans le brasier, il accrocha le regard perplexe de la jeune femme qui le dévisageait, s'en voulut de l'image totalement inappropriée de leurs deux corps enlacés qui lui montait à la tête, exhala un profond soupir puis lui lança d'une voix légèrement agressive : vous devez absolument aller raconter votre histoire à la police.

-Je n'y arriverai pas, se braqua-t-elle en détournant la tête.

-Vous y êtes arrivée avec moi, fit-il remarquer un peu moins sèchement.

-Ça n'a rien à voir… prétendit-elle en se couvrant entièrement.

-En quoi est-ce différent? S'enquit-il avant de revenir lentement vers elle, décidé à récupérer sa couverture et à aller s'installer un peu plus loin.

-C'est que j'ai confiance en vous, bredouilla-t-elle en levant les yeux vers lui au moment où il arrivait à ses côtés.

«Comment pouvait-elle? Comment pouvait-elle lui faire confiance alors qu'il n'était pas honnête avec elle? Bien qu'elle l'implorât du regard, il ne se découvrait pas moins homme que tous les autres, ne pouvant s'empêcher de la désirer?» songea-t-il tout en saisissant sa couverture et en s'installant provisoirement à ses côtés.

-Je me permets d'insister mademoiselle Bennet, rétorqua-t-il enfin, se faisant volontairement plus distant, vous devriez porter plainte contre eux. Qui sait combien d'autres victimes n'osent pas parler?

-Vous êtes très convaincant monsieur Davis, admit-elle en se renfrognant.

-Je vais aller m'installer un peu plus loin pour vous laisser dormir, mentionna-t-il après avoir ramassé sa couverture.

Se redressant vivement, Élisabeth le retint en agrippant son bras et s'adressa à lui d'une voix apeurée, non, je vous en prie William, ne me laissez pas seule… restez près de moi… Le sentant encore indécis malgré son insistance, la jeune femme reprit, William, je ne veux pas qu'à cause de moi vous ayez froid. Après tout vous avez été sous l'eau vous aussi. Mais je dois admettre que ma proposition est très égoïste, car vous êtes une source de chaleur ne l'oubliez pas… Et ce qui est le plus important, ajouta-t-elle lorsqu'elle le vit replacer sa couverture sur la sienne et commencer à s'installer, j'ai confiance en vous. Je sais que vous n'avez rien de commun avec ces individus… et que vous ne tenterez pas de profiter de la situation…

-Vous avez raison, bredouilla-t-il, heureux de la voir se retourner dos à lui et fermer les yeux. Dormez bien mademoiselle Bennet…

-Oh, je vous en prie William, appelez-moi Élisabeth….

-Comme vous voulez… Bonne nuit.

-Bonne nuit monsieur Davis, rétorqua-t-elle d'une voix moqueuse.

Lèvres serrées, prisonnier de pensées que sa raison ne pouvait cautionner, William garda une bonne distance entre elle et lui, tant et aussi longtemps qu'il n'eut pas la confirmation qu'elle s'était endormie.

L'odeur de sa peau, la douce caresse de ses cheveux sur son bras de même que le léger frémissement de son souffle lorsque celui-ci – régulier comme une horloge - atteignit son épiderme, le forcèrent à se relever.

Après s'être occupé une autre fois du feu, il s'installa à l'écart, s'enveloppa dans sa couverture et laissa tomber les larmes qu'il avait retenues tout le temps qu'avait duré son récit, s'apitoyant sur le coup du sort qui avait voulu qu'il rencontrât cette jeune femme vraiment très intéressante alors qu'elle était à des années lumières de laisser une personne entrer dans sa vie, sans s'y accrocher comme à une bouée de sauvetage.

À suivre…

Qui a une idée pour la suite? Miriamme.