Ce matin-là, Link fixa le plafond bleu pâle sans le voir. Une fois n'était pas coutume, les pensées se bousculaient dans sa tête. Le clapotis calme et régulier de l'eau avait même perdu sa vertu apaisante et Link ne parvenait plus à l'attendre, trop obnubilé par une question dont il ne parvenait pas à entrevoir la réponse.

Qu'avait-il donc fait ?

Un gémissement le tira de sa rêverie dépressive. Sur son torse, une petite tête blonde s'éveillait à son tour. Zelda lui sourit, radieuse. Pour un peu, Link aurait oublié la raison de sa frayeur, qui était pourtant la même que celle du sourire rayonnant de la femme qui reposait sur lui.

« Bonjour. » Dit-elle. Il lui répondit par un froncement de sourcils, et son sourire s'effaça. « Quelque chose ne va pas ? »

« J'ai rêvé que je me faisais exécuter. »

« Oh. » Zelda se figea. « Pourquoi, par Nayru, t'exécuterai-t-on ? »

Link renversa sa tête en arrière. « Parce que j'ai failli à ma tâche. »

Zelda resta un moment silencieuse, et il tourna vers elle des yeux fiévreux, altérés.

« Je t'ai déshonoré, Zelda, je ne mérite pas de vivre, et encore moins d'être ton chevalier ! »

Zelda inclina la tête et caressa sa mèche perlée.

« Qu'est-ce que tu racontes ? »

Il s'arracha de son étreinte.

« Oh, pourquoi, par Farore… Est-ce une nouvelle épreuve que vous m'avez envoyée, Ô déesses ? Je n'avais donc pas suffisamment prouvé ma valeur, malgré toutes mes réincarnations de labeur pour protéger Huryle et la Triforce ? »

Zelda tâcha de le ramener vers elle mais il se glissait hors de ses bras, la fuyait, inconsciemment. De nouveau, Zelda aperçu la brèche dans le bleu uni de ses yeux.

« Ais-je donc autant failli à ma tâche ? Pourquoi ne puis-je pas expier mes fautes ? Pourquoi ne m'accordez-vous pas le repos, pourquoi ne me libérez-vous pas de votre joug ? »

« Link, Link ! Arrête, voyons, ça n'a pas de sens. Personne mieux que toi n'a accompli sa tâche ! Tu as vaincu Ganon et protégé Hyrule ! Pourquoi dis-tu de telles choses ? »

Link secoua la tête.

« Je ne parle pas de ça. Je te parle de ta protection à toi, Zel. Je t'ai déjà fait tant de mal, et pourtant j'ai voué ma vie – mes vies – à ta protection. Je suis ton chevalier servant, et j'ai… De manière si inconsidérée… Qui encore peux croire que je suis digne de ma position, de mon rôle, de ma Triforce… De ta compagnie même ! »

« Tu dis des sottises. Arrête donc, veux-tu. Tu ne m'as jamais fait de mal, c'est plutôt moi qui t'en ai toujours fait. Tu n'as rien à te faire pardonner que dis-tu ? Tu es le meilleur chevalier que je n'ai jamais connu, et je ne pourrais rêver meilleur protecteur, et compagnon… »

Link se coulait entre les draps avec une facilité déconcertante.

« Zelda, ce n'est pas vrai. Je t'ai déshonoré, je ne suis même pas ton mari, et… - »

Clac ! La gifle s'écrasa sans prévenir sur la joue du Héros.

« Bon, ça suffit. Je vois bien que tu n'étais pas prêt émotionnellement, mais à un moment il faut arrêter. Tu agis comme un gamin. Tu ne m'as pas déshonorée – j'étais consentante, non ? –, personne ne va être au courant et tu vas me demander en mariage avec de fortes chances que mon père l'accepte – avec plaisir. Où est le problème ? »

« Et si… - »

« Il suffit ! Avec des si, on mettrait Hyrule en poterie ! Link, cesse de te tourmenter, et pense à moi aussi un peu. C'était ma première fois, as-tu donc besoin d'agir aussi égoïstement ? Qui te dit ce que j'en pense, moi ? L'éducation de Princesse ne laisse pas beaucoup de marge dans le développement du libre-arbitre sur ces sujets là, mais je ne suis pas pour autant une poupée en porcelaine ! Cesse de croire que tu me dois une protection sans faille, à toute heure du jour et de la nuit ! »

« Zelda, ce n'est pas une question de savoir si tu étais consentante ou non, c'est de punir mon manque de discern… – »

Zelda s'était levée, hors d'elle.

« Bon sang, vas-tu écouter ce que je t'ai dit ?! Pense à moi ! Ais-je voix, moi aussi ? Pourquoi ne puis-je exprimer aussi ce que je veux, ce qui me gêne ou pas, ce que je souhaite ou pas ? Je ne compte pas ? Ne suis-je donc qu'un argument sur un traité, un poids dans la balance des déesses ? »

« Zelda, ce n'est pas ce que je… – »

« Si ! Si, c'est ce que tu as dit ! Dis aussi que tu le regrettes ! Vas-y, blesse-moi encore plus ! Pour une fois que tu parles enfin, dis donc des choses intelligentes au lieu de ne pas voir plus loin que le bout de ton nez ! Tu dis que tu as voué ta vie à ma protection, mais ce n'est plus de la protection à ce niveau-là ! Il fallait que tu gâches tout, évidemment, Héros plein de remords, égoïste et irresponsable, incapable de… »

Mais sa voix se brisa, de la même manière que la barrière qui retenait ses larmes. Les yeux de Link, eux, s'étaient assombris, et ses poings s'étaient serrés convulsivement. Un autre que Zelda aurait déjà eu une lame plaquée contre la gorge. La blonde frémit et se laissa tomber sur le lit.

« Je crois que je suis allée… un peu loin. »

Link se leva sans prononcer un mot, mais son regard disait : "Tu n'imagines pas à quel point. " Il se détourna, les mâchoires serrées, et passa sa tunique avant d'attraper son ceinturon et ses affaires, et de sortir de la pièce. Zelda resta un long moment à fixer le rideau de la porte, hébétée.


Plus tard, le Prince Sidon la trouva au sommet du palais, les bras autour de genoux, les yeux perdus dans un feu de camp qu'elle avait fait. Elle ne dit rien, et ne bougea pas non plus lorsqu'il s'assit à côté d'elle.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? »

Elle n'eut aucune réaction, si ce n'est la légère contraction de ses mains sur ses genoux.

« Je n'avais jamais vu Link ainsi. Il semblait sur le point de pleurer. »

'Vas-y, enfonce encore plus le clou !' Pensa la Princesse, rageuse. Comme si elle avait besoin qu'il lui dise ça. Elle le savait très bien.

« Ça m'a fait un choc, tu sais. » Il se tourna vers elle et ajouta, comme si elle n'avait pas compris : « De le voir comme ça. Je n'ai jamais vu Link pleurer. »

« Il ne pleure pas. » Son ton se voulait hargneux, mais il ressemblait plutôt à un gémissement. « Jamais… »

Sidon s'appuya sur ses coudes.

« Vous avez déjà eu une dispute comme ça ? »

Zelda secoua imperceptiblement la tête.

« Jamais ? » Le Prince était stupéfait. « Même pas dans une autre vie ? »

« Non, jamais… ! » Sa voix trahissait sa douleur, ses regrets. Tous ses sentiments, qu'elle s'appliquait depuis un certain temps à garder enfermé, toute sa crainte et sa terreur semblaient transparaitre de sa voix tremblante. « Même quand j'étais Tetra, je ne crois pas lui avoir parlé aussi durement. Le blesser autant. »

Sidon resta silencieux pendant un long moment.

« Je crois que j'ai compris. »

« Ah ? » Zelda redressa la tête, pleine d'espoir. Il ne la regardait pas.

« Je ne dis pas ça par jalousie, mais je pense que vous êtes tous les deux tombés amoureux d'une illusion. »

Zelda eut envie de le gifler aussi. Elle s'apprêtait à lui répondre, cinglante, mais il la devança.

« Ne me regarde pas comme ça, c'est vrai. Zelda, je ne te cache pas que tu es une énigme pour moi : quel âge as-tu ? Quinze ans ? J'ai trois décennies de plus que toi, j'ai connu ta précédente incarnation, et je ne suis pas encore roi ! Et toi, tu es déjà à la tête d'un royaume si immense… »

Zelda se figea, saisie.

« Tu es, parfois, incroyablement mature. Tu peux faire preuve d'une étonnante lucidité, et toutes tes réincarnations n'y sont pas étrangères, mais je pense également que ton éducation de Princesse hylienne t'a forcée à mûrir trop vite, prenant le poids de responsabilités trop lourdes, trop tôt. Alors parfois aussi, il te manque des angles de vues, de l'expérience cruciale – mais c'est par l'erreur qu'on apprend, n'est-ce pas ? A quinze ans, que tu sois une Princesse ou une fille de ferme, c'est normal de parfois se conduire comme une gamine, d'avoir tous ces problèmes de l'adolescence, de tout ressentir aussi exagérément – et Link n'est pas beaucoup plus âgé que toi, tu sais ? Il doit avoir dix-sept ans, mais dans son cas, c'est un peu dur à déterminer. Tiens, je me souviens de Revali. Il devait avoir son âge, un peu plus peut-être. Quel sacré gosse c'était ! »

Zelda ne disait rien, ne savait pas quoi penser.

« Je pense qu'en fait, vous avez des idées préconçues vis-à-vis de l'autre. Link est pour toi le Héros, ce garçon élu à sa naissance par la lame purificatrice, qui viendra t'aider à battre Ganon – en te sauvant au passage, parce que tu as été kidnappée, sur un destrier blanc… Ah non, Epona est baie silver. Mais ce que je veux dire, c'est que sais-tu vraiment de Link ? Que connais-tu de sa – ses – personnalité ? As-tu jamais pris en compte ses doutes et ses appréhensions – ses peurs –, as-tu jamais réfléchi à sa manière de voir les choses, as-tu jamais essayé de connaitre tout ce qu'il a enduré, son histoire, sa vie ? »

Zelda ne pouvait qu'admettre la vérité de ces paroles, mais si cela la dégoûtait. Qui était-il pour lui faire la leçon ? Il l'aimait, elle, telle qu'elle était !

« D'un autre côté, qu'est-ce que Link connait de toi ? Te voit-il autrement que comme sa Princesse, à protéger et à servir, autrement que l'incarnation d'Hylia ? Que sait-il de ton mode de vie, de ton éducation, de tes devoirs, les exigences que ton peuple a pour toi ? »

Il la couva du regard.

« Allons, Zelda, répond moi franchement. Au cours de ces trente-quatre réincarnations, qu'avais-vous fait d'autre que vous courir après ? Quand avez-vous fait connaissance, sympathisés ? »

Zelda resta muette un instant.

« Célesbourg. Nous étions amis. »

Sidon haussa les épaules.

« Je n'en sais rien. Etait-ce la seule fois où tu n'étais pas qu'une Princesse à aller secourir ? »

« J'était tout de même une Princesse à aller secourir. »

Ces mots lui brûlaient la gorge, et le Prince parut s'en rendre compte. Il lui adressa un sourire d'excuse.

« Ce n'est pas quelque chose de mal, Zelda, mais dis-moi : dans tout cela, quand avez-vous fait connaissance ? »

« Le cycle sauvage. Nous nous entendions plutôt bien, je crois que… »

« Que tu l'aimais déjà ? »

La Princesse se tourna vers le Zora. Il souriait, légèrement ironique.

« Pourquoi crois-tu qu'Hylia s'est incarnée sur Terre ? »

« Euh… »

Zelda fouilla sa mémoire. Toutes ces vies, toutes ces aventures s'entassaient, se mélangeaient dans sa tête. Cependant, avec une étonnante clarté, elle vit Link, les fers aux poignets, le sang lui coulant de la bouche, et le reconnut immédiatement. Elle était encore une déesse à l'époque.

« Pourquoi est-ce qu'inconsciemment, tu te réincarnes encore et encore en même temps que lui ? »

« Parce qu'à chaque fois, nous avons besoin des deux autres fragments de la Triforce pour sceller Ganon ! »

Le Prince eut un sourire narquois.

« Je te parie ton royaume que le Fléau ne se montrera pas dans cette vie. »

Zelda le fusilla des yeux, mais la déesse en elle le savait bien.

« Zelda, tu n'as cessé d'observer Link, de le regarder de l'extérieur, d'analyser son comportement, d'essayer de lire dans ses yeux, pourtant… Tu es, aujourd'hui encore, incapable de le comprendre. Comment l'expliques-tu ? La seule fois où vous vous êtes autant rapproché, où enfin vous avez commencé à vous apprivoiser l'un l'autre, qu'avait-elle de différent ? »

Zelda fronça les sourcils. Cette étrange alchimie qu'il y avait entre eux, cette vie-là…

« Je ne sais pas. » Dit-elle enfin.

Sidon ne répondit rien. Peut-être n'avait-il pas la réponse non plus. Puis il dit doucement :

« Tu sais, pour quelqu'un comme Link, dont toutes les vies sont vouées à une seule mission, c'est extrêmement délicat, dangereux même, de se défaire de ses idéaux, de ses croyances. Comment veux-tu qu'il change de valeurs, lui qui a toujours vécu ainsi pour l'accomplissement d'une mission qui lui a été imposée ? Car, alors, qu'est-ce qui le guidera ? »

Zelda ne sut pas quoi répondre.

« Zelda, ce n'est pas toi qui a tous les torts. A mon avis, vous vous êtes simplement retrouvés confrontés à autre chose que ce à quoi vous vous attendiez, sans savoir comment réagir. Alors que dans le cycle sauvage, sans souvenirs, vous étiez à même de faire connaissance, sans préjugés, sans illusions sur la personne – enfin, Link en tout cas, mais les tiennes n'étaient pas liées aux souvenir de la déesse. »

Il se tut.

« Mais tu sais, Sidon, je ne le vois pas comme ça. »

Le Zora eut un sourire.

« C'est précisément ce que… »

« Non, non. » Elle ne l'écoutait plus. « Je veux dire comme tu pense que je le voie. Je… C'est quelqu'un d'admirable. Il m'apprend sans cesse de nouvelles choses, et il semble si heureux et en même temps si triste… Cette grande blessure dans ses yeux, je ne… »

« Oh. Je comprends mieux. Zelda, je ne doute pas que vous allez vous réconcilier, mais fais attention quand même. Link est quelqu'un de fragile… Et si tu le brises, je ne sais pas si je pourrais te… »

Il ne termina pas sa phrase, et Zelda ne lui fit pas l'affront de lui demander ce qu'il allait dire. Elle le savait très bien.

« Tu me mets la pression, là. » Plaisanta-t-elle, essayent de détendre l'atmosphère. Il lui sourit et se leva.

« Désolé, mais ton feu m'assèche. Je vais m'hydrater. »

Il plongea, et Zelda le suivit des yeux, avant de perdre son regard dans les nuages, au-dessus du fjord.


Link banda son arc et élimina d'un seul coup un bokoblin en embuscade dans les fourrés. Zelda, sur le chemin, ne parut même pas remarquer la fumée violette qui se dégagea de l'endroit. Le Héros soupira de soulagement, à la fois parce qu'il ne s'était pas découvert, et que l'allure réduite de sa Princesse lui permettait de la suivre.

D'ailleurs, il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où elle l'emmenait. Elle ne se dirigeait pas vers la vallée Gerudo, ni vers le château, et elle n'en avait pas parlé à Sidon.

Parce que oui, il avait écouté leur conversation. Il faut remettre les choses dans leur contexte, cependant. Lorsqu'il était sortit de leur chambre, à Zelda et à lui, une boule dans le ventre et la gorge amère, il avait envie de casser quelque chose. Peu de temps après, cependant, perché au sommet d'une des falaises surplombant le fjord, où il se changeait les idées d'un grand bol d'air pur, ses yeux étaient tombés sur le domaine, tout de nacre et d'opale. Il avait réalisé qu'il n'avait plus envie de faire la moindre chose sans Zelda - tout d'un coup, le voyage chez les Gerudo avait perdu tout son attrait. Il pourrait y aller, bien sûr, voire même se déguiser pour retrouver Zelda sans qu'elle le reconnaisse, en revanche… Ça n'avait rien de palpitant. Il voulait être avec sa Princesse, tout simplement. Link avait soupiré. C'était quelque chose de lourd, cet amour pour elle, presque aussi lourd que sa mission, mais… Ne lui faisait-il pas vivre des aventures exceptionnelles ? Le blond était donc redescendu par un autre versant, donnant sur le lac, et était retourné vers le domaine avec l'intention de s'excuser et de reprendre sa route avec Zelda, leur relation comme elle serait. Enfin, il serait avec Zelda, et ça lui irait très bien. Mais à l'entrée du domaine, il avait été brusquement saisit au ventre : et si… Et si elle ne le pardonnait pas ? Si elle ne voulait plus de lui ? Son cœur s'était serré. Alors qu'il l'aimait tant ! Serait-ce possible ?

C'est alors qu'il avait remarqué Sidon, son imposante silhouette rose se découpant clairement dans le ciel bleu, sur le toit du domaine. Link s'était donc perché au sommet de la queue du poisson pour les écouter – et il avait failli tomber plusieurs fois, plus concentré sur les paroles qu'ils échangeaient que sur sa prise sur la nacre brillante. Tout d'abord perplexe, il avait écouté avec une sorte de vénération passionnée cet avis sur la relation compliquée qu'il entretenait avec Zelda. Il était resté longtemps perché au sommet du domaine ainsi, à réfléchir. De la même manière, Zelda était restée longtemps à considérer le feu, puis s'était levée et était partie, tout simplement, sans se retourner, par le pont aux arches. Elle avait marché tout le chemin du domaine Zora sans vraiment regardait où elle mettait les pieds – elle avait trébuché une fois, mais s'était rattrapée de justesse, et avait ignoré même l'appel de Leleth depuis la rivière, elle si sociale. Arrivé à l'éboulis, elle avait scellé Destan – Epona était partie de son côté depuis un bon moment déjà – et semblait avoir pris une direction au hasard. Peut-être pensait-elle que Link était déjà parti. Dans tous les cas, le guerrier avait voulu se prendre la tête dans les mains quand il avait vu quel chemin elle prenait : c'était une des rares régions qu'il n'avait pas nettoyée intégralement, repoussant sans cesse cela à plus tard. Eh bien, il en serait quitte pour le faire, à l'allure où allait Zelda ! Elle semblait attirer les monstres comme des aimants, mais Link parvenant à les tuer avant qu'ils n'entrent dans son champ de vision, ou bien il utilisait Fenrir pour effrayer Destan, qui partait dans une cavalcade qui sauva plusieurs fois la vie de sa maîtresse. Evidemment, tout ceci aurait été beaucoup plus simple si Link n'avait pas à se cacher.

Mais le Héros repoussait sans cesse le moment où il devrait se révéler. Après tout, peut-être que Zelda ne voulait pas de sa compagnie ? Il restait donc en retrait, hésitant, déployant des trésors d'intelligence pour que sa protection demeure invisible. Il lui semblait néanmoins impossible que Zelda ne remarqua rien.

Et pourtant Zelda, qui ressassait ses pensées depuis son départ, ne remarquait rien. Elle ne s'étonna pas de l'absence de monstres, elle qui n'avait que connu Hyrule dépourvue des créatures de Ganondorf, pensant peut-être confusément que Link avait déjà tout purifié.

Elle allait lentement – et elle savait très bien où elle allait – pour deux raisons. L'une avouée, était de réfléchir. Elle n'avait pas besoin de se presser : elle ne courait aucun danger, – si elle savait ! – et elle avait tout son temps. Alors autant le mettre à profit pour réfléchir, puisqu'elle était dotée de la Triforce de la sagesse : autant la mettre à profit. L'autre raison, inavouée, était qu'elle souhaitait que Link la rattrape.

Zelda était dans cet âge, à mi-chemin entre une pensée d'adolescente et une pensée d'adulte. Elle avait déjà dépassé le stade de la rébellion envers ses autorités référentes – qui avait été très discrète. Impa avait tout pris, très compréhensive. Vraiment l'adolescence de Zelda fut remarquable, et elle entrait à présent dans la partie de l'ouverture aux changements. Ce moment où l'on veut découvrir toujours plus, toujours plus loin. Cette partie de l'adolescence où les goûts changent, où l'on se retourne vers des choses auxquelles où avait tourné le dos dans un caprice d'enfance. Et c'est cette période de la vie qui forge l'adulte que l'on sera plus tard. Zelda entrait donc dans cette phase – sans doute aiguillonnée par son amour pour Link – mais encore fois, ce qui était arrivé n'était qu'une conséquence d'une accumulation de multiples changements, parfois imperceptibles.

Cette soirée-là marqua un tournant plutôt important dans son évolution.

Zelda avait passé la journée à réfléchir, perchée sur Destan, perdue dans ses pensées, lorsqu'un bokoblin déboula en face d'elle, criant de toutes ses forces et agitant sa massue. Destan, en bon cheval de bataille, ne frémit pas d'un poil en revanche la Princesse faisait moins la fière au-dessus de lui. Zelda ne savait pas comment réagir, et sa première réaction fut de crier : « Link ! » ce dont elle se retint au dernier moment, se souvenant que ce serait vain puisqu'il n'était pas là.

Evidemment, elle ne pouvait pas savoir que le monstre était le dernier rescapé d'une meute d'une dizaine de bokoblins que Link avait froidement assassiné quelques instants plutôt. Elle ne pouvait pas non plus savoir que Link, qui réfléchissait lui aussi de son côté, avait décidé briser un peu ses illusions et de la mettre à l'épreuve – le tout avec une sourire carnassier qui en disait long.

Soit dit en passant, Link ne savait pas vraiment pourquoi il agissait comme ça. Peut-être voulait-il inconsciemment rappeler à Zelda qu'elle avait besoin de lui ? Toujours est-il que, voyant le bokoblin débouler vers Zelda sur ce petit chemin de montagne, Link réalisa la faille de son plan : comment, si Zelda se trouvait en danger, éliminer le bokoblin sans révéler sa présence ?

« On voit bien que ce n'est pas moi le détenteur de la Triforce de la Sagesse. » Murmura-t-il, mi-figue mi-raisin.

Zelda, à sa propre surprise tout autant qu'à celle de Link, recouvra quasiment immédiatement son sang-froid. Elle tira le petit cimeterre sheikah que lui avait donné Impa avant de partir, et essaya de se rappeler rapidement ce qu'il fallait qu'elle fasse.

La Princesse parvint ainsi à parer un premier coup vertical sans flancher. Destan évitait de lui-même les attaques les plus basses, avec une expression qui disait :

« Peuh ! Quel manque de galanterie, de style, d'originalité ! C'est pitoyable. »

Cependant, le second coup de massue s'abattit avec un craquement de mauvais augure sur la jambe de Zelda. Elle grimaça, et perdit confiance.

Link venait alors d'avoir une idée. Sa connaissance pointue du combat et des bokoblins lui permit de prédire – pas beaucoup, mais suffisamment – les mouvements du monstre. Il utilisa alors la tablette sheikah pour détacher un morceau de roche aimantée de la montagne, et l'envoya rouler sur le monstre.

Zelda observa, essoufflée et grimaçante de douleur, l'endroit où se tenait le bokoblin, écrasé et balayé, laissant simplement quelques volutes de fumée violette dans son sillage. Puis la Princesse leva les yeux vers l'endroit d'où semblait provenir la pierre – qui était passée à un cheveu d'elle. Evidemment, il n'y avait personne. La blonde sauta de sa monture et jeta un coup d'œil aux flans de la montagne où avait disparu le bokoblin.

« Ce n'est pas passé loin… »

Destan renâcla, comme pour dire :

« Non, en effet. »

Mais Zelda ne parlait pas le cheval, et elle n'avait pas l'affinité de Link avec les animaux. Ce qui ne l'empêcha pas de se tourner vers ledit cheval et de déclarer, sans rapport apparent avec sa précédente phrase :

« J'aimerais revoir Fenrir. »

Link, caché derrière une aiguille de pierre, sentit son cœur rater un battement.

« Tu ne trouves pas ce voyage bizarre ? » Demanda soudain la Princesse, toujours à son canasson. « Je veux dire… Il était tout seul, et c'est le premier de la journée. » Elle parlait du monstre, pas de Fenrir ou de Destan. Même ce dernier avait du mal à la suivre – trop de choses se passait dans ce cerveau d'une intelligence supérieure à la moyenne. « Même quand on a voyagé avec Link, pour réunifier Hyrule, il y en avait plus. Bon, d'accord, c'était juste après la défaite de Ganon. Ce n'est donc pas surprenant. Mais… Je ne sais pas, je sens quelque chose de bizarre. » Il y eut un silence. « Link me manque. Penses-tu qu'il me retrouvera, et qu'il viendra me chercher, comme avant ? Et que, comme avant, je lui crierai dessus en lui disant que je n'avais pas besoin de sa protection ? Enfin, je me demande comment j'aurais fait sans ce rocher. »

Les changements les plus importants sont ceux dont on ne se rend pas compte. Un jour, on réalise qu'on fait différemment, qu'on a changé, et on ne s'explique pas ces raisons. Et Zelda ne s'était pas rendue compte du changement qui s'était opéré en elle, pour une raison toute aussi mystérieuse qu'inconnue : des fois, certaines choses arrivent, des choses qui peuvent sembler insignifiantes mais qui sont un déclic. Ce bokoblin écrasé par ce rocher en fut un pour Zelda, et les paroles de celle-ci furent un déclic pour Link.

Bizarrement, penser à ce rocher qui, d'une certaine manière, avait compensé l'absence de Link fit réaliser à la Princesse la signification des paroles de Sidon, plus tôt dans la journée. Zelda, malgré ses quinze ans, possédait la mémoire de plusieurs générations et la Triforce de la sagesse. Zelda sut – pas sur le moment, bien entendu – tirer les conclusions de ce qui lui était arrivé. Il avait fallu qu'elle tente de s'immiscer dans ce qu'elle croyait être le Link profond pour se rendre compte qu'elle n'avait qu'éraflé la surface. Cela était également arrivé à Link, mais dans une ampleur moindre, puisque Zelda telle qu'elle était n'avait pas beaucoup vécu, n'avait pas beaucoup de choses à cacher, de blessures ou autre.

Bref, la conclusion que prononça Zelda avant de se diriger vers le relais fut :

« J'espère qu'un jour, j'aurais l'occasion d'entendre son histoire. »

Ce à quoi elle n'avait jamais songé auparavant. En fait, elle s'était déjà demandé ce qu'il avait vécu quand elle ne le voyait pas, mais elle n'avait jamais essayé de l'imaginer, ou même, étrangement, ne s'était jamais figuré qu'il lui suffisait de demander. Bizarrement, elle pensait qu'elle l'apprendrait un jour, mais elle ignorait comment.


Link se laissa glisser derrière l'aiguille rocheuse, et pour la première fois depuis bien longtemps, une longue larme tiède roula le long de sa joue. Il était à la fois si triste et si heureux. Sa Zelda lui échappait, s'étiolait, grandissante, encore plus magnifique. Il avait maintenant une idée d'où elle pouvait bien se rendre. Link était de ces gens qui avaient trop vécu – et qui le savaient. Il ne regrettait pas ni n'en était fier, il le savait, c'est tout. Il avait vu trop de choses, ressenti trop de choses – ce qui était peut-être une cause de son mutisme, qui s'était enfin altéré sur sa dernière vie. Enfin, son avant dernière vie. Link, comme Zelda, avait du mal à se retrouver dans ce trop-plein de vies, les confondant parfois. Qui était-il ? Était-il vraiment, comme Sidon le disait, éternellement voué à Zelda ? Link cueillit sa larme au coin de la bouche, savourant son goût salé. Oui, il se préoccupait trop de Zelda. Elle était le centre de sa vie, cependant… Faire d'autres choses, vivre pour lui-même n'allait pas le changer. Rien ne pourrait changer l'amour qu'il portait à Zelda. Peut-être même serait-il plus riche s'il se souciait d'autres choses, s'il cessait d'y penser à tout moment.

Link s'interrompit là dans ses réflexions et se redressa, s'essuyant sur ses collants. Il fallait pourtant qu'il la rattrape, si elle se faisait encore attaquer ?

Mais il le sentait, il le savait maintenant : elle pourrait se débrouiller seule. Il ressemblait à un père fier de sa fille, sauf qu'il en était éperdument amoureux – et qu'il aurait été son père, non seulement elle ne serait pas une Princesse, mais en plus elle n'aurait pas eu cette éducation et il n'en serait pas tombé amoureux. Link siffla Fenrir, et l'envoya chercher Epona. C'était fou comme ces deux animaux s'entendaient bien. Epona n'avait pas été effrayée lorsqu'elle avait vu Fenrir, et le loup n'avait pas tenté de l'attaquer. Après tout, n'était-il pas une portion de l'âme de Link ? Epona arriva bientôt, dans sa rapidité hors du commun qu'elle n'avait que lorsqu'il n'était pas monté sur elle.

Les deux amoureux chevauchaient donc, l'une ignorant la présence de l'autre, tandis que ce-dernier ne se lassait pas de contempler sa silhouette rayonnante sur le couchant. Ils avaient le cœur léger de ceux qui ont pardonné, qui se sont pardonnés, et qui continuent, filent droit dans la vie en regardant fermement devant eux, l'âme tournée vers l'avenir, ouverte.

Lorsque Zelda atteint le relais, Link soupira et alla dormir dans le sanctuaire non loin. Cependant, la Princesse reconnut Fenrir du côté de l'enclos des vaches. Elle frémit, à la fois fière, déçue et heureuse. Elle ne savait pas si Link l'avait envoyé pour la protéger – dans ce cas, elle hésitait : seulement Fenrir parce qu'il faisait confiance à son loup ou à Zelda pour ne pas s'attirer des ennuis, où parce qu'il avait mieux à faire ? Etait-il là en personne ? Ne lui faisait-il donc pas confiance ? Cette vue troubla profondément Zelda. Elle s'endormit dans un sommeil trouble, réalisant que décidemment elle ne savait rien de Link. Mais n'était-ce pas le but de ce voyage après tout ?

Link, du haut de la colline, avait observé Zelda, et surpris son frémissement à la vue de Fenrir. Mais il ne savait pas qu'en penser. Que ressentait-elle ? Quelles conclusions en avait-elle tiré ? Que pensait-elle de lui ? Il n'en pouvait plus de vivre sans ces réponses, lui qui parvenait à les deviner sur le visage de sa Princesse. En s'endormant, il se promit de faire ce qu'il fallait le lendemain. Il était terrifié.